Vivre Autrement n° 6, jeudi 6 juin 1996, dossier

Femmes dans la cité


A Istanbul, les femmes sont venues en force pour défendre leurs droits. Celui d’hériter à parts égales et de ne plus être discriminées par rapport aux hommes, celui de mieux vivre en ville et de participer aux processus de décision. Le chantier est immense.


Au sommaire de ce dossier :
Construire la ville au féminin, par Antoine de Ravignan
Colombie : une gestion invisible de la cité, par Marie-Dominique de Suremain (Enda Amérique latine)
Afrique : le patriarcat recule, par Codou Bop
Foncier urbain : moins bien loties que les hommes, par Catherine Goislard (anthropojuriste, Université Paris I)
Pologne : le plafond de verre, par Jacqueline Heinen (Gedisst-Cnrs)


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Construire la ville au féminin


Les femmes vivent ou subissent la ville, mais la planifient rarement. La prise en compte de leurs besoins propres et leur association à la gestion de la cité sont indispensables pour le bien-être de tous.

La planification urbaine est assurée par les hommes et la participation de rares femmes urbanistes ou d’une ou deux femmes dans un comité d’aménagement ne change rien à cette réalité », affirme Beate Weber, pourtant maire de la ville allemande d’Heidelberg. Les femmes constituent un peu plus de la moitié de la population mondiale, mais sont absentes, à de rares exceptions près, du débat public sur le développement et l’aménagement des villes. Ne sont-elles pas concernées, en tant que femmes, par les nombreuses contraintes et difficultés de la vie urbaine ? N’ont-elles pas de besoins spécifiques dont les planificateurs de la ville devraient tenir compte ?
Le logement est le lieu traditionnel de l’activité féminine. Dans les pays du Sud, sa précarité, son inconfort ou son exiguïté est plus insupportable pour les femmes qui y vivent au quodidien, gardent les enfants et assument les charges domestiques, que pour les hommes, qui ne rentrent au foyer souvent que pour y manger et dormir.

Mères isolées cherchent toit

L’urbanisation s’est par ailleurs accompagnée d’une modification profonde des structures familiales. On estime que 20 à 30 % des ménages des pays en développement sont dirigés par une femme. Les foyers monoparentaux sont également de plus en plus nombreux, alimentant une demande de logement de moins en moins satisfaite, d’autant que les revenus des mères isolées sont souvent trop faibles pour qu’elles puissent accéder à un logement décent. En Europe, entre 1981 et 1991, le parc immobilier augmentait ainsi de 9,5 %, tandis que le nombre des foyers progressait de 17 %. Le constat est analogue et plus critique dans de nombreuses mégapoles du tiers monde.
Désavantagées dans l’accès au logement, les femmes le sont aussi dans la transmission du patrimoine foncier. Lorsque, en 1993, les joueurs de l’équipe nationale zambienne de football périrent dans un accident d’avion, leurs femmes ne perdirent pas seulement leurs époux, mais aussi tout le patrimoine familial. Le fait est anecdotique, mais révélateur d’une situation qui prévaut dans de nombreuses régions d’Afrique et d’ailleurs. Diana Lee-Smith, du réseau femmes et logement de l’organisation Hic(1), rappelle que « le statut matrimonial d’une femme détermine si elle a accès ou non à la terre ». Mariée, elle pourra jouir des biens familiaux. Non mariée, veuve ou divorcée, elle n’aura aucun droit foncier, en vertu de codes traditionnels qui restent de fait en vigueur, mais aussi de législation discriminatoires.
Les problèmes particuliers des femmes ne se limitent pas, loin s’en faut, à celui du logement. Ce sont elles qui subissent au premier chef les carences des services urbains. Pauvre et femme dans les villes du Sud, cela signifie une montagne de charges à assumer ou de problèmes insolubles, tels que les files d’attente à la borne fontaine, le portage de l’eau ou du bois de feu, souvent sur de longues distances, l’impossibilité de soigner ses enfants ou de se prémunir contre les maladies provoquées par l’absence d’assainissement et aggravées par le manque d’infrastructures médicales.
Lorsqu’elles ont une activité rémunérée à l’extérieur de leur foyer, il faut résoudre la question de la garde des enfants. Dans les pays du Nord, le coût élevé des crèches, rarement à proximité du lieu de travail, conduit fréquemment des femmes à renoncer à toute activité professionnelle. Au Sud, cette charge est le plus souvent assumée par les filles aînées, au détriment de leur scolarisation.
L’insécurité urbaine touche également les femmes, principales victimes des agressions sexuelles. Mais s’en tenir à cette vision serait incomplet. Comme l’a souligné l’équipe de Médecins sans frontières de Rio de Janeiro, la violence au quotidien dans les favelas, les incursions musclées de la police à la recherche de trafiquants de drogue, provoquent des traumatismes psychiques profonds chez les femmes qui n’ont de cesse de « tenir » leur foyer.

La pauvreté urbaine se féminise

Le désengagement des Etats, la restriction des budgets, en particulier sociaux, les programmes d’ajustement structurel - mais aussi les politiques de décentralisation lorsqu’elles se sont accompagnées d’une baisse des recettes des municipalités - ont eu tendance à aggraver la situation économique des femmes. Au Zimbabwe, la libération du prix du maïs en juin 1993 a entraîné une hausse immédiate de 50 % du coût de cet aliment de base. La même année, au Nicaragua, les dépenses de l’Etat pour les hôpitaux publics ne représentaient plus que la moitié de celles de 1988. Dans tous les Etats sous ajustement dans lesquels elle a réalisé des études, l’Unicef a constaté une détérioration de la situation nutritionnelle des femmes enceintes et allaitantes.
Pour compenser la hausse des prix et la diminution des revenus familiaux, les femmes travaillent de plus en plus, et de plus en plus tôt. La chute des investissements sociaux a ainsi transféré une part de la charge du secteur public vers la sphère privée, c’est-à-dire vers les femmes. Un surcroît de travail non rémunéré et « invisible » qui, s’il était pris en compte dans les statistiques nationales, ferait croître, selon le Pnud, le produit brut des Etats en développement de 20 à 30 %.
Face à la crise urbaine, les femmes ont été contraintes de s’organiser. En Afrique de l’Ouest, leurs tontines leurs permettent de pallier - trop modestement - à l’absence de crédit classique, tout en renforçant les liens de solidarité. Au Pérou, elles ont mis sur pied des cantines populaires afin d’abaisser le coût des repas familiaux et de dégager du temps pour d’autres activités. Leurs nombreuses initiatives leur ont non seulement permis de répondre aux carences des services urbains et d’inventer des solutions originales, mais de développer leurs compétences, de sortir de leur isolement et d’être mieux reconnues.
Mais ces expériences resteront des palliatifs tant que les besoins des femmes ne seront pas clairement pris en compte par les planificateurs de la ville, tant que les intérêts des femmes à travers leurs organisations ne seront pas représentés dans les gouvernements locaux. Si en la matière des exceptions existent à Bogota, à Porto Alegre, à Rio et ailleurs, elles ne font encore aujourd’hui que confirmer la règle.
Antoine de Ravignan

(1) Habitat International Coalition


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Colombie


Une gestion invisible de la cité


Le rôle des femmes dans la gestion des problèmes urbains est aussi important qu’occulté. Reconnaître leur travail et les écouter : deux conditions pour dessiner un avenir aux villes.

En Colombie - comme ailleurs en Amérique latine -, l’exode rural, à partir des années 50, a commencé par être un exode des femmes. Paysannes, filles de paysannes, elles sont parties à la ville pour y trouver une vie meilleure, pour échapper au joug paternel, aux mauvais traitements et au dur labeur de la terre. Et aussi parce que la disparition des économies paysannes leur laissait peu d’espoir de travailler dans leur village d’origine.
En ville, elles se sont placées comme bonnes à tout faire et leur rêve doré d’éducation, d’eau courante et de mains blanches a dû faire place à la dure réalité. Les hommes ont suivi, puis des familles entières, poussées par la violence qui ne quittera plus la Colombie après le début des années 60.
Elles ont activement pris part aux mouvements d’occupation illégale de terrains qui ont repoussé les frontières urbaines. Pour défendre le seul lieu où elles pouvaient vivre avec leurs enfants, elles se sont souvent mises en première ligne, dans l’espoir que la police les épargnerait. Une fois installées, elles ont manié la pelle et la pioche. Elles ont fait la queue des journées entières autour des fontaines, au centre de santé ou à l’école pour que leurs enfants y aient une place. Elles ont participé à la constitution de réseaux populaires, aux manifestations de rue pour l’accès aux services publics, à la construction - trop lente - de logements, à l’organisation de la communauté, aux collectes de fonds solidaires pour les voisins en difficulté, aux journées de vaccination et de balayage des rues. Si certaines sont devenues présidentes ou trésorières infatigables de comités de quartier, la plupart sont toujours sur la brèche sans occuper des fonctions reconnues dans l’organisation communautaire.

Une approche globale

Jour après jour, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, dans les quartiers populaires, la cuisine est faite, les enfants et les adultes mangent, le linge et la vaisselle sont lavés. On ne devrait pas parler de quartiers sans eau courante, mais de quartiers où les femmes portent l’eau. Ce sont elles en effet qui amortissent par leur travail souvent invisible les carences des services publics et sociaux. Au point qu’on en est arrivé à parler de « réseaux humains », car la force des bras - des femmes - remplace les investissements que l’Etat ne fait pas, ou plus. C’est pourtant en assumant cette surcharge de travail que l’horizon des femmes s’est ouvert et qu’elles ont commencé à s’impliquer sur la scène publique. Peu d’entre elles seraient disposées à revenir en arrière.
Les femmes ne sont pas les seules à construire à la force du poignet de nouveaux quartiers urbains. Leurs compagnons terrassent les routes, ouvrent des tranchées, bâtissent les maisons, les réparent. Mais à la différence des premières, leur travail est visible, reconnu voire rétribué. Les femmes ont de plus la responsabilité de l’alimentation, de la santé et de l’éducation de la famille. C’est sur elles que retombent directement les conséquences de l’absence ou de la défaillance des services urbains. Il leur est difficile en outre de capitaliser tout ce travail d’intendance, à moins qu’elles accèdent à la propriété de leur logement, ce qui est aujourd’hui le cas d’une part significative d’entre elles (lire l’encadré).
Face à l’insécurité économique, à la précarité du logement, à la mobilité forcée et à la perpétuelle transformation des nouveaux quartiers, les femmes ont une stratégie d’enracinement, de stabilisation, de participation à toutes les actions pour l’amélioration des conditions d’existence. C’est bien pour cette raison qu’au Pérou, le Sentier lumineux a assassiné de nombreuses femmes responsables de programmes sociaux.
A leur échelle, les femmes font du développement « intégré » car pour elles, l’amélioration de l’habitat passe tout à la fois par l’emploi, la santé physique et morale, les relations familiales et de voisinage, l’avenir que l’on dessine aux jeunes, le respect de la vie et la protection de l’environnement. Elles posent aux professionnels du développement des questions complexes qui relient entre elles les différentes composantes de la vie, de la production et de la reproduction sociale. Construire la ville passe par l’écoute des femmes.
Marie-Dominique de Suremain
Enda Amérique latine


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Colombie


Les mères communautaires, foyer de contestation


Sur le papier, l’idée est bonne : créer une multitude de crèches à domicile pour le bien-être des enfants, en particulier dans les quartiers pauvres, et autant d’emplois de « mères communautaires ». Mais ces dernières sont souvent surexploitées. Lancé il y a une dizaine d’années par l’Etat colombien, le programme de création de crèches à domicile (hogares de bienestar ou hobis), a connu un succès certain, du moins si l’on en juge par le nombre des structures d’accueil qui ont vu le jour. Aujourd’hui, 70 000 « mères communautaires », vivant principalement dans les quartiers populaires, perçoivent la moitié du salaire minimum pour accueillir chez elles à la journée une quinzaine d’enfants chacune. Le coût du repas de midi des enfants est pris en charge par l’Etat, l’objectif de ce programme, géré par les associations de parents, étant surtout de lutter contre la malnutrition.
De fait, ce sont les femmes les plus pauvres qui se proposent de prendre en charge ce travail mal payé et difficile. Elles doivent s’occuper seules toute la journée d’une quinzaine d’enfants et nourrissons, leur faire la cuisine, leur proposer des activités éducatives... Outre leur modeste salaire, elles bénéficient de quelques compensations, en particulier un crédit leur permettant d’améliorer et d’adapter leur logement à cette fonction d’accueil.
Cependant, les moyens mis à la disposition des mères communautaires sont très insuffisants. Chaque hobi est utilisé en moyenne par vingt-deux personnes : les membres de la famille plus les quinze enfants. Un surpeuplement critique, auquel s’ajoute l’inadaptation des installations sanitaires et de la cuisine. Le meilleur espace de la maison est consacré aux enfants. Il faut souvent déménager les meubles matin et soir pour faire de la place. Dans ces conditions, la vie familiale est soumise à rude épreuve. Appliquant les normes officielles des équipements scolaires, les autorités sanitaires menacent souvent les hobis de fermeture. Ainsi les mères communautaires voient-elles leur pauvreté inspectée par des bureaucrates au lieu de recevoir de l’aide. S’il existe des crédits spécifiques destinés aux hobis (pour l’amélioration sanitaire, etc.), l’usure de l’habitation convertie en crèche n’est pas prise en compte. Par ailleurs, les subventions pour l’amélioration du logement populaire, dont les mères communautaires peuvent également bénéficier, sont peu accessibles en raison des méandres administratifs.
Une forte proportion de mères communautaires sont propriétaires de leur logement, avec des variations régionales importantes. A Buenaventura, port du Pacifique caractérisé par sa population d’origine africaine, 90 % des femmes interrogées sont propriétaires, tandis qu’à Bogota, de culture andine, elles ne sont que 20 %. Dans bien des cas, ce sont elles qui ont pris l’initiative d’acheter ou de participer à l’invasion collective d’un terrain. Dans d’autres cas, les hommes demandent à ce que la maison soit au nom de leurs compagnes. A Cali, nombre de mères communautaires affirment que leurs maris ont ainsi « acheté leur liberté », cessant d’investir dans la maison et s’absentant plus souvent.
Les institutions de tutelle ont une vision utilitariste des mères communautaires. Elles considèrent celles-ci comme de simples instruments au service des enfants et du quartier, en limitant leurs droits et en décourageant toute velléité de revendication. Les mères communautaires sont censées mettre leur capital humain au service de l’Etat et leurs réclamations sont perçues, notamment par l’administration, comme une forme d’égoïsme qui va à l’encontre de l’intérêt des enfants et des parents.
L’organisation des mères communautaires est un processus difficile, car celles-ci sont isolées et surveillées. Les autorités font leur possible pour éviter la formation de syndicats et exercent un contrôle tatillon. Les femmes qui s’absentent de leur hobi et se font remplacer pour aller à des réunions peuvent être menacées de renvoi. Pourtant, dans tout le pays, des associations et syndicats de mères communautaires ont pu se constituer. Ils sont parvenus à constituer un mouvement dynamique, porteur de propositions et de revendications pour améliorer non seulement les conditions de travail, mais également la conception de ce programme de crèches à domicile.
M.-D. S.

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