Vivre Autrement n° 6, jeudi 6 juin 1996, dossier femmes dans la cité (suite des articles)
Afrique
Le patriarcat recule
Dans les villes africaines, les femmes ont accru leur pouvoir économique et gagné en indépendance. Mais elles restent absentes de la scène politique.
Bien que les femmes soient toujours victimes de multiples discriminations par rapport aux hommes, on observe partout en Afrique, et en particulier dans les villes, des progrès dans leur scolarisation, leurs pratiques contraceptives et leur accès à lemploi et aux revenus.
La crise économique que connaissent les pays africains a paradoxalement renforcé ce processus. Selon le Bureau international du travail, 30 % des ménages sont aujourdhui dirigés par des femmes et, de plus en plus, la survie de la famille dépend de lactivité de ces dernières. Ce qui a conduit les hommes à renoncer, du moins en partie, à certains de leurs comportements les plus patriarcaux.
Pour maximiser leurs revenus, les femmes sont souvent contraintes davoir plusieurs occupations, ce qui se traduit par une augmentation de leur charge de travail et une aggravation de leur conditions de vie et de santé. Mais malgré les difficultés, elles ont appris à se servir du recul du pouvoir masculin pour accroître leur autonomie. Si elles contribuent aux dépenses du ménage, cest aussi pour ne plus dépendre des hommes, avoir leur propre maison en cas de divorce et des ressources en cas de polygamie.
En ville, pour beaucoup de femmes, ne pas avoir fait détudes nempêche pas de gagner de largent. Leurs succès dans le secteur de léconomie populaire sobservent partout en Afrique. La réussite de certaines, devenues millionnaires, ne doit cependant pas faire oublier les problèmes. En plus des obstacles élevés par lEtat lui-même, les femmes doivent aussi affronter une nouvelle forme de concurrence, celle des hommes que le chômage contraint à sinvestir dans des secteurs quelles dominaient jusque là (friperie, vente de combustibles, restauration, etc.). Mais celles-ci nhésitent pas en retour à sinvestir de plus en plus dans les métiers dits masculins (quincaillerie, immobilier, construction), même si lécrasante majorité des femmes se cantonne encore au commerce de détail.
Réseaux dentraide
La création en nombre dassociations pour lentrepreunariat féminin, la formation en gestion et en marketing témoignent de leur dynamisme. De même, on a observé que la majorité des départs volontaires de fonctionnaires, dans le cadre des politiques dajustement, étaient demandés par les femmes tentées par les affaires. Les modèles de la réussite féminine ont évolué dans presque tous les pays africains. Celle qui fait rêver nest plus la sage-femme, linstitutrice ou lintellectuelle bardée de diplômes, mais celle qui, alphabétisée ou non, a de lentregent, voyage et gère un magasin dans une rue commerçante.
Dans un tel contexte, les femmes ont des atouts qui, paradoxalement encore, viennent des discriminations quelles ont subies depuis lenfance. Contrairement aux hommes, à qui leurs familles et lEtat ont toujours donné la priorité dans léducation, laccès aux ressources et le pouvoir, les femmes doivent se battre pour obtenir le plus petit avantage. Leur habitude de la difficulté les rendent mieux à même de sen sortir.
Lurbanisation a, dit-on, fait éclater les solidarités traditionnelles. Mais les femmes, face à léloignement des banlieues ou à une administration déshumanisée, ont su recréer et réadapter les liens sociaux. Elles ont constitué des réseaux dentraide, des tontines qui font office de protection sociale. Elles cultivent aussi leurs relations à travers les associations religieuses, où les hommes peuvent difficilement leur interdire de se rendre, surtout là où le fondamentalisme musulman gagne du terrain.
Malgré leur place croissante dans lactivité urbaine, les femmes ne font pas de politique. Accéder à des responsabilités au niveau municipal pour que la gestion urbaine intègre leurs préoccupations ne fait pas - encore - partie de leurs stratégies. Et si elles obtiennent des mandats, à léchelle locale ou nationale, cest pour prendre en charge des domaines qui leur sont traditionnellement réservés tels que léducation, laide sociale ou la santé. Cependant, en tant quélectrices, elles jouent un rôle important dans la désignation des responsables . Mais une fois en place, ceux-ci se dépêchent le plus souvent doublier les problèmes des femmes et les promesses faites dans le feu des campagnes électorales.
Elles se contentent pour linstant de compter sur elles-mêmes et de miser sur leurs réseaux et associations, qui constituent certes des espaces dautonomie, mais noffrent que des possibilités limitées de transformer la société.
Codou Bop
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Foncier urbain
Moins bien loties que les hommes
A Banfora, au Burkina Faso, les femmes sont de plus en plus nombreuses à bénéficier de terrains à construire. Même si elles représentent toujours une minorité des attributaires.
Dans la plus grande partie de lAfrique hommes et femmes ne bénéficient pas des mêmes droits sur la terre et les pratiques foncières continuent dans une large mesure de privilégier les hommes. Là où les législations foncières ne sont pas discriminatoires à légard des femmes, dans les faits elles ne suffisent pas pour les mettre sur un plan dégalité avec les hommes.
Le Burkina Faso néchappe pas à cette tendance, même si lapplication des textes sur la réorganisation agraire et foncière a apporté, depuis 1984, quelques améliorations. A Banfora, par exemple, commune de 50 000 habitants du sud-ouest du pays, les femmes étaient presque totalement écartées du bénéfice des terrains urbains jusquen 1984. Sur les cent deux titres fonciers créés à Banfora entre 1910 et 1983, deux seulement le sont au nom dune femme. Il faut attendre 1989 pour quelles totalisent 17 % des attributions de terrains urbains, sans toutefois être jamais représentées dans les commissions chargées dattribuer les parcelles.
Jusque-là, les membres de ces commissions excluaient délibérément les femmes mariées, car leur donner un terrain et ainsi la possibilité de construire risquait daprès eux de favoriser linstabilité conjugale. La faiblesse du nombre des femmes parmi les attributaires de terrains, même sil a augmenté ces dernières années, renvoie à la persistance dune logique où il est inconcevable que les femmes puissent soccuper directement des affaires liées au foncier.
Dans cette région du Burkina Faso, comme ailleurs, les droits sur la terre sont uniquement transmis par les hommes. Les femmes en sont exclues car au moment de leur mariage, elles quittent leur famille pour se rendre chez leur mari. Elles ne peuvent ainsi prétendre posséder et contrôler une ressource aussi précieuse que la terre.
De père en fils
Cette situation avait été largement entérinée par ladministration coloniale, puisque dès le premier lotissement, en 1932, seuls les chefs dunités résidentielles dont les terres avaient été loties et leurs fils majeurs recevaient automatiquement des parcelles en compensation. Les femmes sont, par ailleurs, totalement exclues des transactions sur les terrains non lotis gérées par les autorités foncières traditionnelles. Il peut être fait exception à cette règle en cas de veuvage, mais ce cas de figure reste rare.
Le seul moyen pour une femme dobtenir un terrain non loti est de recourir à un intermédiaire masculin susceptible daccepter de négocier pour elle auprès des instances traditionnelles. Mais ce type de démarche ayant peu de chances de réussir, les femmes saventurent peu dans cette voie. Elles peuvent aussi acheter un terrain auprès dun particulier. Mais les prix étant très élevés, cette solution nest permise quaux plus riches.
Les femmes contestent vivement cette situation inégalitaire et sont de moins en moins enclines à la subir. Comme en témoigne le grand nombre de demandes de terrains quelles déposèrent en 1990 (un tiers du total), les femmes sont décidées à accéder au même titre que les hommes aux terrains urbains.
Il sagit avant tout dune quête dindépendance vis-à-vis de leur mari ou de leur famille si elles sont toujours célibataires. Pour les femmes mariées, avoir une maison en nom propre, cest la possibilité davoir un lieu de repli si leur mari les chasse. La peur du veuvage et la perspective de faire partie des biens du défunt motivent aussi leurs revendications foncières. Le fait davoir un toit leur laissera plus dautonomie pour contester les décisions qui seront prises à leur égard. Enfin, il y a la perspective dune rente, en mettant en location la maison quelles auront pu faire construire.
Si elles peuvent rechercher une plus grande indépendance financière vis-à-vis de leurs maris,il sagit aussi pour elles de faire face aux frais du ménage. Les hommes ayant de plus en plus de mal à faire vivre leurs foyers, ils sont obligés de faire appel aux femmes qui se substituent souvent à eux ou participent davantage aux charges de la famille.
Ce faisant, obtenir un terrain urbain est un moyen daccéder à la reconnaissance sociale liée à leur nouveau statut, qui pourrait leur permettre de participer pleinement au contrôle des terres, de sortir du statut dutilisatrice où elles sont confinées, en en devenant les attributaires reconnues ainsi que les gestionnaires à part entière.
Catherine Goislard
Anthropo-juriste
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Pologne
Le plafond de verre
Les femmes ne souffrent pas moins du chômage à Varsovie, capitale dynamique, quà Lodz, ville industrielle en déclin. Au-delà des aléas de léconomie, préjugés sexistes et stéréotypes limitent largement laccès des femmes à lemploi.
Plus fréquemment au chômage que les hommes, les Polonaises constituent près de 53 % des sans emploi. Compte tenu du taux inférieur dactivité féminine, le chômage féminin atteignait 18 % en moyenne en 1994, contre 13 % chez les hommes. En outre, les femmes sont beaucoup plus nombreuses parmi les chômeurs de longue durée (surtout au-delà de deux ans : 25 % et 15 % respectivement). Leur niveau de formation les protège moins que leurs collègues masculins et la proportion dhommes commence à augmenter dans certains emplois où ils étaient très peu nombreux jusquici, alors que linverse nest pas vrai pour les femmes.
Le chômage touche très inégalement les diverses régions du pays. La ville de Lodz est située au coeur dune région frappée par un taux de chômage moyen approchant 20 %, avec une proportion de chômeurs de longue durée plus élevée que dans le reste du pays et une forte rigidité de la structure industrielle, alors que Varsovie, où le taux de chômage est inférieur à 8 %, bénéficie de conditions économiques relativement favorables. Or la situation des chômeuses et leurs représentations ne diffèrent guère de lune à lautre ville.
Des normes bien ancrées
Certes, le taux de chômage féminin est particulièrement élevé dans la capitale, où les femmes représentaient près de 58 % de la main-doeuvre sans emploi à la fin de 1994 et où même les travailleuses pourvues dun diplôme technique se trouvent dans une impasse. Comparativement, les hommes ont deux fois plus de chances de trouver à sembaucher à Varsovie, car les branches économiques les plus dynamiques, tel le bâtiment, sont à dominante masculine et la prolifération demplois au noir dans la capitale concerne presque exclusivement les hommes. Les entreprises étatiques de Varsovie interrogées en 1993 prévoyaient de nouveaux licenciements touchant prioritairement les employées de bureau.
La barrière de lâge est perçue comme rédhibitoire, tant par les employeurs que par les femmes. Trente-cinq ans apparaît le plus souvent comme la limite maximum pour retrouver un emploi. « Suivre un cours dinformatique ? Je ne sais pas si cela servirait à grand chose. Quand jai cherché du travail dans ma partie, on ma répondu quà mon âge, ce nétait plus possible », affirme une technicienne très qualifiée de Lodz, âgée de 38 ans.
Mais si les femmes sont autant touchées par le chômage à Lodz, cité industrielle en déclin, quà Varsovie, ville de services dynamique, cest également en raison des préjugés traditionnels à légard des femmes. A qualification égale, les employeurs ont nettement tendance à embaucher des hommes lorsquils ont le choix, même dans les branches et les emplois à profil traditionnellement féminin comme les services ou le commerce. De nombreux employeurs estiment que les jeunes femmes mariées risquent dêtre enceintes donc non fiables. Une enquête réalisée en 1993 auprès de quatre cents responsables dentreprises de la capitale a montré que 20 % dentre eux prévoyaient dembaucher uniquement des hommes, cependant que 5 % seulement envisageaient dembaucher une majorité de femmes.
Surtout ne pas avoir denfant
Bien que le sexe soit rarement mentionné ouvertement comme facteur discriminant, les exigences formulées vis-à-vis des postulants des deux sexes sont loin dêtre les mêmes. Aux femmes - et aux femmes seulement - on pose des questions sur leur état civil et leur nombre denfants. On a même vu des directeurs dentreprises privées exiger - en toute illégalité - que les candidates à un poste sengagent par écrit à ne pas avoir denfant durant une période déterminée.
En ce qui concerne les représentations, la famille occupe une place centrale pour des raisons aussi bien matérielles que relationnelles. Le phénomène très fréquent de cohabitation entre plusieurs générations adultes, la garde des enfants souvent assumée par les grands-parents et lentraide financière en cas de chômage sont autant de facteurs contribuant au renforcement des liens familiaux. On a affaire à un modèle où la notion de cercle familial reste importante et qui tranche avec celui de la plupart des pays européens occidentaux. Le thème de la famille est un leitmotiv dans le discours des femmes, quel que soit leur statut professionnel, qui se perçoivent avant tout comme épouses et mères.
Cependant, et contrairement à ce qui ressortait denquêtes réalisées avant 1989, les femmes cherchent davantage à travailler. Les bouleversements apportés dans les rapports économiques et sociaux par le passage à léconomie de marché, la peur de se retrouver sans moyen de subsistance, la concurrence entre individus découlant de la fin du plein emploi sont autant de facteurs qui interviennent dans leurs aspirations. Si lon observe aujourdhui une différence dattitude entre générations sur ce point, cest en des termes plus ou moins inversés par rapport aux années 1980. A lépoque, ce sont surtout des femmes de la jeune génération qui manifestaient leur voeu de se replier sur lunivers familial. Cette tendance était sensible y compris chez celles qui disposaient dune formation supérieure et pouvaient espérer faire carrière. Aujourdhui, les plus jeunes, surtout quand elles sont dotées de diplômes, affirment plus volontiers que leurs aînées leur désir daccéder à des postes de responsabilité qui leur assurent un meilleur salaire et des perspectives davancement.
Les intéressées ne sous-estiment cependant pas le handicap que constitue leur double rôle de mères et de travailleuses aux yeux des employeurs, même dans les secteurs à dominante féminine. Une jeune chômeuse venant de terminer un stage dans une banque en ayant bon espoir de se faire embaucher admet que si elle y réussit, ce sera parce quelle nest pas encore mère : « Ils préfèrent embaucher des femmes mais ils veulent des filles qui sont encore libres. Si javais un enfant - Dieu men préserve -, je naurais aucune chance ». La conviction règne que « les femmes qui ont pris un congé parental sont sûres de se faire licencier dès quelles reviennent » et plusieurs interlocutrices citent des exemples de ce genre dans leur entourage. Les organismes qui dispensent des cours de formation aux femmes désireuses de se mettre à leur compte ou de se réinsérer sur le marché du travail, comme la Fondation internationale des femmes de Lodz ou le Centre de promotion des femmes de Varsovie conseillent dailleurs à leurs stagiaires de ne rien dire lorsquelles vont se présenter pour un poste vacant : « Ils nous disent bien : surtout les filles, navouez pas que vous avez un môme parce que ce serait la fin ».
Faible prise de conscience
Les discriminations exercées à lencontre des femmes sous prétexte quelles sont ou seront mères ne suscitent que peu de réactions. Les propos de certaines jeunes femmes montrent que les représentations concernant le métier « qui convient » à un homme ou à une femme restent fortement entachées par les idées conventionnelles ainsi que par la conception qua lEglise catholique polonaise du « rôle » des femmes. Aussi les évolutions du rapport des femmes à lemploi ne saccompagnent-elles pas jusquici dune prise de conscience des inégalités de sexe, ni dune aspiration explicite à les combattre.La très faible présence des femmes dans les instances de décision économiques et politiques, de même que labsence de tout mouvement social dampleur susceptible de défendre efficacement leurs intérêts spécifiques en tant que travailleuses, pèsent à nen pas douter dans cet état de fait. Face à ce tableau, laction de certains groupes ayant pris sur eux dimpulser des programmes de soutien et de réinsertion pour venir en aide aux populations les plus démunies, et notamment aux femmes, mérite dautant plus dêtre mis en exergue. Malgré la faiblesse de leurs moyens et de leur influence, ils peuvent contribuer à faire émerger la question des droits des femmes sur la scène politique pour tenter de rompre le cercle vicieux du chômage et de la marginalité.
Jacqueline Heinen
Gedisst-Cnrs