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L'association d'entr'aide professionnelle du Liban (AEP)

Par Benoit Willot, président de l'association Epargne de proximité et investissement pour la création d'entreprises et d'activités (Epicéa)


L'association d'entr'aide professionnelle du Liban (AEP) a été l'initiatrice en 1984, c'est à dire en pleine guerre, du lancement d'une parabanque. Grâce c des moyens fournis au départ par des citoyens libanais, puis avec un appui international, l'AEP permet à de petits producteurs d'avoir accès à des prêts bancaires, alors que jusqu'ici tout crédit leur était refusé. C'est un moyen pour eux de vivre de leur travail, et un outil pour la reconstruction du pays.

La Fondation pour le progrès de l'homme a déjà donné la parole à des acteurs qui tentent de concilier une pratique professionnelle du financement des entreprises et une exigence de solidarité sociale. C'est ainsi qu'on a pu prendre connaissance de l'expérience de crédits aux personnes vivant du revenu minimum en France, que mène l'Association pour le droit à l'initiative économique (ADIE). La société Autonomie et a rendu compte de son engagement auprès des petites entreprises du nord de la France qui acceptent d'employer des chômeurs de longue durée. Les sociétés assurant des financements de proximité dans les régions françaises font l'objet d'un recensement dans un guide. L'aventure de la SIDI, qui participe au montage de systèmes de financement dans les pays du Tiers-monde a fait aussi l'objet d'un livre. Et bientôt, d'autres dossiers pour un débat conduiront à mieux conna"tre la Nouvelle économie fraternelle, la Fondation France active ou les clubs d'investissement Cigales.

C'est donc tout un monde (encore petit, mais déjà efficace) qui se dessine au fur et à mesure de ces publications. Pour beaucoup de jeunes structures, la vie de l'AEP appara"t déjà bien longue, riche d'enseignements et de questions. C'est surtout le lien étroit et productif qu'elle introduit entre le système bancaire commercial et les micro-entrepreneurs qui fait l'originalité du bilan de l'AEP. L'importance de sa contribution au débat d'idée, c'est d'avoir réussi à mener son action tout en préservant une éthique faite de rigueur de gestion, de refus du confessionalisme et d'attention à la situation concrète des personnes démunies.

Dans une préface, Benoit Willot brosse un tableau des questions que pose l'appui aux initiatives économiques des pauvres. Pour éclairer d'un coin du monde qui a (heureusement) quitté le devant de la scène médiatique, il a ensuite paru utile à François Azuelos, rédacteur de ce dossier pour un débat, de revenir sur ce qui fait et a fait le Liban d'aujourd'hui. A partir des matériaux rassemblés par les responsables de l'AEP et par Erwan Bothorel, la suite de cet ouvrage traitera de ceux auxquels l'action de l'association est destinée: les petits entrepreneurs du Liban. Il rendra compte de leurs histroires, du rôle des animateurs de l'AEP et du fonctionnement de sa parabanque.

Préface

En engageant la rédaction de ce dossier, François Azuelos et Erwan Bothorel ont d'abord voulu rendre accessible au public une expérience aujourd'hui encore peu connue sur le plan international. Ils se sont, bien sûr, appuyé sur le travail conséquent qu'ont déjà engagé les responsables de l'Association d'entraide professionnelle du Liban (l'AEP) - et au premier rang, leur dynamique et charismatique directrice, Christiane Sahyoun- pour capitaliser l'expérience de onze ans d'appuis aux petits entrepreneurs d'un pays meurtri par la guerre. A l'origine, ce travail devait d'abord témoigner de ce qui s'était fait. Il devait servir aussi à ceux qui, dans d'autres lieux, s'interrogeaient sur ce qu'il fallait faire pour mettre au point des outils financiers dont ils percevaient l'intérêt.

Et puis, au fur et à mesure des enquêtes et discussions, ce qui est nettement apparu, c'est que l'histoire et la réussite de l'AEP étaient porteuses de questions qui dépassent de très loin les frontières de ce petit Etat. Faut-il poser des conditions aux entrepreneurs d'origine modeste quand on les aide dans leurs projets? Doit-on intéresser les acteurs financiers ordinaires à ces petites entreprises, et comment? Ou au contraire faut-il mettre en place un système autonome, qui leur soit propre?

Ce sont ces questions auxquels sont confrontés bien des acteurs du développement économique, et les initiateurs de l'AEP ont, de manière pragmatique, ébauché quelques réponses - qui soulèvent bien des interrogations supplémentaires.

Pauvreté, exclusion : des approches divergentes

Quand Louis-Napoléon Bonaparte (il n'était pas encore empereur - et se présentait alors comme révolutionnaire) proposait un programme d'extinction du paupérisme il se situait dans une logique qui est encore celle de beaucoup des acteurs sociaux d'aujourd'hui. Mais elle n'est pas la seule, et la multiplicité des approches conduit à des modes d'intervention divergents. Les analyses en matière de pauvreté et d'exclusion du champ économique- c'est à dire de l'emploi et de la création de richesse- sont aujourd'hui organisées autour de trois principales écoles.

La première conception est celle de la pauvreté en tant que fait résiduel, avec des publics souffrant de divers handicaps qui ne leur permettent pas d'accéder seuls à un niveau de ressources satisfaisant et fait donc d'eux des exclus. Cette analyse conduit à imaginer des discriminations positives en faveur des personnes qui se trouvent ainsi avec un déficit de revenus par rapport à une norme sociale considérée (par ceux qui l'établissent) comme un minimum. Les dysfonctionnements qui ont causé la marginalisation de certaines populations peuvent être (dans cette approche) réduits en faisant appel à un traitement inégalitaire provisoire, le temps de remettre ces groupes dans la norme sociale.

Pour d'autres analystes, qui défendent une seconde théorie, c'est le système économique et social qui est la cause d'une pauvreté structurelle. L'organisation des sociétés est source d'exclusion ou de ségrégation socio-spatiale. Il ne s'agit donc pas de restaurer la norme mais de la contester, voire de la nier. Le traitement proposé est alors de construire un pôle alternatif, en rupture (même partielle ou au niveau local) avec l'ordre économique et social.

Enfin, un troisième courant de pensée se réfère non pas à des stocks (qu'ils soient résiduels ou structurels) de populations pauvres mais à des processus de qualification et de disqualification. Une part importante des actifs - ceux que R. Castel appelle les valides invalidés - est exclue de fait du circuit du travail et de la création de richesse. Une action spécifique est nécessaire portant non pas sur un meilleur partage de l'activité économique, mais sur la régulation de l'accès aux fonctions productives. Ici, c'est une négociation de la norme sociale et économique qui est envisagée comme méthode de lutte contre les phénomènes de précarité.

Développement: aide, solidarité et négociation

A l'échelle internationale, on peut trouver une analogie entre notre typologie et les approches des relations nord sud.

Le mot de sous-développement lui-même procède d'une logique d'analyse résiduelle. La norme, c'est la société industrialisée développée. Les peuples qui ont un niveau de vie insuffisant par rapport à ce modèle, pour des raisons historiques, par manque de ressources naturelles ou parce qu'ils ont été victimes de calamités, ont besoin d'une aide substantielle; le temps de se rapprocher des minimums considérés comme vitaux dans les instances internationales. Cet appui doit les conduire à l'étape du décollage.

Mais pour beaucoup d'auteurs, le sous-développement est plus la conséquence de l'organisation de l'économie mondiale que le résultat d'accidents ou de retards. L'analyse de référence est ici structurelle. La division internationale du travail produit des nations prolétaires, comme le capitalisme occidental a donné naissance à une main-d'oeuvre ouvrière. L'économie des pays périphériques est dépendante de celle d'un centre dominant. C'est un autre modèle d'organisation de la société, avec des relations différentes au travail et à l'argent, qu'il faut promouvoir en préconisant une autre forme de croissance et d'organisation économique, en insistant sur la mobilisation des ressources propres (culturelles ou naturelles).

Le concept de mal-développement peut s'entendre lui comme remettant en cause la nature des relations entre les différentes strates d'une économie-monde. Dans un système international hiérarchisé, on ne peut agir de manière totalement séparée sur un seul des échelons. C'est la régulation entre les acteurs économiques et sociaux qui constitue l'enjeu principal. La négociation de nouvelles normes devient l'objectif, afin d'enclencher l'adaptation des structures et conditions de production. Le processus de qualification des entrepreneurs et travailleurs est au coeur des projets se référant à ce type d'approche.

L'éradication de la pauvreté, à la mode dans de nombreux programmes de la Banque mondiale, se rapporte à l'idée qu'il existe un stock de personnes, que des mesures spécifiques peuvent sortir de leur condition miséreuse. Les approches structurelles conduisent à des politiques alternatives, parmi lesquelles il faut ranger la notion de développement autocentré, le socialisme à l'africaine de l'ancien président tanzanien Julius Nyéréré ou les régimes marxistes, avant leur virage libéral.

Entreprendre à crédit

Pour créer de la richesse, il faut une combinaison de capital et de travail. Les économistes se partagent sur le rôle de l'un et de l'autre, mais le constat est unanime sur la nécessité des deux. Dans les milieux défavorisés, c'est à dire les pauvres des sociétés occidentales, et la grande majorité des personnes des pays du Tiers-monde, la capacité de travail ne manque pas - par contre, l'argent est un bien rare. Faute de biens personnels, c'est donc à crédit que les entrepreneurs se lancent dans des activités qui leur procureront des revenus. Par exemple, la vendeuse de tissus ira voir l'usurier le matin, pour payer la marchandise qu'elle écoulera dans la journée sur le marché. Le soir, elle lui rendra la somme empruntée, plus dix pour cent. Elle utilisera son bénéfice, s'il y en a, pour nourrir ses enfants. Et le lendemain, elle prendra un nouveau crédit. Elle sait bien que c'est inutile d'aller voir une banque: sans référence sociale, sans patrimoine, un banquier n'écoutera probablement même pas une demande.

Pourtant, plusieurs expériences montrent maintenant qu'on peut gagner de l'argent en prêtant aux pauvres autrement qu'en étant usurier. Ceux qui ont besoin d'une manière vitale de crédit ne peuvent pas se permettre de ne pas rembourser, et ils sont prêts à payer les intérêts qu'on leur demande. Mais la formation des cadres bancaires et l'organisation même du secteur font qu'il existe un monde entre les petits entrepreneurs et la banque. C'est ce qui explique que, les militants associatifs, les fonctionnaires en charge du développement et quelques sociétés privées ont été amenés à intervenir dans le domaine de l'appui aux petites entreprises, en proposant des capitaux, du crédit ou des garanties.

Les responsables financiers qui se préoccupent de développement économique s'appuient de fait sur les trois analyses présentées ci-dessus pour promouvoir des stratégies qui, elles aussi, sont d'une nature divergente.

La première position, que l'on peut qualifier d'égalitariste, vise au rétablissement de la cohésion sociale; cette façon de voir est traditionnellement dominante dans les organisations internationales. On veut rendre possible un accès au marché financier de ceux qui sont victimes de l'absence de banques ou de leur ostracisme. Pour établir une identité de chances, il faut un effort spécifique. Ce sera par exemple l'octroi aux banques de fonds spéciaux, qu'elles devront utiliser sous conditions, parfois en limitant le coût pour l'emprunteur grâce à des subventions.

La seconde tendance, qui se caractérise comme communautaire prône la valorisation des capacités locales, en utilisant les potentialités propres de chaque groupe; une telle approche s'est beaucoup développée dans certaines associations et organisations non gouvernementales. C'est une logique de création de structures alternatives. C'est aussi celle qui a été à l'origine des sociétés coopératives, crédits mutualistes ou banques populaires. La mise en commun des moyens des pauvres, même si chacun a très peu, constitue malgré tout une force non négligeable.

Le troisième courant évoqué dans notre préface conduit à des actions moins centrées sur les exclus du crédit eux-mêmes. Elles s'organisent autour du couple que forment la reconnaissance de la spécificité économique et sociale de certains publics d'entrepreneurs et l'accessibilité à l'ensemble des fonctions financières. C'est une logique de négociation et d'interpellation des modalités d'octroi des crédits. On cherche de nouveaux moyens d'entrée dans un champ financier recomposé pour les entrepreneurs, quitte à questionner le mode d'organisation financière et comptable des très petites unités de production (celles qui constituent bien souvent ce fameux secteur informel).

L'aveugle, les cailles et la kinésithérapie

Née avec l'appui d'une communauté d'Emmaüs, l'Oasis de l'Espérance, l'Association d'entraide professionnelle n'avait pas pour objet d'appliquer telle ou telle théorie sur le développement. Il ne s'agissait pas d'expérimenter un mode particulier d'organisation financière, de constituer un objet de laboratoire. Les fondateurs, des hommes d'affaires, des banquiers et des citoyens sans compétence financière particulière voulaient d'abord, en urgence, répondre au drame qu'ils voyaient sous leurs yeux.

Alors qu'en 1984, la guerre ravageait le Liban, de petits artisans étaient ruinés par les bombardements. Des agriculteurs voyaient leurs champs dévastés ou leurs récoltes impossibles à vendre, faute de pouvoir circuler. Des familles perdaient toutes ressources, avec la disparition d'entreprises ou la mort d'un des leurs. Et tous ceux qui voulaient, malgré tout, se relancer dans une activité qui leur apporterait à nouveau de quoi vivre, ne trouvaient nulle part les crédits qui leur manquaient. Il y avait bien de nombreuses associations, qui distribuaient des aides pour survivre. Mais leur charité était souvent conditionnelle: il fallait appartenir à telle ou telle communauté pour en bénéficier. Et, si les intentions étaient louables, les dons pouvaient cependant avoir des effets néfastes sur l'équilibre social. Enfin, et peut-être surtout, on savait bien que la solidarité liée aux malheurs du temps ne serait pas forcément durable quand viendrait la reconstruction.

En prêtant, plutôt qu'en donnant, l'AEP savait qu'elle n'attirerait pas ceux qui recherche l'argent facile. Elle s'assurait aussi, grâce aux rentrées qui provenaient des remboursement, qu'elle aurait la capacité de reconstituer ses moyens - et de faire crédit à nouveau à d'autres producteurs, ou d'accompagner ceux de ses emprunteurs qui voudraient encore accro"tre leur activité.

Quand Chafic est venu voir l'AEP, ce n'est donc pas le pauvre aveugle, victime des destructions massives, que l'on a considéré. C'est le producteur de cailles qu'il voulait redevenir qui a été regardé. Son projet est-il rentable? Quelles garanties de remboursement peut-il nous fournir? Et quand, après avoir fait fonctionné avec succès son élevage de cailles et payé ponctuellement les traites à ses échéances, il a voulu se lancer dans la kinésithérapie - l'AEP l'a encore financé.

Avec toute la prudence d'une association qui connaissait la modicité de ses moyens, l'AEP s'est tout de même développée. Elle a mis en place un mécanisme qui, avec la collaboration de banques, assure la disponibilité de crédits à ceux qui n'y avaient nullement accès jusqu'ici. Elle a ainsi, pour quelques centaines de petits producteurs, changé les règles et permis un accès à un marché financier qui leur était jusqu'ici interdit. Et elle a conduit ces entrepreneurs à améliorer leurs modes de gestion, pour répondre aux exigences de paiement des traites.

Le bilan de l'AEP n'est pas tout rose. Les échecs d'entreprises ont existé. Même si c'est resté très rare, il est arrivé que la vigilance des responsables soit trompée par des escrocs. Aujourd'hui, la viabilité de la structure et la pérennité du financement de son fonctionnement ne sont nullement assurés. Ses ressources restent modestes, et la parabanque voit vite ses limites, dès qu'un entrepreneur a un projet dépassant le niveau maximal de 3000 dollars qu'elle s'est fixée pour ses concours.

Pourtant, au delà de ces limites, avec cette expérience libanaise, nous disposons d'un matériau considérable. L'AEP s'inscrit dans la typologie que nous avons esquissé ici. Elle se positionne en tant qu'instrument permettant un meilleur accès au marché financier de personnes qui en étaient exclues, elle contribue à l'amélioration de la qualification des entrepreneurs, et elle donne leur chance à des initiatives qui répondaient à des besoins sociaux évidents. Ce faisant, elle entre aussi en concurrence avec d'autres dispositifs, qui eux s'appuient sur des conceptions différentes de l'intervention sociale.

L'originalité de l'AEP aura été en fin de compte de conjuguer a finalité humaine de son action avec une approche financière orthodoxe. Ce faisant, les acteurs de cette aventure libanaise ne se contentent pas d'être fidèles à l'enseignement du père Lebret ou de répondre à l'appel de l'abbé Pierre. Ils se sont donnés, en même temps un gage d'efficacité et une exigence qui est - et sera sans doute de plus en plus - difficile à tenir.

Il y eut pourtant plus de 1000 personnes dans la grande salle de l'UNESCO à Paris, en octobre 1994, pour répondre à un appel de l'abbé Pierre à l'occasion des dix ans de l'AEP.
L.-N. Bonaparte, Extinction du paupérisme, 1840-1844
R. Lenoir, Les exclus, un français sur dix, Paris, Seuil, 1974
P. Bourdieu, La misère du monde, Paris, Seuil, 1993
R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995
W.-N. Rostow, Les étapes de la croissance économique, trad. fr., Paris, Seuil, 1962
S. Amin, L'accumulation à l'échelle mondiale, Paris, Anthropos, 1970
M. Beaud, Le système national mondial hiérarchisé, Paris, La Découverte, 1987
Bancosol, en Bolivie, affiche un taux de rentabilité de 12% en 1994.
Lire son histoire dans la deuxième partie de ce dossier.
RP L.-J. Lebret, Suicide ou survie de l'Occident, Paris, Ed. Ouvrières, 1959


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