Vivre autrement n°9, lundi 10 juin 1996, dossier nourrir les villes (suite des articles)
Côte-dIvoire
La dévaluation dans les assiettes
A Abidjan, la chute du pouvoir dachat a appauvri les menus et favorisé des comportements individualistes.
Depuis les années 80, dans une ville comme Abidjan, on note une constante dans les habitudes de consommation alimentaire. Malgré le caractère endogène de la configuration des plats les plus consommés, lalimentation sappuie sur les denrées de première nécessité dont lapprovisionnement relève à plus de 50 % des importations. Il sagit du riz, du pain et du poisson.
Selon les enquêtes Dsa(1), le riz et le pain sont consommés respectivement par 90,1 % et 85 % des ménages, bien loin devant les tubercules et les féculents comme lattiéké (76,%), ligname (73 %), la banane plantain (72 %) et le manioc frais (60%). Cette hiérarchie dans la consommation des céréales, tubercules et féculents se retrouve également dans les structures de la dépense totale en produits alimentaires. Le riz absorbe 14 % des dépenses alimentaires et le pain 4,5 %. Ce dernier niveau de dépenses se rapproche de celui de la banane plantain (4,3 %) distançant de quelques points ligname (3,4 %) et lattiéké (2,8 %).
La dévaluation de semble pas avoir modifié outre mesure cet ordre de préférence de consommation, malgré les augmentations du prix du riz cargo, passé de 160 à 265 Fcfa et du pain, passé de 70 à 125 Fcfa, Avec la crise, le riz de grande consommation (riz cargo) et le pain ont vu leur position se renforcer dans lassiette du consommateur, à en juger par la part du budget alimentaire qui leur est réservée : 11,4 % en 1979 (Ebc)(2) et 14 % en 1992 (Ep Dsa). Après la dévaluation, nos études ont confirmé la dominance du riz parmi les céréales, les tubercules et les féculents consommés. Mais on voit déjà apparaître, en terme de fréquence de consommation, un net resserrement entre le riz et le manioc dans presque tous les ménages.
On se serre la ceinture
En matière de consommation de protéines animales, le poisson et la viande fraîche restent dominants par rapport aux autres produits. Selon les enquêtes Dsa, ils sont respectivement consommés dans 89 % et 84 % des ménages. Cest ici que les effets de la crise se font le plus sentir. Leur part dans le budget alimentaire a considérablement baissé. De 16,4 % pour la viande en 1979 (Ebc), elle est passée à 9,5 % en 1992. Il en est de même pour le poisson, passé sur les mêmes périodes et selon les mêmes sources de 16,8 % à 11,7 %. Lajustement sest surtout opéré par la réduction de la quantité de viande et de poisson consommée dans toutes les catégories sociales. Plus particulièrement chez les plus pauvres, on constate un report de la consommation sur les produits de moindre qualité, surtout en ce qui concerne le poisson.
Un autre indicateur des effets de la crise est la part globale du budget consacrée à lalimentation. Avant la dévaluation, selon nos enquêtes, tandis que les ménages de la classe moyenne affectaient seulement 22,5 % de leur revenu à lalimentation, les ménages les plus pauvres lui consacraient en moyenne 51,3 %. Après la dévaluation, si les premiers disposaient encore dune marge de manoeuvre pour augmenter la part de leurs dépenses alimentaires, les seconds navaient dautre possibilité que de réduire les quantités consommées. Ainsi à Abidjan, la classe moyenne a révisé à la hausse son budget alimentaire, passé à 30,9 % tandis que les pauvres ont maintenu à 51,3 % la part de leurs dépenses consacrées à lalimentation, malgré le fort taux dinflation constaté au moment de lenquête : 35 % en mars 1995.
Face à ce processus dinsécurisation et de chute du pouvoir dachat des consommateurs, loffre de produits alimentaires a évolué. Les marchands de plats préparés ont modifié leurs stratégies : changement dunité de mesure des plats pour un même prix de vente, possibilité donnée au consommateur de manger un plat sans viande, donc moins cher, ou avec une quantité de viande variable suivant son pouvoir dachat, choix de produits de moindre qualité ou mélange de produits afin de réduire le coût de fabrication. On observe de même une diversification de loffre avec une gamme plus étendue de produits conçus à partir dingrédients locaux.
Un nouveau style de consommation a également vu le jour : lachat des plats à lextérieur que lon consomme chez soi. Déjà, en 1992, les enquêtes Dsa évaluaient à 52 % le nombre de ménages achetant auprès de structures de production informelles des plats quils consommaient à domicile. La chute du pouvoir dachat due à la dévaluation a renforcé cette pratique. Mais pourquoi acheter des plats tout prêts est-il plus économique que de cuisiner soi-même ? Plusieurs raisons expliquent ce paradoxe.
Fast-food local
Du côté de loffre, la concurrence est sévère. Les prix des repas nont augmenté que de 15 à 20 % alors que linflation passait la barre des 35 %. La forte densité des points de vente et les nouvelles entrées dans le secteur (environ 4 % par an) accroissent continuellement le volume de loffre, exerçant ainsi une forte pression sur les prix. Pour se maintenir dans le secteur et continuer doffrir des repas à bas prix, il faut se contenter de marges bénéficiaires très faibles et comprimer au maximum les coûts de fabrication (emploi de main-doeuvre familiale, recours à des produits de qualité moindre, etc.).
Pour les consommateurs, acheter des plats à lextérieur permet de contourner le prix plus élevé des achats au détail de denrées périssables et de limiter les dépenses en combustible dont le coût a fortement augmenté. De plus, le recours individualisé au secteur informel alimentaire offre aux ménages la possibilité de dissocier le partage du toit de celui de la marmite. Une manière subtile, pour le chef de famille, de nourrir les « ayants-droit » et décarter les « parasites ».
Francis Akindes
Université de Bouaké
(1) Enquêtes prioritaires sur les dimensions sociales de lajustement structurel (Ep Dsa) réalisées par lInstitut national de la statistique.
(2) Enquêtes « budget consommation »
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Habitudes alimentaires
Le retour de la cuisine locale
Les plats à base de produits locaux retrouvent leurs lettres de noblesse pour les citadins africains. Urbanisation ne rime pas forcément avec acculturation et dépendance alimentaire.
Mirage urbain, exode rural, acculturation, dépendance alimentaire, pauvreté, insécurité... Voilà quelques expressions souvent utilisées pour parler de lurbanisation dans les pays du Sud. A ce discours soppose cependant depuis quelques années une vision plus positive de la croissance des villes. Celles-ci constitueraient une nouvelle opportunité pour le développement agricole. Le marché quelles représentent offrirait des débouchés aux producteurs et viendrait prendre, au moins partiellement, le relais dun marché international trop instable. Les produits vivriers deviendraient des produits de rente et la ville offrirait aux ruraux, en échange de la nourriture, des biens et services favorisant la croissance agricole. Lapprovisionnement alimentaire des centres urbains permettrait le développement dactivités telles que le commerce, le transport et la transformation agro-alimentaire.
Dis-moi ce que tu manges...
Quen est-il en Afrique ? Comment évolue lalimentation des citadins et quelles en sont les conséquences pour le développement agro-alimentaire ?
Une des caractéristiques de lalimentation urbaine en Afrique, mise en avant par de nombreux observateurs, est la part importante quy occupent les produits importés : blé, riz, viande, produits laitiers notamment. Leur croissance dans la consommation a été importante depuis les années 60. Dans les pays du Sahel, les importations de riz par personne ont été multipliées par sept en trente ans. Ce phénomène a alimenté les thèses dépendantistes qui voyaient là le signe dune domination croissante des pays industrialisés et de leur modèle de consommation.
Lobservation plus fine de la réalité montre que lextraversion des styles alimentaires urbains est loin dêtre aussi évidente. Depuis les années 90, on constate un net ralentissement de la croissance des importations de céréales. La tendance générale qui se manifeste en ville est celle dune diversification des produits, des préparations alimentaires et des pratiques de consommation : le riz et le pain alternent, selon les repas, avec les céréales ou les racines et tubercules locaux. Les plats à base de légumes, les ragoûts, les grillades de viande ou poisson se développent. La petite restauration, lalimentation de rue et les prises de repas individuels deviennent courants. Les produits importés jouent un rôle dans ce processus. Mais lobservation de leurs conditions dutilisation, de la façon dont ils sont combinés, préparés et consommés, montre quon est loin des comportements mimétiques auxquels certains ont cru. La cuisine africaine est bien vivante et intègre. Elle sapproprie de multiples références aux origines culturelles variées et innove tous les jours, en particulier dans les villes.
Les produits locaux participent à ce mouvement de diversification et le développement rapide de filières dapprovisionnement vivrier des villes permet aux citadins de continuer à consommer « local ». Mais leurs technologies de transformation sont loin davoir bénéficié defforts de recherche équivalents à ceux consacrés au secteur agro-alimentaire des pays du Nord. Les activités de transformation qui contribuent à adapter loffre agricole aux nouvelles exigences de qualité et aux contraintes des modes de vie des citadins commencent toutefois à se multiplier : ainsi se développent, tant en ville quà la campagne, les décortiqueurs et moulins à céréales, les râpes à manioc, les presses à huile, etc. Leur diffusion favorise la création dactivités de production de farines, semoules et produits roulés de céréales, de cossettes séchées de racines et tubercules, de pâtes fermentées damylacés (manioc, maïs notamment), daliments frits, de condiments locaux, de boissons rafraîchissantes, etc.
De plus, on constate, à léchelle régionale, une diffusion, hors de leur zone traditionnelle de consommation, de certains aliments locaux et des savoir-faire qui sont associés à leur production : lattiéké (couscous de manioc) des Ebrié et Adiokrou du sud de la Côte-dIvoire est devenu lun des fleurons de la cuisine abidjanaise et ivoirienne et sétend aujourdhui progressivement vers les pays voisins. Le gari (semoule de manioc), similaire à la farinha brésilienne dont il est issu, se diffuse du Golfe du Bénin vers lensemble de lAfrique de lOuest. Lakassa et lablo (pâtes de maïs fermenté), deux des quarante produits de maïs consommés à Cotonou, se retrouvent depuis quelques années à Ouagadougou, Niamey, Bamako.
Ce phénomène nouveau et peu connu révèle la richesse des ressources techniques agro-alimentaires de lAfrique. Leur diversité constitue un potentiel considérable pour la reconquête des marchés urbains et qui mérite dêtre valorisé. Car lenjeu de lalimentation urbaine nest pas seulement économique, il est aussi culturel. De tous les biens et les actes de consommation, lalimentation est parmi ceux qui participent le plus à la construction de lidentité individuelle et collective.
A lheure où lon parle de développement durable de lagriculture, de modèles de production respectueux de lenvironnement, il est nécessaire de réfléchir à la durabilité des systèmes agro-alimentaires. La récente évolution de lalimentation en Asie montre en effet limportance de cette réflexion. Avec lurbanisation et la croissance économique des pays de ce continent, la demande en produits animaux et en produits transformés augmente rapidement. Or ceux-ci sont grands consommateurs de calories végétales et dénergie. Cette évolution inquiète certains observateurs qui craignent, à terme, une incapacité de lagriculture à satisfaire ces nouveaux besoins et une trop forte pression sur les ressources naturelles et énergétiques. Il faut donc articuler les questions globales de durabilité à long terme et les questions de sécurité alimentaire à court terme, en tenant compte de lextrême diversité des situations, économiques, sociales, politiques et culturelles.
Nicolas Bricas
Cirad-Sar (France)
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Les agro-citadins dHarare
Dans la capitale du Zimbabwe, les citadins sont contraints de se faire paysans.
A Harare, les terres consacrées à lagriculture urbaine ont augmenté de plus de 90 % depuis la mise en place, en 1991, du programme dajustement structurel. En 1994, leur superficie atteignait 9 300 hectares, représentant 17 % de lagglomération.
Malgré la volonté du gouvernement daccroître le niveau de vie des groupes les plus vulnérables, ces derniers ont été les premières victimes de la hausse astronomique du coût de la vie. Ils furent gravement frappés par le retrait des subventions aux denrées alimentaires de base, par les mesures de recouvrement des coûts dans la santé et léducation, les licenciements dans le secteur structuré de léconomie et par la chute des salaires réels pour cause de dévaluation et dinflation galopante.
Lagriculture urbaine est alors devenue lune des activités les plus courantes du secteur informel, car elle requiert peu de capitaux permanents et de connaissances techniques. Elle constitue aussi pour les plus pauvres lun des moyens de garantir sécurité alimentaire, tour à tour affectée par les sécheresses et les mesures daustérité.
Qui sont ces agro-citadins ? Principalement des femmes, traditionnellement chargées de lapprovisionnement des ménages, vivant dans les quartiers pauvres à forte densité de la capitale, où prédominent les familles nombreuses. Jusquau début de la décennie, un large éventail de cultures, dont la patate douce, larachide et les haricots, étaient produits à la fois dans les concessions et à lextérieur.
Cependant, depuis quelques années, on assiste à une prédominance croissante du maïs, culture vivrière de base du Zimbabwe. La majeure partie de la production est autoconsommée et les surplus éventuels sont vendus. La plupart des ménages obtiennent jusquà 325 kilos de maïs par saison, ce qui équivaut à environ trois mois de consommation pour une famille de cinq adultes.
Bien que lagriculture urbaine contribue de manière significative à la sécurité alimentaire et aux ressources des ménages, elle reste mal vue des autorités locales à Harare comme dans lensemble du Zimbabwe. Elle ne jouit daucun soutien officiel et demeure en grande partie illégale. En outre, la législation actuelle ne considère pas lutilisation de terres pour lagriculture comme un élément du développement urbain. Pour les autorités du pays, lagriculture urbaine constitue au contraire un facteur de dégradation accrue de lenvironnement et occupe des terrains qui pourraient être consacrés à la construction de logements et dinfrastructures.
Malgré tous les arrêtés interdisant lagriculture urbaine à Harare, les habitants continuent de la pratiquer sans se laisser intimider, tant elle est devenue un moyen de survie. Mais cette activité provoque dimportantes dégradations de lenvironnement : érosion des sols, déforestation despaces boisés, pollution et eutrophisation des étendues deau... Si les autorités municipales de Harare fournissaient les services dassistance technique nécessaires, ces effets négatifs pourraient être éliminés et une contribution accrue et plus durable serait apportée à la sécurité alimentaire des ménages. Encore faudrait-il au préalable reconnaître et légaliser cette forme dagriculture.
Momo Masoka
Enda-Zimbabwe