Vivre Autrement n° 3, 3 juin 1996, dossier emploi (suite des articles)

Bogota


Néolibéralisme destructeur


Les artisans-récupérateurs de déchets de Bogota n’ont plus droit de cité, malgré leur rôle important.

Depuis les années 80, les activités économiques liées à la collecte, au recyclage et au commerce des déchets ont pris une grande ampleur. Pour de nombreux habitants des quartiers populaires de la capitale colombienne et tous ceux qui, faute de mieux, ont élu domicile dans la rue, ce secteur représente la dernière chance de survie. Une bonne partie de ces recycleurs populaires ont occupé pendant des années, de manière plus ou moins ouverte, les espaces « libres » de la ville, de préférence dans des zones à forte production de déchets (centres commerciaux), où dans des zones exonérées de taxes.
Marginalisées socialement, économiquement et politiquement, ces populations luttaient pour leur survie et contre la modernité qui les laissait sur le bas-côté de la route. Néanmoins, leurs activités contribuaient à la salubrité de la ville.
Cette économie populaire, qui avait pour cadre les espaces publics, était parfois une source de conflits entre commerçants et policiers. Une espèce de « code de bonne conduite » tacite permettait aux premiers de profiter de la faiblesse de la législation et aux seconds de sanctionner ceux qui en abusaient. Il n’y avait pratiquement pas d’arbitrage légal, même si parfois cet équilibre était rompu : les forces de l’ordre procédaient alors à un « nettoyage social », ce qui provoquait une recrudescence de la délinquance.
Mais aujourd’hui, avec le renforcement de la vague néolibérale et les politiques qui l’accompagnent - privatisation des services publics - , le discours sécuritaire et la récupération par l’administration des espaces publics, les recycleurs se sont découverts du jour au lendemain comme des transgresseurs de la loi et des empêcheurs d’avancer dans la course à la rentabilité et à la compétitivité mondiale.

Transgresseurs de loi

Il devient de plus en plus évident que, si rien n’est fait, la recomposition de la ville implique à court et moyen terme l’élimination du secteur non structuré. Les méthodes employées sont subtiles : on déloge les uns des espaces publics, on confine les autres dans des zones éloignées du centre et de tout service urbain, on brise un système de solidarité. Bref, on multiplie les entraves à l’exercice des activités non structurées. L’arbitrage - si arbitrage il y a - se fait en faveur de ceux qui disposent de capitaux et qui peuvent investir dans des activités compétitives sur le plan mondial, et qui sont à même de reverser d’énormes taxes à la ville. Alors, la ville contre ses couches populaires ? En tout cas, tout ce qui ne rime pas avec « rentabilité » et « compétitivité » semble ne plus avoir sa place dans la cité.
Le rouleau compresseur est en marche. Mais il importe de s’y opposer. Il faut lutter contre l’isolement auquel sont soumises les couches populaires - recycleurs, petits artisans, enfants et jeunes de la rue et des quartiers populaires - afin qu’elles trouvent leur place dans le projet urbain. Il faut s’opposer au modèle de croissance urbaine fondé sur la seule rentabilité au détriment des individus, de leurs activités et de leur savoir-faire.
Beatriz M. Gómez
Enda Amérique latine


**********************************************************************


France


L’écologie, gisement d’emploi


Dans les cités, le chômage et la précarité ne sont pas une fatalité. Plusieurs villes françaises innovent dans l’insertion des jeunes et des plus démunis et créent des emplois dans le secteur de l’environnement.

L’an 2000 marquera assurément l’avènement d’une civilisation urbaine globale. La réalité des villes est-elle en voie de supplanter celle des nations et des Etats ? Certaines villes sont à elles seules plus vastes que des Etats-nations. D’autres ont plus de puissance que bien des pays. La ville, lieu de nuisances et de pollutions diverses, du fait de la concentration de l’habitat qu’elle suppose. La ville, lieu privilégié de l’échange et de la convivialité, berceau de l’invention de nouvelles formes de vie collective. Mais la ville cristallise aussi les conflits, au Nord comme au Sud.
On ne saurait ignorer la civilisation urbaine et sa dynamique particulière - en terme d’échanges économiques et culturels - lorsqu’on parle de développement durable. Et au coeur de cette problématique, au centre de tous les débats qui cherchent à cerner la notion de durabilité, il y a l’environnement qui doit permettre au citadin de vivre sans seulement survivre, et il y a l’emploi qui doit permettre à l’individu d’être une personne en charge de la société et non à sa charge.
La protection de l’environnement - lutte contre les pollutions diverses, maintien d’un cadre de vie sain et agréable, non gaspillage des ressources, respect de l’héritage reçu et à léguer aux générations futures - est en elle-même créatrice d’emplois. Et l’emploi, bien que soumis à une rationalité économique, devrait aussi être défini dans ses rapports à l’environnement.
La ville est le lieu social par excellence où se concentrent des aspirations nouvelles, une nouvelle manière de consommer, de nouvelles formes de relations entre individus débouchant potentiellement sur une nouvelle organisation du travail : apprentissage continu et aménagement modulable du temps.

Capacité d’innovation

La ville est aussi le lieu du désastre social : production soumise constamment aux progrès technologiques et restructuration des entreprises sous la pression de la concurrence entraînant des licenciements. Mais les villes, comme le montre une enquête récente menée en France(1), ont une capacité d’innovation et de création d’emplois dans plusieurs domaines, dont celui de la gestion de l’eau et de l’énergie.
Ainsi, la ville de Rochefort, dans la région de Bordeaux en bordure de l’Atlantique, a repris et développé l’expérience du lagunage pour le traitement des eaux usées, réussie à Méze dans la région de Montpellier et aussi à Rufisque dans la région de Dakar au Sénégal. Rochefort qui compte 27 000 habitants, a affecté 35 hectares au lagunage. Les boues issues du prétraitement produisent du biogaz qui, en brûlant, fournit de l’électricité vendue à la compagnie nationale. Comme à Méze, le site du lagunage s’ouvre peu à peu à différents usages. Il est propice au développement de l’aquaculture, un conservatoire du littoral y a été installé tandis que l’on projette d’y créer un centre de recherche sur les marais de l’Atlantique. La préoccupation écologique de Rochefort est largement ouverte au public et un centre d’interprétation y fonctionne, comme sur « l’écosite » de Méze. L’ensemble concourt à rendre l’opération économiquement rentable.
Une forte politique énergétique caractérise la ville d’Amiens. La création d’une cellule d’économie de l’énergie a permis de faire un diagnostic thermique de 180 bâtiments municipaux et d’entreprendre des travaux d’amélioration. Il a été estimé que la ville ainsi fait l’économie d’une chaufferie. En outre, une unité de valorisation des déchets (traitant 50 000 tonnes d’ordures ménagères par an) permet de produire du biogaz converti en électricité et en chaleur, tandis que le compost est vendu comme fertilisant organique. Pour mieux structurer sa politique en matière d’énergie et d’environnement, la ville d’Amiens a instauré un système de suivi des performances des techniques de production d’énergie et de leurs incidences sur les milieux naturels, en formant en particulier plusieurs agents à la gestion de l’énergie.
En créant en 1990 une Maison de l’Environnement (M.E.), la ville de Châlon-sur-Saône, au centre de la France, a voulu associer à sa politique environnementale de nombreuses entreprises. Cette Maison est la conseillère de la ville en matière d’environnement. Elle a créé un Fonds pour l’innovation à l’Environnement qui permet aux entreprises adhérentes de recevoir des informations et des cofinancements pour réduire l’impact environnemental de leurs activités La M.E. est agréée comme centre de formation et a pu mettre en place une formation initiale d’agents d’entretien des cours d’eau, utilisant une rivière proche comme chantier-école. Elle a le projet de développer une ingénierie de formation à destination des entreprises, avec l’appui du Fonds social européen.

Des déchets en or

L’activité économique, avec ses effets sur l’emploi, peut être stimulée par l’introduction de critères écologiques ou sociaux tels que l’entretien ou la mise en valeur des espaces publics, des espaces naturels ou des zones protégées ; la collecte, le tri, le traitement ou le recyclage des déchets ; la création d’entreprises dans l’éco-industrie, etc.
Plusieurs dispositifs ont été mis sur pied par des villes françaises pour faciliter l’insertion de la population en quête d’emploi et développer des activités liées à des pratiques de développement durable. A Poitiers, le renforcement de la cohésion sociale et urbaine passe par le développement de l’insertion par l’économie. Cet objectif a impliqué des partenaires associatifs. L’idée a été de créer une structure d’accueil pour les personnes en difficulté, en les mettant en situation de travail. Le secteur des déchets a été choisi avec la création de Tri Plus qui intervient de plusieurs manières : gestion des déchetteries et de la station de compostage, expérimentation de systèmes de collecte sélective d’ordures ménagères, actions expérimentales pour valoriser les rebuts de métaux non ferreux et de matériel informatique. L’association est un tremplin pour une remise au travail, pas forcément dans le domaine des déchets. Chaque salarié consacre 75 % de son temps au travail, les autres 25 % étant consacrés à la formation et à l’accompagnement social.

Insertion sociale

A Saint-Michel-sur-Orge, le Centre de Prévention-Formation et Insertion (CEPFI) est une structure originale, créée en 1989 pour lutter contre l’exclusion. Le service de la formation propose des ateliers de mise à niveau des connaissances et met l’accent sur l’acquisition de compétences pour travailler dans un environnement informatique. Un autre dispositif traite de la question de l’insertion sociale et professionnelle des jeunes de 16 à 25 ans. Une mission intercommunale accompagne les jeunes dans leurs démarches, les informe sur les métiers, organise des rencontres-débats avec les entreprises. Le but est d’améliorer l’adéquation entre l’offre de travail et la demande d’emploi.
Même empruntés au cas particulier de la France, ces exemples peuvent être reproduits ailleurs, car ils contribuent à l’émergence d’une authentique « économie populaire » qui permet à tous de trouver une place dans la ville et la société.
Cela suppose que s’affirme, dans le cadre urbain de l’institution communale, une démocratie locale qui ait les moyens de fonctionner. Il y a un lien étroit entre l’action concrète et le développement de la démocratie. Or l’institution communale est bien souvent une institution neuve dans les pays en développement.
Ce qui fait la spécificité de l’intervention des collectivités locales, c’est qu’elles sont au coeur du lien entre le politique et la société civile. Au Sud comme au Nord, le problème fondamental de la démocratie locale est bien que la collectivité ne soit pas un étouffoir mais permette qu’en son sein se développent des associations, des formes multiples et diverses de mobilisation de la société civile (comités, conseils de quartier ...).
Bernard Duhamel
Dossiers et Débats sur le Développement Durable, 4D

(1) Enquête sur 25 villes françaises menée par l’association 4D pour préparer la conférence Habitat II et coordonnée par Bernard Duhamel et Jean-Pierre Piéchaud.