Vivre Autrement n° 7, vendredi 7 juin 1996, dossier luttes urbaines (suite des articles)
Prêts au logement
Une nouvelle ingénierie financière
On ne prête quaux riches... Comment les pauvres peuvent-ils accéder à un logement décent quand tous les guichets leur sont fermés ? Un peu partout, les initiatives fleurissent.
Les systèmes conventionnels de financement du logement, publics et privés, à de très rares exceptions près, excluent de laccès au crédit ceux qui en auraient le plus besoin, cest-à-dire au moins la moitié de la population urbaine. Face à cette exclusion bancaire, des programmes et des projets émergent et se structurent en Asie, en Amérique latine, en Afrique ou en Europe. Malgré leurs différences, la majorité de ces expériences ont en commun dêtre construites à partir dinitiatives communautaires ou de fonctionner étroitement avec des organisations sociales.
Quatre grands types dexpériences peuvent être identifiés, qui souvent se combinent entre eux. Quelques municipalités, après de timides essais, ont lancé des initiatives originales et porteuses davenir. Cest le cas au Brésil du Fonds municipal pour lhabitation populaire de Porto Alegre ou, à Fortaleza, du Programme municipal pour lamélioration du logement (encadré). Au Sénégal, la municipalité de Rufisque, banlieue de la capitale, a contribué à la mise en place dun fonds communautaire pour lassainissement des zones urbaines pauvres. Dans ce dernier cas, des centaines de familles ont pu, grâce à des crédits de lordre de 250 dollars, bénéficier de lassainissement sur leurs parcelles.
Un second type daction peut être illustré par le Fondo de Apalancamiento (Fonds de crédits flexibles pour lamélioration de lhabitat populaire), né dune convention entre la fédération colombienne dOng et de coopératives de logements, Fedevivienda, et lune des principales coopératives dépargne et de crédit du pays, Cupocrédito. A partir de cette rencontre, un programme de crédits pour lamélioration du logement populaire se met en place et se développe rapidement. Créé dans une perspective déconomie sociale et solidaire, ce programme doit son succès en particulier à la bonne utilisation par Fedevivienda des canaux de financement privés et coopératifs qui existent dans le pays.
Plusieurs mouvements sociaux, souvent locaux, mais aussi dampleur nationale se sont constitués autour de la question du logement. Souvent nés de pratiques de résistance, de luttes pour la démocratisation du pays, certains de ces mouvements populaires vont au-delà dactions revendicatives et proposent aujourdhui non seulement des programmes daction immédiats mais aussi des politiques pour le logement social. Ainsi, en Afrique du Sud, la Fédération des sans-abri, a réussi à monter et à gérer un fonds national à partir de ressources publiques importantes et de lépargne des habitants. Il permet aux familles organisées en groupes dépargne daccéder à un crédit pour construire ou améliorer les logements.
Lexpérience thaïlandaise de lUcdo constitue un quatrième mode dintervention. LUcdo, bureau du développement urbain communautaire, composé de représentants des pouvoirs publics et du secteur privé, duniversitaires et de responsables dorganisations communautaires, est rattaché à la National Housing Authority, organisme public en charge du logement. LUcdo accorde des prêts aux organisations sociales non seulement pour le logement ou lachat de terrain mais aussi pour la création demplois et lalimentation de fonds de roulements décentralisés. Ce dernier type dexpérience a pour trait principal la gestion participative de ressources publiques.
Au-delà des aspects techniques, ces programmes innovent aussi sur le plan social. Cest bien parce quils sont fondés sur une éthique différente quils connaissent leur succès. Ils jouissent de taux de remboursements que beaucoup de banques classiques envient, en général supérieurs à 90 %. Toutefois, lapplication mécanique des conditions financières avantageuses de ces programmes ne saurait en aucun cas être un gage de succès si elles ne saccompagnent pas aussi de la prise en compte dautres éléments. Les valeurs éthiques qui cimentent ces projets en font en effet leur originalité et leur force : respect de lautre quelle que soit sa capacité financière, renforcement de la confiance en soi à partir des premiers remboursements, si minimes soient-ils, etc.
Produire du lien social
Les habitants jouent un rôle central dans lensemble du processus : sélection des familles et élimination de celles qui ne correspondent pas aux critères sociaux, aide à la constitution des dossiers ou pour lobtention des papiers administratifs, garanties, achat collectif des matériaux. La force et la qualité de beaucoup de ces initiatives viennent aussi de la place reconnue aux femmes, souvent plus responsables dans la gestion domestique ou associative des systèmes de crédit.
Ces mécanismes dépargne et de crédit vont au-delà de lamélioration du bâti et de laccès au logement. Lorsque les Africains du Sud de lorganisation Peoples Dialogue reprennent à leur compte une expression utilisée par leurs homologues indiens, Collect money, collect people (rassembler de largent, rassembler des gens), ils font aussi écho aux leaders communautaires brésiliens pour qui la mise en place de groupes dépargne permet de rassembler des habitants autour dun projet transformateur de la société.
Loriginalité de ces systèmes réside dans léquilibre entre crédit, épargne individuelle ou collective et subventions publiques qui, pour minimes quelles soient, doivent être attribuées à ceux qui en ont le plus besoin, dans une perspective de justice sociale et de redistribution de richesses par lEtat. La nécessité du maintien des subventions publiques pour le logement populaire constitue à la fois une clé du succès de ces modèles et une condition sine qua non de la réalité dun droit au logement pour tous.
Même si les systèmes de financement alternatifs ont atteint des milliers de familles, ils nen demeurent pas moins limités. Le véritable défi que lancent ces milliers dhabitants engagés dans la construction de ces alternatives est bien celui dune société aux valeurs différentes de celles portées par le néolibéralisme ou par le capitalisme bureaucratique. Seront-ils entendus à Istanbul ?
Yves Cabannes
Gret-Cearah
Encadré 1 :
Partenariat franco-brésilien
Fortaleza (2,5 millions dhabitants), comme la plupart des villes du Nordeste brésilien, connaît une extension de lhabitat précaire sous la pression dun exode rural permanent. Les réponses publiques sont insuffisantes pour répondre à la demande de logement. Quant à lauto-construction populaire, elle ne peut guère que produire des logements petits et mal équipés, faute de crédits. Dans ce contexte, en 1994, le Gret (Groupe de recherche et déchanges technologique), Ong française en partenariat avec le Cearah Periferia, Ong locale dappui et de recherche sur les questions urbaines, ont proposé à la municipalité de Fortaleza la création dun fonds communautaire pour lamélioration de lhabitat, baptisé Casa Melhor. Cette initiative reprend quelques principes du mutirão (système dentraide pour la construction) et repose sur la maîtrise douvrage associative, la participation des habitants aux réalisations et lauto-financement partiel.
Un appui financier et technique est apporté aux familles disposant de revenus faibles (entre 700 et 1 500 FF par mois) pour lachat de matériaux de construction. Lépargne personnelle donne accès à une subvention de la municipalité non remboursable et dun montant équivalent, ainsi quà un prêt qui représente également le tiers du financement. Les crédits sont accordés aux familles regroupées au sein dassociations de quartiers. Une équipe technique suit tout le déroulement du programme : réunions de sensibilisation, appui à la constitution de groupes, enquêtes socio-économiques, évaluation des travaux souhaités et réalisables, suivi des chantiers et des remboursements.
En avril dernier, et depuis le lancement de lopération, 475 crédits avaient été approuvés (avec moins de 3 % de retards de remboursements) et 605 projets techniques étaient en cours délaboration. Ce programme a impliqué jusquà présent quelque 2410 familles, avec la participation de 89 organisations sociales.
Débora Cavalcanti - Cearah Periferia
Encadré 2 :
Crédits courts, garanties larges
Avec les systèmes alternatifs de financement du logement, une nouvelle ingénierie financière est en construction. Plusieurs aspects caractérisent ces crédits :
- Crédits très courts, souvent inférieurs à deux ans.
- Crédits répétitifs et évolutifs : le bénéficiaire peut solliciter un nouveau prêt, dont les conditions financières varieront avec lamélioration de sa situation.
- Large éventail de garanties, en général sous forme de caution solidaire, de garantie de personnes physiques ou morales (associations, etc.).
- Relation contractualisée entre les organisations sociales et les pouvoirs publics ou les bailleurs de fonds étrangers.
- Crédits pour le logement productif permettant à la famille de construire un atelier ou un commerce sur sa parcelle.
- Produits financiers simples et facilement compréhensibles.
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France
Un toit cest un droit !
Au pays des droits de l'homme, le mouvement Droit au logement conduit des actions spectaculaires et mène une bataille juridique pour loger les sans-abri et les familles expulsées.
Les trottoirs de Paris ne comptent plus les sans-abri qui sy allongent. Amené par hasard à organiser un squat pour quelques-uns dentre eux, Jean-Baptiste Eyraud, un ancien charpentier adepte des médecines douces, va en quelques années prendre conscience de lampleur de laction à mener. Il y a en France six cent mille personnes sans abri, plusieurs centaines de milliers menacées dexpulsion et quatre millions vivant dans des taudis. Son association, Droit au Logement, est devenue un vrai mouvement populaire de défenses des sans-abri qui milite de façon non violente pour obtenir un toit pour tous.
Dans les années 80, une vague de rénovation touche les quartiers Est de Paris. Les logements sont la proie des spéculateurs : intimidations, coupures dénergie, flambée des loyers, expulsions, tout est bon pour chasser les locataires modestes. Paris veut devenir une vitrine de la modernité, et les bas revenus ny ont plus leur place. Fin 1986, une série dincendies mystérieux fait plusieurs morts dans un quartier populaire et jette des dizaines de familles à la rue. Faute de solution, un petit comité local va chercher Jean-Baptiste Eyraud, un habitué des squats, qui se munit dun pied-de-biche et va ouvrir un immeuble vide : les familles vont y rester quatre ans.
Une loi pour réquisitionner
Dautres expulsions entraînent de nouveaux squats illégaux, et même un campement de plusieurs semaines sur une place publique. Les forces de lordre interviennent, intellectuels et artistes apportent leur soutien, lopinion sémeut. Malgré les provocations, le petit comité saccroche à son principe de non-violence. En dépit des appels, la mairie de Paris refuse toute négociation durant sept ans.
Entre-temps les demandes de familles mal logées ou à la rue affluent. Le boom immobilier a cessé, le chômage a porté un coup au marché et la précarité sest installée. Peu soucieuse des plus démunis, la municipalité laisse sallonger les listes de demandes de logements sociaux, alors que la spéculation a laissé au centre-ville des milliers de logements et de bureaux neufs - et vides.
Au sein du petit comité de quartier, une réflexion plus globale se structure. Les actions sont médiatisées pour dénoncer les expulsions, la fausse pénurie de logements. « Il fallait mettre en place un rapport de forces », explique Jean-Baptiste Eyraud.
Le comité devient lassociation Droit au logement (Dal) et se concentre sur laction juridique pour faire respecter le droit de chaque citoyen à un toit. Son cheval de bataille est la loi de réquisition de 1945. Voté en pleine crise du logement daprès-guerre et jamais abrogé, ce texte prévoit louverture par les autorités des logements vides pour les sans-abri. Lassociation exige aussi la création dune « taxe dinhabitation » pour inciter les propriétaires à louer. Elle utilise les échéances électorales pour interpeller le monde politique, négocie pied à pied des dizaines de relogements, organise manifestations et concerts de soutien.
Dal frappe un grand coup en occupant en 1991 un terrain de la rive gauche de Paris, où les travaux de la future bibliothèque nationale de France vont commencer. Un matin de juillet, des dizaines de militants arrivent sur le site, installent calmement groupes électrogènes, tentes, sanitaires et infirmerie, tandis quun cortège de familles sans abri débouche du métro.
La démonstration est faite que les sans-logis ne veulent plus se laisser faire. Plus de cent familles françaises et africaines vont cohabiter six mois dans la poussière de ce campement, raconte Jean-Baptiste Eyraud. Des enfants y naissent. Les télévisions japonaises, américaines, britanniques et africaines filment cette rébellion de citoyens sans droit, cette insolence tranquille dans un pays publiquement pris en défaut sur son thème préféré, les droits humains. Les hommes politiques « ont détesté cette publicité », se souvient le Dal. La ville et lEtat doivent cesser de faire la sourde oreille. Les négociations souvrent, des pavillons et des logements sociaux de banlieue sont proposés en relogement.
Suivant cet exemple, trois cents familles maliennes vont quelques mois plus tard occuper lesplanade du château de Vincennes. En 1993, Dal investit un immeuble entier au sud de Paris. En 1995, il transforme un autre immeuble vide, en plein quartier chic, en îlot alternatif, avant que ses occupants ne soient relogés début 1996.
Scandale révélé
Aujourdhui, fort de dix mille familles adhérentes, Dal est connu pour avoir « pointé du doigt le scandale » par des actions spectaculaires. Il a recréé une dynamique daction collective que syndicats ou associations nont pas su faire depuis longtemps. Craignant de voir surgir des tentes un peu partout, les pouvoirs publics ont dû annoncer quelques centaines de réquisitions - au demeurant plutôt symboliques -, un programme de construction de logements anciens et le repeuplement des centres-villes, pour cesser de laisser les banlieues se transformer en ghettos.
« Historiquement, le parc de logements vides na jamais été aussi grand. Tous les pays occidentaux sont concernés », explique Jean-Baptiste Eyraud, qui veut partager lexpérience des organisations de sans-abri et de sans-terre, dAmérique latine notamment, avec qui il a créé des liens.
Bénédicte Manier
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Russie
Une nouvelle culture civique
A Moscou, des associations de locataires se créent à la faveur du désengagement de lEtat. Un espace de concertation avec les autorités se met en place.
Ces trois dernières années, la Russie a été le témoin dune floraison dorganisations de citadins qui se mobilisent autour des problèmes de lenvironnement urbain et pour le droit au logement. Elles regroupent locataires, nouveaux propriétaires, candidats inscrits sur les listes dattente... Dans la Fédération de Russie, il sagit là dun phénomène tout à fait inédit qui reflète les changements rapides survenus dans le climat social, économique et politique du pays. Ces associations - on en dénombre près de cinq cents dans la Fédération, dont sept à Moscou - constituent lun des mouvements sociaux qui sétendent le plus vite dans le pays.
Nouvelles mentalités
Malgré la privatisation des appartements et le ralentissement sensible de la construction depuis 1990, les conditions de logement des habitants nont pas véritablement empiré par rapport à ce quelles étaient il y a quelques années. En revanche, lattitude des habitants a changé. Ils refusent désormais daccepter comme normaux des logements et un environnement précaires. Latmosphère nouvelle de liberté leur a donné le courage dexprimer à travers leurs associations leur mécontentement et leurs revendications.
Les autorités moscovites ont essayé de définir des formes de partenariat avec les mouvements de défense du logement, en instaurant un dialogue et une collaboration lors de lélaboration des textes de loi et de la prise des décisions administratives. Fin 1994, une nouvelle institution du conseil municipal de Moscou (Douma) a été créée : le conseil public à la politique de logement, composé dexperts, de fonctionnaires municipaux et de représentants dorganisations locales et moscovites de défense du droit au logement.
Lexistence de cet organe a modifié lattitude des résidents. Locataires et copropriétaires moscovites ont maintenant la possibilité dexprimer non seulement leurs récriminations, mais aussi leurs suggestions. Désormais, les responsables des mouvements de défense du logement peuvent participer aux discussions ainsi quà la prise de décisions.
Plusieurs associations de résidents moscovites ont constitué par ailleurs des partenariats pour assumer en commun des opérations de construction et réaliser des habitations convenables à bon marché. Toutefois, en Russie, ces partenariats ne pourront fonctionner que si les résidents deviennent entièrement responsables de la gestion de leur immeuble et si lEtat sengage par des aides financières.
Après labsence quasi totale de toute forme dorganisation ou dassociation communautaire au cours des soixante-dix dernières années, les partenariats de logement et autres associations de résidents contribuent à la reconstitution dune culture civique, en apprenant aux citadins à se familiariser avec les valeurs et les règles du fonctionnement démocratique. Ils joue un rôle vital dans létablissement dune société civile active, laquelle constitue à son tour un pilier de la démocratie.
Yelena Shomina
Académie russe des sciences