Vivre Autrement n° 7, vendredi 7 juin 1996, dossier
Luttes urbaines
Les associations communautaires ont développé des stratégies nouvelles pour répondre aux besoins en logements. En organisant des partenariats entre habitants, pouvoirs publics et bailleurs de fonds, elles ont contribué à renouveler le dialogue politique, du Brésil aux Philippines, en passant par la France et la Russie.
Au sommaire de ce dossier :
Chantiers de la démocratie, par Serge Allou (Programme solidarité habitat)
Asie du Sud : expulsés mais pas vaincus, par Minar Pimple (Yuva, Inde)
Prêts au logement : une nouvelle ingénierie financière, par Yves Cabannes (Gret-Cearah)
France : un toit cest un droit !, par Bénédicte Manier
Russie : une nouvelle culture civique, par Yelena Shomina (Académie russe des sciences)
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Chantiers de la démocratie
Les mouvements populaires urbains luttant pour laccès au logement et lamélioration des condititions dexistence sont progressivement passés de la revendication à la mise en oeuvre dalternatives concrètes. Aujourdhui, ils cherchent à dépasser les limites des expériences locales.
Au début des années 70, dans un bref ouvrage qui fit date, Manuel Castells définissait ainsi les mouvements sociaux urbains : « des systèmes de pratiques sociales contradictoires qui remettent en cause lordre établi »(1). Certains des mouvements quil étudiait alors à Paris, Montréal ou Santiago, se sont éteints. Dautres sont nés. Pour dautres encore, qui se sont maintenus, les enjeux ont évolué.
Entre le mouvement contre les expulsions à Manille, loccupation dimmeubles inoccupés à Paris à linitiative de lassociation Droit au logement ou la structuration dun forum national pour la réforme urbaine au Brésil, quoi de commun aujourdhui ? Des mouvements sociaux urbains, certes, qui répondent toujours à la définition de Castells. Mais lhistoire ne fait-elle que se répéter ou, la problématique urbaine évoluant, ces mouvements ont-ils changé de nature ?
En vingt ans, les mouvements sociaux urbains sont passés de la revendication à la formulation de propositions. Face au désengagement des Etats, ils ont progressivement élaboré et mis en oeuvre des solutions alternatives pour la gestion des quartiers et des villes. Les exemples foisonnent, tant au Sud quau Nord. Trois traits de cette évolution méritent dêtre soulignés.
En premier lieu, le rôle des Ong. Elles ont largement participé à la structuration des mouvements populaires de quartiers, en apportant appui technique, institutionnel et juridique. Elles ont également contribué à introduire les expériences alternatives de développement local sur la scène publique, alimentant ainsi le débat politique, voire inspirant de nouvelles formes daction
aux autorités locales. Les expériences du Fonhapo(2) au Mexique ou du Community Mortgage Programme(3) aux Philippines sont particulièrement significatives de ce point de vue.
Deuxième élément, la progressive diversification de ces mouvements. Ils couvrent aujourdhui un champ très large allant de laccès à leau, à léducation ou la culture en passant par toutes sortes dinitiatives dordre économique. Ils mobilisent par ailleurs les populations marginalisées, qui sont progressivement devenues des acteurs sociaux à part entière, les femmes et les jeunes notamment.
Changer déchelle
Dans un contexte de repli généralisé des Etats derrière les lois idéalisées du marché, les villes sont désormais le creuset dun vaste éventail dinitiatives qui préfigurent de nouvelles formes possibles de régulation économique et sociale. Cest précisément là le troisième et dernier élément notable. Les mouvements sociaux urbains remettent de plus en plus en question les méthodes et les formes du fonctionnement politique et revendiquent leur place dans la définition et le contrôle des programmes de développement.
Cette nouvelle donne lance de nouveaux défis aux mouvements sociaux urbains et au corps social et politique dans son ensemble. « Small is beautiful but it is still small and we need big » disait Janice Perlman, responsable du Mega Cities Project lors dune rencontre dexperts convoquée par le Pnud en février dernier à New York. Lun des principaux enjeux aujourdhui est assurément le changement déchelle. Comment des expériences qui ont fait la preuve de leur efficacité au niveau des quartiers peuvent-elles inspirer la gestion de la ville ?
Les villes sont aujourdhui le produit des initiatives dune multitude dacteurs : entreprises, municipalités, associations dhabitants... Il est illusoire de penser que les projets urbains auront un avenir sans une démarche participative et ouverte, fondée sur la reconnaissance mutuelle de lautonomie et de la légitimité de chacun des acteurs.
Il faut ouvrir des espaces de négociation qui, à partir de la confrontation des diversités, aboutissent à la définition de projets communs associant tous les partenaires. Les associations intermédiaires ont un rôle décisif à jouer dans la mise en route et lanimation de ce processus.
Il faudra également contractualiser les partenariats ainsi négociés. La contractualisation permet de définir les droits et les devoirs de chacun. Elle est aussi une condition sine qua non de lévaluation rigoureuse des résultats du partenariat.
Partout où elles ont existé, les politiques publiques construites de façon « descendante » ont montré leurs limites. Larticulation des logiques sociales et des logiques institutionnelles passe par lélaboration de cadres de référence et de pactes de partenariat, mobilisant des acteurs précisément identifiés et organisés autour denjeux et de projets concrets de développement.
« Lécart se creuse entre la réalité de la mondialisation économique et financière et la pauvreté du cadre institutionnel susceptible de la
réguler », observait Gustave Massiah, président de lAitec (Association internationale des techniciens, experts et chercheurs), à la « Semaine des villes du Sud » organisée à Paris en septembre 1995. A limage des stratégies sociales, les stratégies de coopération ne peuvent plus être conçues aujourdhui comme de simples correctifs. Il convient de les inscrire dans un processus de construction dun nouvel espace international.
Coopérer
Ce vaste chantier implique, pour la communauté internationale, de mobiliser des moyens financiers qui soient à la mesure des enjeux et dont la gestion et la répartition obéissent à dautres critères que ceux qui prévalent aujourdhui (logiques financières et intérêts nationaux des pays donateurs). On ne pourra plus très longtemps faire léconomie du débat sur la mise au point de mécanismes automatiques de financement de laction internationale (telle que la proposition de la taxe Tobin sur les mouvements spéculatifs de capitaux) et sur lélaboration de modalités renouvelées dadministration des ressources, dans le sens dune réelle démocratisation des décisions et du contrôle de leur utilisation.
La communauté internationale aura aussi à inventer des relations de coopération fondées non plus sur les notions dassistance et de strict transfert de techniques et de savoir-faire (véhiculant lidée dun modèle unique de développement), mais sur les notions déchanges et de projets entre des partenaires se reconnaissant dans un rapport dégalité et mutuellement respectueux de leur identité. Les mouvements sociaux ont à lévidence un rôle majeur à jouer dans ce domaine également.
Serge Allou
Programme solidarité habitat
(1) Manuel Castells, Luttes urbaines, Paris, Maspero, 1972.
(2) Fonds national dhabitat populaire.
(3) Programme de crédit communautaire.
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Asie du Sud
Expulsés mais pas vaincus
Minorités ethniques, réfugiés et migrants ruraux pauvres sont les principales victimes des expulsions dans les villes. Les actions organisées de resistance sont payantes.
Où se trouve votre foyer ? A cette question un enfant des rues de Bombay, répondra en donnant le nom de son village. Un Népalais, lui, décrira une maison typique de son pays. Une Pakistanaise donnera le nom de son wattan (sa patrie). Ces trois exemples illustrent les nombreux sens que prend le mot logement dans le sud de lAsie. Il signifie plus quun simple lieu physique. Lhabitat englobe les notions dappartenance, de racines, de sécurité et de dignité. Or, le droit au logement, ainsi défini, est refusé à un grand nombre de pauvres marginalisés des zones rurales et urbaines du sud de lAsie. Ces pauvres, ce sont surtout les réfugiés, les membres de tribus, les minorités, les personnes appartenant aux scheduled castes et aux scheduled tribes, les bidonvillois et les sans-abri.
Modèle colonial
La violation du droit au logement est subie par les réfugiés à travers tout le sud de lAsie. Au Népal les sans-terre sont pour la plupart des réfugiés venant de lInde, de la Birmanie et du Bhoutan voisins. En 1990, 190 familles originaires du Bangladesh, qui sétaient installées depuis 1970 à Calcutta, en Inde, ont été expulsées de leur zone dhabitation. Parce que réfugiées, leur sort na nullement préoccupé le gouvernement.
Au Pakistan, les bidonvilles de Karachi - les Katchi Abadies - sont habités par des réfugiés arrivés après la Partition. Le principal Katchi Abadi est la commune dOrangi où leau et les ordures ménagères étaient déversées dans les ruelles, obstruant les parties basses du bidonville. Pour y remédier, le projet pilote Orangi (Ppo) a été lancé en 1980. Il sagissait, pour les résidents, de financer, de construire et dentretenir leur propre système sanitaire, simple et abordable.
Le Ppo a été organisé autour de ruelles comprenant entre trente et quarante foyers. Chaque ruelle a choisi un responsable chargé de la représenter, de collecter largent et de collaborer avec les autres habitants. Une ruelle ne rejoignait le projet que lorsque ses résidents étaient prêts à consacrer le temps et les ressources par les services requis et en reconnaissaient la nécessité.
Ce type de participation par et pour les individus, qui devrait caractériser les démocraties du sud de lAsie, est rarissime. Aujourdhui, cest le modèle introduit par les anciens colonisateurs, fondé sur lapplication aux ressources naturelles de la loi de loffre et de la demande, qui prime.
Doù ces méga-projets tels que la construction dévastatrice de barrages. Des personnes ont été déplacées par le Tarbela Dam au Pakistan. En Inde, dautres le sont avec le projet de Sardar Sarovar. Cest pour contester ce mode de développement nuisible aux individus que la Narmada Bachao Andolan (la campagne Sauvons la Narmada) a lancé en Inde un Mouvement national dalliance des peuples.
Chassés de leurs terres, les villageois prennent la direction des villes. Marginalisés par léconomie de marché (en ville tout sachète), ils squattent des terrains vacants, ce qui est considéré comme illégal. Pour légaliser leur situation, ils doivent y vivre pendant longtemps dans des conditions épouvantables. Les habitants des trottoirs dune communauté de Wadala, à Bombay, ont dû attendre presque sept ans avant dobtenir des preuves « légales » de résidence donnant accès aux cartes dapprovisionnement (système public de distribution de combustibles et daliments à des prix subventionnés), aux soins hospitaliers et aux cartes délecteur.
En outre, le statut d« illégaux » oblige les pauvres des villes à acheter la protection de la police et de la pègre qui leur extorquent des fonds par intimidation. Leur capacité dépargne se trouve encore diminuée par les prêteurs sur gages sans scrupules. Lorsquil sagit doffrir aux déshérités des centres urbains une source alternative de crédit, les groupes féminins dépargne se révèlent efficaces. Ces groupes se battent aussi pour le droit au logement. Au Sri Lanka, lun deux, le Praja sahayaka sevaya (Pss), a été formé par des femmes des bidonvilles qui en assurent le contrôle et la gestion. Lune des membres du groupe explique : « En gérant au mieux le budget familial, jai réussi à bâtir une petite partie de notre maison avec laide de mon mari et de mes enfants ; pour moi, le groupe ressemble à une chaîne dont chaque maillon est solidement fixé au suivant. Il ne nous a pas seulement aidés à bâtir des maisons, mais aussi à améliorer notre situation financière et léducation de nos enfants, nous libérant des requins prêteurs ».
Avec la spéculation foncière, les expulsions prennent un caractère expéditif et brutal. Au Bangladesh, la police interdit laccès à la zone visée ; des membres de la pègre, recrutés pour loccasion, incendient les maisons avant larrivée les bulldozers. Les expulsés sont souvent chassés vers la périphérie de la ville où les terrains ne sont pas viabilisés.
Jusquau tribunal
La reconstruction des habitations se trouve devancée par les équipes de démolition qui confisquent les matériaux. Ce fut le cas en 1994, à Butwal (Népal) où la municipalité a vendu aux enchères des matériaux saisis après une expulsion. La justice constitue souvent le dernier recours. Au Bangladesh, les habitants de bidonvilles soutenus par des Ong ont réussi à mettre fin aux expulsions dans les quartiers pauvres dAgargaon. Plusieurs milliers de personnes ont protesté contre ces expulsions. Une action en justice a été intentée et le tribunal leur a donné raison. Le gouvernement a dû arrêter les démolitions.
Cependant, les méthodes indirectes dexpulsion continuent. Les programme dajustement structurel (Pas) mis en place dans les pays du sud de lAsie ont entraîné des privatisations dans le secteur du logement - politique de libéralisation oblige. Par ailleurs, les techniques et les matériaux modernes, un marché lucratif, sont favorisés au détriment des matériaux locaux pourtant plus économiques. Cette tendance est illustrée par certains programmes de construction de logements censés profiter à la population et lancés par des institutions financières et des gouvernements étrangers. Ainsi, au Népal, les artisans locaux des zones rurales ont été remplacés par des ouvriers étrangers, la construction impliquant lutilisation de lacier ; ces artisans experts dans lutilisation de la pierre, des briques, du bambou et de la chaume ne sont justement pas familiers de lacier.
La lutte des populations marginalisées pour le droit au logement est également sapée par les forces intégristes qui sèment la discorde. Au Bangladesh, par exemple, la Grameen Bank, qui a mobilisé plus de 1,5 million de personnes par lintermédiaire de ses groupes dépargne, sest vue accusée de violer les principes culturels locaux en introduisant le libéralisme occidental.
Droit fondamental
Les attaques conjuguées de léconomie de marché et de lintégrisme rendent plus urgente la concrétisation du droit au logement. Depuis sa création, lassociation Asian Coalition for Housing Rights a adopté plusieurs stratégies de lutte contre les expulsions et les déplacements. En donnant des moyens daction aux communautés et en mobilisant les Ong en faveur du droit au logement. En Inde, la National Campaign for Housing Rights a rédigé un projet de loi qui vise à faire du logement un droit inscrit dans la constitution. On peut y lire : « Mais quest-ce-que le logement ? Il ne sagit pas seulement des bâtiments que nous voyons autour de nous, de quatre murs et dun toit. Pour être complet, le logement doit donner accès aux moyens de subsistance. Cela inclut la proximité dun endroit où lon puisse trouver du travail, un environnement sûr et sain et laccès à des éléments indispensables tels que les combustibles et leau potable. Un logement convenable constitue aussi une base sociale essentielle qui permet à tous les individus détablir entre eux des relations fondées sur des principes de liberté et dégalité, et, partant de là, de se créer une identité culturelle et de bâtir la société elle-même. Cest en résidant en un lieu avec une certaine permanence que nous pouvons gagner nos droits politiques et les autres droits démocratiques à travers lesquels notre identité culturelle et notre patrie sont acceptées par le reste de la société et du monde ».
Minar Pimple
Yuva, Inde