Vivre Autrement n° 4, 4 juin 1996, dossier

Environnement


Un habitat salubre, une eau propre, des systèmes d’assainissement : les bénéfices d’un environnement sain sont incalculables. Or tout cela est possible, à condition de prévenir la pollution plutôt que de la combattre.


Au sommaire de ce dossier :
Les villes malades, par David Satterthwaite (Institut international pour l’environnement et le développement, Londres)
Afrique : alerte à la pollution urbaine, par Sophie Boukhari
Brésil : curitiba mon amour, par Michele Ferrari
Pollution en France : l’avenir a un drôle d’air, par Jean-Marie Barrère (Théophraste, Paris)
Antipollution : le Nord peut mieux faire, par Antoine Bonduelle (Institut d’évaluation des stratégies sur l’environnement et l’énergie en Europe, Paris)


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Les villes malades


Le mal-vivre et l’insalubrité ne sont pas une fatalité. Des solutions alternatives et moins coûteuses existent pour améliorer la qualité de la vie dans les villes et loger les économiquement faibles.

En raison de forte densité de population dans les zones urbaines, les coûts par foyer et par entreprise de certains services - approvisionnement en eau courante, assainissement, systèmes de soins, infrastructure éducatives - s’avèrent peu élevés. Ces opérations sont plus difficiles dans les espaces ruraux faiblement peuplés.
Ces côtés positifs de la ville ne sont, hélas, pas le propre de toute les régions du monde. En Afrique, en Asie et en Amérique latine, par exemple, au moins 600 millions de citadins habitent des logements surpeuplés et précaires dans des quartiers dépourvus d’eau courante et de systèmes d’assainissement, ce qui constitue une menace pour la santé.

Des risques sous-estimés

Les risques pathologiques pesant sur les personnes qui vivent dans de telles conditions ont été largement sous-estimés. Les maladies diarrhéiques causées principalement par des aliments ou de l’eau contaminés provoquent chaque année la mort de centaines de milliers de citadins. En 1990, le risque pathologique par personne dû à des maladies diarrhéiques contractées dans l’année était environ 200 fois plus élevé en Afrique sub-saharienne que dans les pays du Nord. Des dizaines de millions de citadins souffrent chaque année de paludisme et d’autres maladies véhiculées par des insectes, et plusieurs centaines de milliers d’entre eux en meurent. Des millions d’autres citadins de tous âges sont atteints d’infections parasitaires intestinales débilitantes, et d’infections respiratoires provoquées ou aggravées par des agents pathogènes véhiculés par l’air. L’exposition aux maladies est généralement favorisée par la surpopulation, tandis que de nombreux accident domestiques s’expliquent par la précarité de logements surpeuplés.
Il y a à peine cent ans, les villes d’Europe et des Etats-Unis connaissaient les mêmes problèmes d’hygiène et de dénuement. C’est grâce à une nette amélioration de l’habitat et des systèmes d’assainissement que ceux-ci ont pu être résolus. C’est dire si la bonne qualité de l’habitat a un impact positif sur la santé.
Pourtant, nombreux sont ceux qui considèrent encore que seule une augmentation des revenus fait diminuer la pauvreté. A tort. Ils oublient les sommes investies en soins médicaux. Ils oublient le temps de travail perdu par le chef de famille qui veille sur ses enfants ou d’autres personnes malades à charge. En clair, si l’augmentation des revenus ne va pas de pair avec une protection sanitaire efficace, un environnement sain, la mise en place d’infrastructures de base (adduction d’eau, égouts, centres de soins) la pauvreté peut persister. Sans oublier que ces infrastructures présentent un avantage majeur : elles permettent de réduire sensiblement le poids des tâches domestiques qui, dans de nombreuses régions du monde, constituent un fardeau pour les femmes. Alors pourquoi ces infrastructures de base viennent-elles loin sur la liste des priorités de nombre de gouvernements et d’agences d’aide au développement ? La majorité de ces agences consacrent moins de 5 % de leurs ressources à l’approvisionnement en eau, à l’assainissement et à la santé ; et moins de 1 % pour des programmes de réhabilitation ou de construction de logements destinés aux ménages urbains à faible revenu.

Pas si onéreux

C’est que gouvernements et agences surestiment le montant des investissements et sous-estiment les possibilités de recouvrement des coûts. Or la réalisation des infrastructures de base s’avère moins onéreuse, dans la mesure où le savoir-faire et les contributions locales peuvent réduire les coûts de construction, de fonctionnement et d’entretien.
Bien des ménages à faibles revenus sont à même de financer les travaux nécessaires et d’assurer l’entretien d’infrastructures urbaines si le remboursement est étalé sur plusieurs années, et le montant des traites fixé en fonction de leur capacité. Des initiatives existent, par dizaine, qui ont permis d’améliorer à moindre coût l’assainissement de quartiers pauvres de part le monde. Certaines d’entre elles sont décrites dans le rapport d’information officiel pour Habitat II (1).

Les alternatives des Ong

A Orangi, vaste bidonville de Karachi, le prix de revient par habitation des égouts construits dans le cadre d’un Projet pilote par les résidents, avec l’assistance technique de l’Ong locale, a été divisé par cinq par rapport à celui que la municipalité aurait demandé.
A Guatemala City, le puits et le système de distribution d’eau courante gérés par la communauté et mis en place dans le quartier pauvre d’El Mesquital, reviennent à 100 dollars par famille bénéficiaire. Et, une fois tous les raccordements achevés, les revenus dégagés dépasseront probablement le coût de l’investissement. Mais déjà, les ménages réalisent une économie de 25 à 60 % par rapport au prix qu’ils payaient lorsqu’ils n’assuraient pas eux-mêmes la gestion de l’eau.
De même, les toilettes publiques installées à Bombay, notamment par Mahila Milan et la National Slum Dwellers Federation, ont démontré que des communautés à faible revenu pouvaient construire de tels équipements pour un prix bien inférieur à celui du marché.
De son côté, la South African Homeless People’s Federation construit des maisons à faible coût (pour environ un tiers du prix que facturerait une entreprise privée) grâce à un système participatif, chaque foyer bénéficiaire effectuant la majeure partie des travaux. Ces exemples font partie des nombreux programmes, élaborés notamment par des Ong, qui prouvent la possibilité de réduction des coûts. Faut-il rappeler que les entrepreneurs privés réalisent souvent d’importants bénéfices sur les contrats passés avec les agences d’aide au développement ou les pouvoirs publics ?
De nombreuses Ong ainsi que quelques gouvernements ont mené avec succès des programmes de prêts au logement destinés aux économiquement faibles. Ceux-ci s’adressent à la fois aux ménages qui souhaitent améliorer ou agrandir leur logement actuel et aux familles désireuses d’acheter une habitation ou encore d’acquérir une parcelle et réaliser elles-mêmes les travaux.

Recouvrement des prêts

Dans bien des cas, on a observé un taux de remboursement élevé. Certains programmes ont pris une ampleur considérable. Ainsi, au Bangladesh, la Grameen Bank - surtout connue pour son programme de prêts au développement d’activités génératrices de revenus - , propose des prêts au logement. En 1995, plus de 300 000 ménages en ont bénéficié.
L’Ong costaricienne Fuprovi a obtenu des taux élevés de recouvrement des coûts avec son programme de prêts qui a permis de financer la construction de nouveaux logements et l’amélioration d’habitations existantes. En 1995, l’Ong salvadorienne Fundasal a soutenu la construction ou l’amélioration de plus de 25 000 logements, réalisées principalement grâce à des groupes d’assistance mutuelle ; et bien qu’elle ne s’adresse qu’à des ménages à faible revenu, le remboursement des emprunts lui a permis de recouvrer une partie des coûts.
Si les autorités municipales ou les agences nationales ne disposent pas des fonds et de moyens techniques pour équiper les quartiers pauvres, alors elles doivent trouver des solutions de remplacement. Ce faisant, elles peuvent s’inspirer de nombreuses initiatives efficaces et peu coûteuses. Mais une telle démarche exige de nouveaux comportements. Les pouvoirs publics devraient respecter les organisations communautaires. Les ménages à faible revenu, eux, devraient prendre réellement part aux décisions les concernant.
Certes, de nombreuses villes ont lancé des programmes “ Ville Santé ”, qui impliquent les agences publiques, le secteur privé et les organisations communautaires. Certes, ces différents partenaires ont accepté d’oeuvrer ensemble pour améliorer la santé des citadins. Cependant, ils devront toujours avoir à l’esprit que cette question ne sera pas résolue en l’absence de logements décents.
David Satterthwaite
Institut international pour l’environnement et le développement, Londres

(1) An Urbanizing World : Global Report on Human Settlements 1996, Oxford University Press


Encadré :

Pas de pot pour les poumons


La pollution atmosphérique en milieu urbain causée par les véhicules automobiles provoque de graves problèmes de santé, en particulier dans les villes embouteillées des pays en développement. A Mexico, Sâo Paulo, Manille et Kuala Lumpur, les transports routiers sont à l’origine de 70 à 86 % de tous les produits polluants en suspension dans l’atmosphère.
Les monoxydes de plomb et de carbone, tous deux générés à plus de 90 % par les transports routiers, constituent les principales menaces. Ces gaz entraînent une détérioration des facultés cognitives et d’apprentissage, notamment chez les enfants. A Mexico, une étude récente note que sept enfants sur dix souffrent de déficiences intellectuelles résultant d’un empoisonnement dû au plomb dégagé par les voitures. L’ozone et l’oxyde d’azote au niveau du sol, dont plus de 45 % proviennent de la circulation routière, sont connus pour exacerber les infections des voies respiratoires supérieures. En 1989, un septième des habitants de Bangkok souffrait de bronchite chronique et d’autres infections respiratoires. L’inhalation des gaz d’échappement à Mexico a le même effet sur les poumons d’un individu que le fait de fumer deux paquets de cigarettes par jour.
Au début des années 1980 déjà, Beijing, Bangkok, Calcutta, New Delhi, Téhéran et toute une série d’autres villes dépassaient durant plus de deux cents jours par an les normes d’émissions atmosphériques de l’Organisation mondiale de la santé. Environ un quart de la population mondiale vit dans des agglomérations où les normes minimales de qualité de l’air de l’Oms ne sont pas respectées, et ces chiffres sont en augmentation.
Par ailleurs, les problèmes de qualité de l’air en zone urbaine ont tendance à affecter davantage les économiquement faibles. Les familles relativement aisées vivent en général dans des quartiers moins peuplés, plus éloignés des rues encombrées du centre-ville, et où l’air, quoique très pollué, est beaucoup moins malsain.
Walter Hook


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Afrique


Alerte à la pollution urbaine


Face aux dégradations de l’environnement, les autorités ont bien souvent démissionné et les citoyens prennent les choses en main. Les responsables comprendront-ils qu’il est urgent d’agir ?

Les métropoles africaines sont des villes de pays sous-développés, donc peu industrialisées. Donc peu polluées. Ce raisonnement simpliste a longtemps occulté la question de l’environnement urbain en Afrique. Sur un continent majoritairement rural, toutes les attentions convergeaient vers la désertification, la préservation de la vie sauvage, etc.
Et pourtant... Dès 1974, des scientifiques montraient que les eaux de pluies recueillies dans les centres urbains du Nigeria contenaient des nitrates et des sulfates d’origine industrielle.

Yaoundé ville-poubelle

A Nairobi (Kenya), le trafic automobile s’avérait une source majeure d’émission de monoxyde de carbone en 1980. Un an plus tard, une autre étude révélait les liens entre la forte présence de particules polluantes dans l’air du Caire (Egypte) et les activités industrielles de la ville.
Air pollué, eau douteuse, ces problèmes vont de pair avec l’absence de plan d’urbanisation, l’importation de technologies étrangères sans système de contrôle ou de prévention de la pollution. Tout en se diversifiant, ils se sont amplifiés avec l’exode rural et les plans d’ajustement structurel qui ont eu un impact négatif sur les ressources des services sociaux et sanitaires de base et sur les revenus des habitants.
Ainsi, par exemple, la part de l’Afrique dans les émanations de plomb à travers le monde est passée de 5 % en 1980 à 20 % aujourd’hui, comme le rapporte la revue britannique Nature. Cette évolution, parallèle à celle du parc automobile, s’expliquerait par le fait que l’essence vendue sur le continent contient 0,5 à 0,8 grammes de plomb par litre, soit trois fois plus qu’en Europe. D’où la multiplication des cas de saturnisme chez les enfants des villes africaines.
D’autre part, partout se pose la question des déchets : quid de leur dépôt, de leur ramassage, des décharges, de l’élimination ? L’histoire de Yaoundé, au Cameroun, est à ce titre exemplaire. En 1993, la presse locale et internationale la baptisait Yaoundé la Sale ou Yaoundé Ville-poubelle. Les autorités locales ne payaient même pas les sociétés privées qui effectuaient le ramassage des ordures. Résultat, celles-ci mettaient la clef sous la porte et la ville se retrouvait, jusqu’à une période récente, couverte de tas d’immondices. Et quand la municipalité s’est décidée à transporter elle-même les ordures sur une décharge, dans la localité voisine de Nkol Folou, les habitants ont eu une surprise bien désagréable : les déchets polluaient leur eau potable.
Autre exemple d’absence de gestion du développement urbain : à Dronka, près d’Assiout, à 400 km du Caire, plus de 400 personnes sont mortes et plus d’un millier ont été chassées de cette ville ravagée par l’incendie de dépôts de pétrole en novembre 1994. Les cuves se situaient en plein coeur de la cité. Et la police a révélé qu’elles ne contenaient aucun extincteur... On peut citer bien d’autres cas d’impéritie notoire. En 1995, à Ouagadougou, au Burkina Faso, les jacinthes d’eau ont envahi les canaux d’évacuation des eaux usées et les retenues des barrages, engendrant une évaporation trois fois supérieure au niveau habituel dans un pays qui souffre déjà dramatiquement du manque d’eau. Pourtant, en 1989, le gouvernement avait participé à une conférence régionale sur la prolifération de ces fleurs si belles mais si dangereuses. Et n’avait rien fait pour stopper leur vente comme plantes ornementales dans les rues de la capitale...

Mobilisation populaire

Une partie de la solution aux problèmes d’environnement urbain réside sans doute dans la volonté et la capacité des citoyens à réagir. Ainsi, à Tabata, près de Dar-es-Salam (Tanzanie) en 1990, ou à Ahenema-Kotoben, près de Kumasi (deuxième ville du Ghana) en 1993, les habitants ont fait plier les autorités qui transformaient leur commune en décharge pour les ordures des métropoles. A Ouaga, l’Association des volontaires pour une croix verte du Burkina a déclaré la guerre aux jacinthes. A Yaoundé, en 1995, le Club des volontaires et la Fondation camerounaise pour une action rationalisée des femmes sur l’environnement - des organisations non gouvernementales locales - ont pris en main la gestion des ordures.
Partout, en Afrique de l’Ouest, des jeunes citadins au chômage forment des groupements d’intérêt économique (GIE) pour nettoyer leur quartier. Ces initiatives, certes très utiles, ne sauraient cependant faire oublier la démission des pouvoirs publics, qui, tant qu’elle durera, hypothèquera toute solution durable à la crise environnementale des villes africaines.
Sophie Boukhari

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