Vivre autrement n° 8, samedi 8 juin 1996, dossier infrastructures (suite des articles)
Sénégal : Rufisque soigne son image et sa santé
Afin de lutter contre linsalubrité, léquipe « Relais urbain participé » dEnda tiers monde a lancé en octobre 1990 un programme original dassainissement dans la ville de Rufisque au Sénégal. Visite de terrain.
En Afrique de lOuest, en raison de linsuffisance des moyens des Etats et des municipalités, plus de 70 % des zones urbaines ne bénéficient pas de services publics - distribution deau potable, égouts, collecte des ordures ménagères. Ce qui pose un grave problème denvironnement et de santé publique. Rufisque, à 25 km de Dakar, la capitale du Sénégal, est une de ces nombreuses villes confrontées à la pression démographique et à une insalubrité aiguë qui affecte la santé des populations, surtout des enfants. Afin de lutter contre ce fléau, léquipe Relais urbain participé (RUP) dEnda tiers monde a lancé en octobre 1990 un programme dassainissement de Diokoul et de ses environs, appelé Pade. Les neuf quartiers concernés abritent 51 000 habitants répartis en 5 225 ménages, soit 45 % de la population rufisquoise.
Ici, la population bénéficiaire est directement impliquée dans le projet. Elle assure lentretien et lexploitation des équipements mis a sa disposition. Dailleurs, la gestion de lenvironnement urbain ne peut être durable sans un solide partenariat entre les populations, les Ong et les autorités municipales et gouvernementales. Cest pourquoi, dans le cadre du Pade, Enda Rup est lié à la communauté urbaine de Dakar (CUD) et à la municipalité de Rufisque par un protocole daccord. Léquipe de gestion du Pade est composé du comité de santé du quartier, des délégués de quartiers ainsi que des représentants des services techniques municipaux et des services départementaux.
Le programme sest fixé plusieurs objectifs. Sur le plan écologique et sanitaire, il sagit de lutter contre le péril fécal et les ordures afin de juguler la propagation de nombreuses maladies dont le paludisme. Il sagit également de créer des emplois et de générer des revenus. Sur le plan social, le programme vise à alléger le travail des femmes, à renforcer lautonomie des populations et à développer lesprit de citoyenneté.
Sur le terrain, une vingtaine de charrettes ont été mises en circulation pour la précollecte en porte-à-porte des ordures ménagères, couvrant ainsi le tiers de la population. Les ordures collectées sont acheminées vers des aires de transfert, où elles sont triées avant dêtre enlevées par des camions municipaux ou par des recycleurs urbains.
Quelque 500 concessions familiales ont été dotées douvrages dassainissement, dont 150 reliés à un réseau dégouts de faible diamètre. Le Pade a adopté le système dépuration des eaux usées par lagunage à laide de macrophytes, dite épuration verte. Les stations dépuration sont situées sur danciens dépotoirs et fonctionnent depuis deux ans. On y trouve aussi des fermes urbaines (les eaux usées et les ordures étant utilisés comme fertilisants). Selon le chef du poste médical de Diokoul, les maladies liées aux eaux usées et aux matières fécales ont nettement diminué entre 1990 et 1995. Par ailleurs, l55 emplois permanents ont été créés dans les secteurs de la construction des infrastructures, de la gestion des stations dépuration et du ramassage des ordures. Les systèmes dégouts et dépuration utilisés à Diokoul coûtent respectivement 20 et 3,5 fois moins chers que les systèmes classiques, linvestissement total par habitant étant denviron 20 dollars.
Autofinancement
Ce nest pas tout. Un fonds communautaire pour lassainissement des quartiers pauvres urbains (Focaup) est en cours de constitution. Il est alimenté par les contributions actuelles de la population à lassainissement de leur quartier. Ce principe de recouvrement des coûts a été instauré par le Pade. Entre 1990 et 1995, la contribution de la population à la construction des ouvrages est passée de 30 à 67 %. Les versements mensuels adaptés à leurs faibles revenus sont étalés sur une année. Lobjectif est de faire rembourser la totalité de la somme investie majorée dun intérêt de 8 %.
Les sommes ainsi collectées et placées constituent le premier apport pour la création du Focaup. Le fonds permettra aux structures financières locales et nationales daccorder des crédits aux autres demandeurs de système dassainissement privé, assurant ainsi la pérennité de lexpérience par un mécanisme dautofinancement. La question de lintermédiation entre lépargne populaire et les institutions financières formelles se trouve ainsi résolue.
Le Focaup permettrait donc de trouver une synergie entre le niveau micro-économique des initiatives locales et le niveau macro-économique des politiques urbaines. Le fonds devrait permettre dassurer la formation, lassistance technique et le contrôle de la gestion.
Dores et déjà, plusieurs municipalités ont manifesté le souhait de voir leurs populations bénéficier de ce programme. En clair, à travers ce fonds communautaire ce sont les populations pauvres qui investissent dans les services et les équipements urbains liés à lenvironnement apportant leur soutien aux municipalités dotées de faibles budgets.
Malick Gaye/ Pierre Echard
Enda tiers monde
**********************************************************************
Alternatives
De leau et des hommes
Près du cinquième de lhumanité na pas accès à leau potable. Ne plus considérer leau comme un simple produit marchand mais comme une ressource commune à partager est la première condition pour en permettre laccès à tous.
La société industrielle a converti leau en une matière première, au même titre que le pétrole. Leau qui traverse les villes y entre comme une marchandise et en sort sous la forme de déchet. Si laccès à leau potable est régi par la loi économique de la rareté, son prix sélèvera de plus en plus et les habitants pauvres des villes y auront difficilement accès. Les exemples sont légion. A Lima au Pérou, les habitants des quartiers populaires nayant pas accès à leau courante doivent recourir à des revendeurs et payent leau potable vingt fois plus cher (3 dollars le m3) que les autres. Même écart à Bombay en Inde, entre le prix officiel et celui auquel ceux qui dorment dans les rues peuvent acheter de leau potable.
Une loi sur le droit à leau qui ne reposerait pas sur le concept de rareté devient alors nécessaire et urgente. Cest la thèse défendue par Jean Robert dans son ouvrage Water is a commons (Hic-Mexico, 1994). Ce qui suppose de reconnaître leau comme un bien commun et non comme un bien économique, rattaché à des espaces que constituent les bassins versants des rivières, rattaché à des collectivités qui doivent sen partager les fruits.
Fausse idée
Or, cest à partir du concept de leau considérée comme une marchandise rare que sont définies les politiques dinstitutions comme la Banque mondiale ou celles des Etats et des municipalités. Largument clef de la Banque mondiale pour la privatisation des services sappuie sur le fait que les grandes entreprises publiques nont pas répondu efficacement au défi de lurbanisation et quelles ont ainsi contribué à la détérioration des conditions de vie des habitants. Elle estime que les coûts unitaires des services publics dépassent de 50 à 200 % ceux du secteur privé. Mais elle nenvisage que le système linéaire de production et de distribution de leau potable. Or il existe dautres alternatives à la gestion de leau. Des systèmes circulaires qui recyclent systématiquement les eaux usées peuvent être envisagés. Par ailleurs, la gestion de leau pourrait toujours relever du secteur public (leau étant un bien commun) alors que la distribution et lentretien des infrastructures seraient confiés au secteur privé dans un système déconomie mixte. La plupart des expériences alternatives mises en oeuvre par les communautés, le plus souvent avec laide des Ong, pour permettre laccès à leau potable des populations défavorisées, reposent au moins sur lun des principes suivants : leau est considérée comme un bien commun, cest une ressource renouvelable (recyclage), son accès - donc laccès au sol - est un droit.
Expériences innovantes
En 1993, Hic (Habitat International Coalition), dans le cadre du programme Life (Local initiative facility for urban environment) soutenu par le Pnud, a identifié une cinquantaine dexpériences innovantes et analysé une quinzaine dentre elles dans quinze quartiers populaires de pays en développement. Selon cette analyse, les systèmes technologiques utilisés sont pour la plupart de faible coût. Ils font appel aux savoir-faire locaux et sappuient sur une gestion communautaire. Cest le cas en Colombie avec le système de filtration de leau mis en place par le Centre inter-régional de distribution deau et de drainage (Cinara) dans le quartier La Sirena à Cali en Colombie (lire encadré). Ce qui importe le plus, ce nest pas la technique en soi, mais la relation technico-sociale établie, les solutions techniques retenues étant étroitement liées aux processus sociaux.
De nombreuses expériences ont ouvert la porte à une culture de la diversité, libérant la créativité et affirmant une identité collective attachée au respect de lenvironnement. Ce que ces expériences ont montré, cest moins la disposition des populations à payer un certain prix pour leau, comme laffirme la Banque mondiale, attachée au principe du recouvrement des coûts, que leur capacité à mobiliser des ressources pour des ouvrages communautaires, ce qui nest pas du tout la même chose. Dautres expériences ont apporté des éléments positifs pour la formulation de nouvelles politiques urbaines, notamment sur la gestion décentralisée de leau par les populations elles-mêmes. Elles montrent que les habitants des quartiers défavorisés peuvent avoir accès à leau si on ne les prive pas des droits fondamentaux que sont le droit à un territoire et celui de sassocier dans des organisations démocratiques. Ce qui a fait le succès de ces expériences cest que, dans aucun des cas identifiés un pouvoir local na tenté dimposer par le haut des techniques sophistiquées.
Joël Audefroy
Habitat International Coalition
Encadré :
La Sirena naura plus soif
Comment les habitants dune banlieue de Cali, en Colombie, ont créé leur propre agence de distribution deau potable. Dans le quartier de La Sirena, bâti sur les collines environnant Cali, faire arriver leau de la ville coûte cher. Dautant que les 3 500 habitants de ce quartier périphérique, pour la plupart dorigine rurale, ne disposent pas de ressources suffisantes. Ils ont demandé il y a une dizaine dannées au Centre inter-régional de distribution deau et de drainage (Cinara) de les aider à concevoir un système de captage et de traitement pour assurer leur approvisionnement direct.
Les fonds nécessaires pour capter leau des collines, la conduire, la filtrer et la traiter ont été réunis et contrôlés par les habitants eux-mêmes. En 1987, une fois les travaux achevés, la gestion a été confiée à un comité élu par les usagers. Ce dernier, constitué de bénévoles, a institué des redevances modestes variant en fonction du revenu et de la taille des familles. Il emploie deux personnes chargées du fonctionnement et de lentretien du système (pose et réparation de conduites, contrôle de qualité à la station dépuration, etc.).
En raison de la forte croissance démographique, la communauté de La Sirena tente de réunir des fonds pour étendre le système, réduire les déperditions deau et améliorer la gestion. Il faut par ailleurs faire face aux conflits provoqués par le manque croissant deau dans le secteur. Les ressources tirées des redevances couvrent tous les coûts de fonctionnement et dentretien ordinaire de la distribution deau à La Sirena. Les réparations plus importantes et lextension du système exigent en revanche un soutien financier extérieur en raison de la situation économique précaire des usagers. Toutefois, la communauté a contribué à lachat de filtres à sable lents et de filtres à gravier et a elle-même rassemblé les finances nécessaires à lachèvement du système dégouts et de drainage.
Le projet de La Sirena, appuyé par les Pays-Bas, a aidé les résidents à sorganiser, à maîtriser les techniques, à définir les priorités et à résoudre les conflits. Lapprovisionnement direct des habitations en eau de bonne qualité et à faible coût a fait gagner du temps aux femmes et aux enfants qui nont plus à aller la chercher. Les femmes, surtout, en ont profité, puisquelles ne sont plus obligées daller à la rivière pour faire la lessive. En outre, la disponibilité deau potable dans les foyers a entraîné la multiplication de petites entreprises familiales, telles que la vente de rafraîchissements.
Le projet de La Sirena constitue un modèle pour aider les communautés des zones péri-urbaines à résoudre leurs problèmes dapprovisionnement en eau grâce à la mise en valeur des ressources hydrauliques disponibles sur place. Cela passe aussi par lutilisation de techniques non conventionnelles et lencouragement de programmes participatifs dans lesquels la communauté assure la gestion des services tandis que des institutions extérieures apportent un soutien périodique.
Mariela Garcia
Cinara, Colombie
Repères
- Chaque année, les maladies transmises par leau entraînent la mort de 3 millions de personnes - surtout des enfants - et les germes provoquent plus dun milliard de cas de maladies (Banque mondiale, 1994).
- Sur les 5,7 milliards dindividus qui vivent sur la planète, plus dun milliard nont pas accès à leau potable et 1,7 milliard ne disposent pas de service dassainissement approprié (Banque mondiale, 1994).
- En 1990, selon lOms, 82 % de la population urbaine mondiale recevait de leau potable à domicile (tous moyens dapprovisionnements confondus) contre seulement 63 % de la population rurale.
- En Amérique latine, seulement 2 % des eaux usées sont traitées (Banque mondiale,1992).
- En 1992, 20 % de la population de Lima au Pérou ne disposait pas deau courante à domicile (Julio Calderon, 1993).
- Dans les quartiers défavorisés, la consommation deau est denviron 15-20 litres par personne et par jour, tandis que les élites dans les pays en développement peuvent consommer jusquà 300 litres par jour.
- Dans les pays de lOcde, en 1983, le pourcentage des populations bénéficiant dune station de traitement des eaux usées était de 2 % en Grèce, 30 % au Japon, 100 % en Suède (Global Freshwater Quality, Oxford, 1989), 66 % au Canada et 52 % en France (Banque Mondiale, 1992).