Vivre Autrement n° 4, 4 juin 1996, dossier environnement (suite des articles)
Brésil
Curitiba mon amour
Cette ville du Sud du Brésil a acquis une renommée mondiale en raison de sa politique réussie de développement intégré à la protection de lenvironnement.
La notoriété de Curitiba en matière denvironnement est le fruit dun partenariat entre la population et les autorités municipales, toutes deux à la recherche dun développement équilibré et durable. Cet exemple permet daffirmer que la pollution nest pas une fatalité et quil est possible de vivre autrement.
Comme beaucoup dautres villes du sud du pays, Curitiba doit sa fondation, en 1693, aux garimpeiros, ces aventuriers de lÉtat de São Paulo animés par la recherche de lor et celle des indios à réduire en esclaves. Mais ce nest ni lor ni le trafic desclaves qui ont transformé Curitiba. La ville doit son développement social et économique à sa position stratégique de carrefour de communications terrestres et maritimes et à lexploitation des abondantes forêts et des plantations derva mate, la plante qui donne la boisson traditionnelle des habitants de la Pampa.
Dans ce Brésil où le capitalisme est de rigueur, Curitiba essaye den juguler les effets pervers par la recherche dune qualité de vie urbaine. Un effort qui profite aux classes moyennes et supérieures de la population. Mais les plus démunis ne sont pas oubliés - on dénombre dans la commune une vingtaine de favelas, un tiers des 360 000 foyers vivant au-dessous du SMIC brésilien (1 800 FF).
Dynamisme remarquable
Dans la capitale du Panama, les bidonvilles sappellent aires de sub-habitation . Ce terme technique indique que ces zones ne disposent pas de toutes les infrastructures urbaines nécessaires et conformes, mais quelles sont relativement mieux viabilisées que les traditionnelles favelas. Lorsquon traverse la plupart de ces aires de sub-habitation , on perçoit une vitalité particulière, ce qui nest pas le cas des bidonvilles de São Paulo ou de Rio où la situation est alarmante. Depuis lapparition des premiers quartiers de ce type en 1971, et à la suite des vaines tentatives dexpulsion des populations, la municipalité a décidé de porter la ville dans les favelas. Ainsi, lorsquelle constate une zone dhabitat spontané, celle-ci est rapidement cadastrée. Sur les instructions de lInstitut de recherche et de planification urbaine, lIppuc(1), des routes sont immédiatement tracées et les réseaux deau et délectricité sont installés ; lassainissement se poursuit par la pose dun système dégouts et de collecte des déchets. Parallèlement, la Compagnie dhabitat populaire (Cohab) lance un programme dit Lote legal. Il sagit en fait dune procédure de reconnaissance de lespace occupé par le favelado, qui sera bouclée avec lacquisition du titre définitif de propriété par ce dernier. Lopération nest pas excessivement coûteuse. Mais son impact est considérable : elle permet à moyen terme de transformer une zone dhabitation spontané en véritable quartier de la ville.
Ce nest pas seulement ce type daménagement qui fait la particularité de Curitiba. On y remarque aussi un fort engagement social, une véritable discipline dans la protection de lenvironnement. Depuis 1990, la ville affiche dans ses messages publicitaires le titre de capitale écologique qui lui a été décerné par les Nations unies, notamment pour son programme de recyclage volontaire des déchets domestiques ; un programme judicieusement baptisé o lixo que nao é lixo, autrement dit, les déchets ne sont pas des déchets . En 1992, Curitaba a été à nouveau primée pour son système de transports en commun qui a permis de faire une économie dénergie de 25 %. La ville récolte ainsi les fruits de la politique écologique qui guide la croissance urbaine depuis une quinzaine dannées.
Curitiba ville de lenvironnement ! Outre la participation des citoyens, le secrétariat à lenvironnement de la municipalité - Smma, qui compte plus de 1 000 agents - y est pour beaucoup. Son souci étant de traduire dans la pratique les principes des écologistes - création despaces verts, usage de carburants non polluants, recyclage des déchets.
Les quelque 15 parcs, jardins et bois, les autres espaces verts publics (plus de 600), limposante arborisation des rues ainsi que les lois limitant les surfaces constructibles et la coupe des arbres nont pas seulement pour objectif de donner un aspect agréable à la ville ou de servir de lieux de recréation pour les habitants. Les 50 m2 despace vert par Curitibain, un record, ont principalement pour fonction daugmenter la capacité dabsorption de la terre, la ville étant souvent victime dinondations.
Education à lenvironnement
Les initiatives ne sarrêtent pas là. La cité industrielle, créée en 1975, avec ses structures et ses services spécialisés pour attirer les entreprises, est réservée aux usines non-polluantes. Cette restriction, en apparence seulement, constitue en fait une opportunité pour les firmes à même de valoriser leurs produits par le label Produit écologique . En outre, la collecte de 75 % des déchets recyclables ne permet pas seulement dépargner les arbres et les autres ressources naturelles mais aussi dallonger la vie de la décharge de la ville et déviter les lourds investissements que requièrent les usines dincinération. A ces avantages, il faut ajouter les recettes générées par la récupération et le recyclage des déchets.
Si Curitiba est gratifié de lépithète de ville écologique , cest aussi parce quelle met laccent sur léducation à lenvironnement. Aucune mesure nest prise, aucun programme nest lancé sans quils ne soient accompagnés dune action dinformation et de sensibilisation sur la protection de lenvironnement. Des messages qui ont pour but de susciter ladhésion et la participation des populations. Certes toutes les catégories sociales sont visées par ces campagnes, mais les jeunes et les enfants en sont les destinataires privilégiés. Les générations futures ne seront-elles pas les bénéficiaires dun développement durable ? A Curitiba, on y pense très fort.
Michele Ferrari
(1) LIppuc de Curitiba a été créé en 1965 , à loccasion de la mise en place du plan de développement de la ville. Indépendant de la municipalité, il mène des analyses prospectives sur la croissance et les problèmes sociaux urbains.
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Pollution en France
Lavenir a un drôle dair
Gaz carbonique, oxydes dazote, souffre, microparticules. La liste des polluants rejetés par les automobiles et les camions est longue. Tout comme les troubles quils provoquent.
Les pics de pollution sont de plus en plus fréquents, surtout en été - la chaleur contribue à maintenir la pollution à hauteur dhomme, alors que lhiver, elle sévacue davantage par le haut. Cest Airparif, une association mandatée par le ministère de lEnvironnement, qui assure en Ile-de-France (Paris et sa région) la surveillance de la qualité de lair. Les instruments de mesure sont placés dans une soixantaine de sites. Selon Airparif, le nombre de jours dalerte est passé de 13 en 1991 à 41 en 1995.
Pourtant, la qualité de lair en Europe sest considérablement améliorée en vingt ans, grâce à de multiples progrès : amélioration du chauffage urbain, réduction de 90 % des pollutions industrielles, diminution de moitié du plomb dans latmosphère avec lamélioration de la qualité des carburants et lapparition des pots catalytiques. La situation semble paradoxalement saggraver ? Lexplication réside dans la hausse incontrôlée du trafic routier.
Gaz carbonique, oxydes dazote (NOx), souffre, microparticules... La liste des polluants rejetés par les automobiles et les camions est longue. Impressionnante, aussi, la liste des troubles quils provoquent : affections respiratoires, hypertension, problèmes cardio-vasculaires et neurologiques, etc.
Sacrée voiture
En France, linquiétude connaît aussi quelques pics depuis que, fin janvier 1996, la Société de santé publique française, a publié un rapport qui met en évidence laugmentation du taux de mortalité lié à la pollution. Certes, depuis vingt-cinq ans, la pollution par véhicule a été réduite. En 1970, par exemple, une voiture qui roulait 15 000 kilomètres dans lannée produisait 800 kg de polluants. En 1996, elle nen produit plus que 17. Mais, dans le même temps, on a multiplié le nombre des voitures, à tel point que le bénéfice du progrès technique a rapidement été perdu. En France, dici à 2005, le parc de voitures et de camions devrait encore être multiplié par deux ! Décidément, la voiture est sacrée. De 1959 à 1992, le prix des carburants a baissé de 35 % en francs constants. Pendant ce temps, celui des transports en commun grimpait de 65 % ! Quand aux camions, principaux pollueurs, ils sont de plus en plus nombreux dans les villes et sur les routes. Et roulent de plus en plus, en raison de la technique dite des flux tendus : il sagit déviter les stocks et, par conséquent de livrer de petites quantités de marchandises, mais souvent.
Les choix économiques de ces dernières années nont rien arrangé. Le cas le plus flagrant est celui du diesel. Ce type de moteur produit deux polluants difficiles à éliminer. Les NOx, dabord. Le diesel en produit trois fois plus quun véhicule à essence catalysé. Ensuite, les particules dhydrocarbures qui donnent ces fumées caractéristiques du diesel. Alors quon a beaucoup progressé en matière de dépollution des moteurs à essence, on ne sait toujours pas, à lheure actuelle, fabriquer de pots catalytiques efficaces pour les moteurs diesel. Très fines et très nombreuses, ces particules pénètrent en profondeur dans les poumons et peuvent sy fixer pendant des années. Diverses études épidémiologiques menées dans le monde et une étude du Centre international de recherche sur le cancer les désignent comment probablement cancérigènes pour lhomme. Malgré tout, les voitures diesel envahissent le marché.
Considéré de longue date comme le carburant des routiers, le gasoil fait lobjet de faveurs fiscales importantes en France. A la faveur de la crise, les constructeurs ont utilisé cette situation comme un argument de vente. Résultat : en dix ans, la production de voitures diesel a triplé ; une voiture neuve sur deux est un diesel et Peugeot Citroèn (Psa) est devenu le premier producteur mondial de ce type de véhicule.
Pour les constructeurs, il nest pas question de remettre cette stratégie en cause. A Psa, on affirme dans un récent rapport que le Diesel est un moteur propre et un moteur davenir . Mais même si lon considère que la marge de progression sur la dépollution des moteurs diesel est encore grande, les véhicules actuels, ou âgés de quelques années, ne sont pas propres. Or il faut compter quinze ans pour renouveler entièrement le parc automobile. Nous avons investi énormément dargent dans ces structures de production dit on encore chez Psa, et dailleurs sil fallait changer les règles du jeu, ce serait menacer des emplois . Voilà un argument auquel les pouvoirs publics sont particulièrement sensibles.
Résumons-nous : pour vivre, il faut travailler ; pour travailler, il faut contribuer à empoisonner un air qui nous fera vivre moins longtemps. On appelle cela la logique industrielle !
Jean-Marie Barrère (Théophraste)
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Antipollution
Le Nord peut mieux faire
En deux décennies, les techniques de dépollution se sont affinées dans les pays du Nord. Des normes ont été fixées, bien souvent avec succès. Reste à modifier en profondeur les comportements individuels.
En Europe, après une période dirresponsabilité générale (et dignorance aussi) lors de la révolution industrielle, les luttes sociales, appuyées par des médecins et des savantes ont payé : les nuisances, clairement établies comme des menaces pour la santé des travailleurs ou des populations riveraines de sites industriels, ont pu être limitées, voire éliminées. Il en est ainsi des poussières émises par les centrales électriques et les chaudières et le déversement de métaux lourds dans les rivières. Pour la plupart des toxiques reconnus, aujourdhui, le risque pour les populations vient souvent plus des déchets hérités du passé qui polluent les terrains, les fonds des rivières ou les murs des bâtiments anciens. Dans ce cas, le principe pollueur-payeur ne fonctionne plus.
Ce nest que récemment que lacidification de lacs scandinaves ou canadiens, la pollutions des eaux du Rhin, de lEscaut ou du Saint-Laurent, autant de pollutions transfrontières, ont été reconnues, sous la pression des associations en particulier. La surveillance de ces sites fait désormais lobjet de contrats entre pays et régions. Paradoxalement, une partie de ces pollutions est la conséquence directe de certaines réglementations : en imposant par exemple des cheminées plus hautes, on a agrandi du même coup le rayon de diffusion des rejets industriels gazeux.
Les pollutions planétaires ainsi que celles dont les effets ne sont visibles quà long terme posent problème. La démonstration du lien de cause à effet est devenue complexe. On ne mesure plus seulement lépaisseur des suies sur des feuilles darbres, mais des particules chimiques diluées à des fractions de milliardièmes ; sans oublier que certaines maladies dues à un environnement pollué ne se déclenchent que plusieurs décennies plus tard. Même si le lien de causalité est établi, il nest pas facile de le faire accepter par les acteurs économiques. La polémique autour des CFC, gaz réfrigérants mais nuisibles, en est la preuve.
Polémiques
Jusquà présent il était possible déliminer le soufre ou les oxydes dazote de toutes les chaudières au charbon en y mettant le prix. En Europe centrale, cest la modernisation des installations industrielles qui a éliminé une part importante des sources de pollution. Désormais, il faut sattaquer à la pollution, difficilement décelable, des particules toxiques rejetées dans les cours deau et aux rejets des millions dautomobiles particulières.
Même sil reste des pollutions industrielles significatives, le véritable défi de cette fin de siècle est de transformer les comportements de toute la société. Ainsi, les produits détergents utilisés pour laver le linge ou le plancher des habitations sont devenus moins nocifs sous la pression des consommateurs. De même, certaines villes européennes incitent les citoyens à utiliser les transports en commun ou la bicyclette. Dans certains cas, elles tentent également de limiter les besoins de transport eux-mêmes en rapprochant les sites de travail et de loisirs. Par ailleurs, certaines entreprises utilisent des procédés de fabrication qui évitent dès le départ le recours à des technologies dangereuses pour lenvironnement.
Ici, on note des progrès. Ailleurs, cest encore lindifférence ; celle de citoyens saturés de messages conflictuels et isolés face à leur télévision. Mais lespoir est souvent venu des actions volontaristes de certains élus et dassociations. Cest cette évolution qui semble la plus prometteuse depuis Rio dans les villes du Nord. Éviter la pollution, cest mieux et moins cher que de sen débarrasser après coup.
Antoine Bonduelle
Institut dévaluation des stratégies sur lenvironnement et lénergie en Europe, Paris.