Vivre Autrement n° 3, 3 juin 1996, dossier

Emploi


La concurrence planétaire et les politiques d’austérité ont laminé des pans entier du marché de l’emploi. L’économie dite informelle est l’un des derniers remparts contre l’exclusion du travail et la pauvreté. La soutenir est d’autant plus indispensable que des millions de jeunes n’ont aucune perspective. Dans le secteur moderne de l’économie, des « gisements » d’emploi existent aussi, comme dans le domaine de l’environnement urbain.


Au sommaire de ce dossier :
L’alternative économique, par Philippe Engelhard et Jean-Jacques Guibbert (Enda tiers monde)
Jeunesse africaine : entre rêves et réalités, par Emile Le Bris (Orstom)
Bogota : néolibéralisme destructeur, par Beatriz M. Gómez (Enda Amérique latine)
France : l’écologie, gisement d’emploi, par Bernard Duhamel (Dossiers et Débats sur le Développement Durable, 4D)


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L’alternative économique


L’économie populaire est une composante importante, voire essentielle, des économies du tiers monde qu’on a longtemps sous-estimée, voire méprisée. Aujourd’hui, outre la création d’emplois, elle assure de véritables missions de service public.

L’économie populaire est composée d’une multitude de petites entreprises, souvent familiales, aux activités variées : récupérateurs et recycleurs de déchets, réparateurs de matériel électronique, tailleurs, marchands d’eau, transporteurs, mécaniciens, charretiers, petits cireurs, barbiers, laveurs et gardiens de voiture, maçons, menuisiers, petits commerçants, banquiers informels et autres agriculteurs urbains. Grâce aux ressources qu’il génèrent, ces opérateurs, souvent invisibles, font que, pour chacun, l’existence est plus facile, voire simplement supportable dans la plupart des villes du Sud.
Cette économie est doublement populaire, d’une part parce qu’elle est encore souvent familiale, de l’autre parce qu’elle entretient avec la société et sa culture des relations étroites. Une symbiose qui lui donne toute sa souplesse et son dynamisme. L’économie populaire constitue une réponse à la rareté : elle utilise souvent avec beaucoup d’ingéniosité les ressources sociales, culturelles et économiques disponibles. Elle assure en même temps une grande partie de l’emploi (parfois plus de la moitié en Afrique) et de la production dans les villes. Sans doute 20 à 30 % du Pnb des pays africains, voire beaucoup plus. Selon le ministère sénégalais du Plan, en 1996, le secteur informel représenterait dans ce pays 50 à 55 % du Pnb.

Réseaux complexes

La plupart des prévisions, notamment celles du Bureau international du travail (BIT), s’accordent au moins sur un point : 90 % des nouveaux emplois dans les villes africaines seront créés dans l’économie populaire (1). Elle est donc une composante essentielle des économies du tiers monde qu’on a longtemps sous-estimée, voire méprisée. Peut-être parce qu’on avait une conception fausse de la modernité, calquée sur celle de l’Occident. Or la vraie modernité ne réside pas dans les apparences ou le clinquant de la nouveauté, mais dans la capacité à répondre intelligemment à de nouvelles situations.
L’économie populaire ne saurait être réduite à la seule économie de la « débrouille » car elle assume de plus en plus des tâches collectives (une mission de service public en fait) qui, ailleurs, ont été ou sont encore assurées par l’État ou les municipalités. Elle se ramifie et prend donc de l’ampleur. Elle déborde le champ initial de la famille pour s’organiser en réseaux complexes, à la fois sociaux, financiers et économiques. A tel point que dans certains cas, en Afrique ou en Asie, on ne peut plus la considérer comme une sorte de proto économie vouée à une disparition rapide.
Une centaine de groupements d’intérêt économique (GIE, forme élaborée d’économie populaire) assure l’évacuation de la totalité des ordures de la ville de Bamako, la capitale du Mali. A Bombay (dix millions d’habitants) en Inde, 50 % des ordures ménagères sont enlevées par des structures similaires. A Calcutta, 10 % du poisson consommé est produit par des petits entrepreneurs dans des lagunes périphériques. En 1980, à Singapour, des petits exploitants produisaient 100 % des porcs, 80 % des poulets, 30 % du poisson et 40 % des légumes consommés par la population.
Aujourd’hui, la vraie question est de savoir si l’économie populaire préfigure un autre mode d’organisation économique et sociale et, le cas échéant, comment elle peut se combiner aux modes de production et d’organisation plus classiques. On peut formuler une hypothèse vraisemblable : les pauvres, pour un bon moment, n’ont d’autre choix que de produire une « autre » économie. Ou bien on fera de cette économie l’une des composantes d’un développement original pour tous. Ou bien on en fera une économie de délinquance et de criminalité qui finira par corrompre toute idée même de société.

Une chance pour l’avenir

Dans bon nombre de pays africains, la moitié de la population, voire plus, vit en dessous du seuil de pauvreté ou le côtoie de près. Selon la Banque mondiale, le Sénégal, sur la base du critère du nombre de calories par tête, compte 30 % de pauvres ; en cas de mauvaises récoltes ce taux doublerait. Cela signifie qu’au moins 60 % de la population de ce pays vit dans des conditions précaires. Le Sénégal, avec un revenu par tête de 750 dollars (supérieur à la moyenne africaine au sud du Sahara qui est de l’ordre de 540 dollars) n’est pas une exception.
L’économie populaire est l’un des derniers remparts contre la pauvreté. Elle fournit de l’emploi et des revenus que l’économie moderne sera de moins en moins capable d’offrir. Car soumises à la concurrence de plus en plus forte du marché mondial, les grandes entreprises sont vouées à produire avec toujours plus de capital et de techniques de pointe, et moins de main-d’oeuvre. De surcroît, selon des normes souvent inadaptées aux revenus et aux modes d’organisation sociale du Sud.
Selon le BIT, au Sénégal, dans les années 80, on comptait 210 000 salariés, dont 65 000 dans la fonction publique. Neuf ans plus tard, les emplois industriels ne dépassaient guère 25 à 30 000, occupant seulement 1 % de la population active totale estimée à 3 millions. L’économie populaire fournit en outre des biens et des services, peut-être de moindre qualité, mais à des prix et des conditions adaptés à une clientèle modeste, comme la vente au détail de certaines denrées : sucres, café, lait.
Le capital par travailleur dans l’industrie moderne étant de plus en plus élevé - la moyenne mondiale est de 85 000 dollars - alors que les pays africains ont des capacités d’investissement limités, on perçoit le rôle clé de l’économie populaire. Elle constitue une chance pour l’avenir, dans certaines conditions. Il faut créer un environnement qui permette à ce secteur d’accroître la création d’emplois et la productivité et de distribuer des revenus plus élevés. Son succès est aussi lié à la volonté collective de changement.
Opposer économie moderne et économie populaire est une erreur. Il y a de la place pour les grandes entreprises. En Afrique, elles se développeront d’autant mieux, comme en Asie, qu’elles trouveront un tissu suffisamment dense de petites entreprises capables de répondre à leurs besoins de sous-traitance (production et services). D’ailleurs, au départ, la plupart des grandes et moyennes entreprises, en Europe, en Asie ou en Amérique, étaient modestes. Faut-il rappeler que les constructeurs automobiles Renault et Citröen sont nés au début du siècle dans d’obscurs hangars ? Dans les pays de l’Asie du Sud-Est ,l’économie populaire a constitué l’une des bases du développement, où elle continue y jouer un rôle non négligeable.

Souplesse et imagination

A l’avenir, l’économie mondiale sera probablement econstituée d’une part de quelques grandes entreprises industrielles qui fabriqueront à très bas coûts des biens manufacturés, et d’autre part de larges réseaux de petites firmes qui produiront de multiples services(2).
L’économie populaire a une vocation toute trouvée dans cette configuration future. Elle possède la souplesse requise pour s’y adapter. En attendant, il est loin d’être certain qu’on ait utilisé toutes ses ressources. Rien ne prouve que la stratégie de croissance par les exportations puisse réussir sans une intégration suffisante des économies. Mais rien n’empêche de stimuler les exportations quand c’est possible. L’économie populaire peut y aider. L’expérience montre que ce n’est pas utopique. Dans la vallée de Sinos au Brésil, 450 petites et moyennes entreprises spécialisées dans la fabrication de chaussures exportent 70 % de leur production vers l’Europe et les Etats-Unis. Entre 1970 et 1990, le Brésil a ainsi vu sa 0part dans le marché mondial de la chaussure passer de 0,5 à 12 %. Au Maroc, la société Sagama fait preuve d’imagination : dans un immeuble de Casablanca, elle opère la saisie de manuscrits pour le compte d’éditeurs français.
La pauvreté n’est pas une fatalité. L’économie populaire est le signe visible d’une capacité de réponse endogène à des problèmes économiques concrets. Elle peut devenir le tremplin d’un changement plus profond dans la société et dans l’économie, si elle s’inscrit dans une dynamique populaire suffisamment forte. Et si les pauvres arrivent à se faire entendre. Mais il n’y aura pas de croissance de la productivité sans une meilleure information, une formation souple ainsi qu’une croissance suffisante de la demande intérieure.
Philippe Engelhard et Jean-Jacques Guibbert
Enda tiers monde

(1) C. Maldonado, 1993.
(2) Alvin Toffler, 1990.


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Jeunesse africaine


Entre rêves et réalités


A l’heure où, en Afrique, le chômage frappe de plein fouet les jeunes, le salariat demeure un rêve pour beaucoup et l’entreprise individuelle est érigée en dogme. Mais le secteur informel, vivier de l’emploi, n’est pas exempt de vives tensions sociales.

Les responsables politiques, lorsqu’ils s’en soucient, appréhendent les « jeunes » comme un problème à résoudre, une population à risques. Hormis certains programmes consacrés à l’éducation, nombreuses sont les actions de coopération (publiques ou associatives) et les recherches qui illustrent cette incapacité à dépasser les approches sectorielles(1). Le programme lancé en 1993 par le ministère français de la Coopération à la suite d’un colloque sur le thème « Jeunes-Ville-Emploi » (Jve ; voir ci-dessous) a mis en évidence le caractère inadapté des politiques appliquées à cette catégorie qui, à la faveur des transitions démocratiques, faisait ici et là une entrée fracassante sur la scène publique en revendiquant un statut d’acteur à part entière du changement politique en même temps qu’un véritable accès au marché du travail.
Vous avez dit « jeune » ? En Europe occidentale, ceux-ci entrent dans une tranche d’âge comprise grosso modo entre 15 et 25 ans - entre la sortie du tronc commun de formation initiale et la recherche du premier emploi salarié. Ce contexte culturel et économique est différent de celui qui prévaut en Afrique où, généralement, les rapports sociaux s’organisent autour de la distinction entre aînés et cadets, les derniers pouvant demeurer dépendants des premiers jusqu’à un âge avancé. Mais, d’un autre côté, beaucoup de ces jeunes, en particulier en milieu urbain, sont contraints de voler très tôt de leurs propres ailes, confrontés à la nécessité de survivre.
En 1985, les 15-24 ans représentaient 22 % de la population urbaine en Afrique sub-saharienne. Dans la plupart des capitales, les 10-34 ans constituent la majorité de la population. L’exclusion du marché du travail frappe surtout les jeunes à la recherche du premier emploi, qui constituaient, au tournant des années 90, deux tiers à trois quarts des cas de chômage déclaré de longue durée.
Avec les politiques d’ajustement structurel, ce sont les jeunes qui, depuis dix ans, ont payé le plus lourd tribut aux restrictions budgétaires. Dans l’ensemble, les restrictions ont touché les services sociaux tels l’enseignement ou la santé et les services publics créateurs d’emploi(2). L’instruction elle-même a cessé d’être un gage de rente salariale, même si ce modèle fonctionne toujours comme référent. Cette contradiction est porteuse d’un risque social, même si les prévisions catastrophistes de l’Oit - de 10 % au milieu des années 70, le chômage urbain en Afrique, toutes tranches d’âges confondues, serait passé à 18 % au début des années 90 et pourrait dépasser 30 % en l’an 2000 - méritent d’être nuancées
Les jeunes échappent en fait au chômage déclaré de bien des manières. Nombre d’entre eux se replient sur l’emploi indépendant. A Yaoundé au Cameroun par exemple, en 1993, 85 % des emplois ont été créés par le « secteur informel » qui procurait plus de la moitié de la main-d’oeuvre, contre 35 % en 1983. Ce secteur est cependant soumis à des principes de compétition - que les États n’ont pas pu ou n’ont pas souhaité réglementer - porteurs de vives tensions(3).

Pseudo-salariat

Chez les plus jeunes, la montée du taux d’activité renvoie largement à la pluri-activité domestique - surtout le fait des femmes. Dans les villes secondaires, où l’activité annexe tourne surtout autour de l’agriculture, les aînés sollicitent la contribution des jeunes non scolarisés et, occasionnellement, celle des élèves. Les neveux et autres parents représentent aujourd’hui près du tiers de ce vivier de main-d’oeuvre. C’est environ 15 % des moins 16 ans qui se trouvent ainsi hors du système scolaire sans pour autant recevoir une formation dans l’artisanat, le commerce et les services du secteur intermédiaire.
Les jeunes échappent enfin au chômage longue durée grâce au pseudo-salariat caractérisé par l’inexistence de contrat de travail ou par le biais du travail à la tâche ; sans oublier, dans le secteur moderne de l’économie, les formes précaires du salariat (saisonnier, contrats de courte durée). Toutefois, le salariat (toutes formes confondues) représente sans doute encore dans les villes africaines un mode d’emploi important (sinon majoritaire dans certaines villes) et d’autant plus décisif qu’il constitue un moyen important d’accumulation du capital en vue de développer des activités informelles.

Mystification ?

Cruciale donc la question de l’accès à l’emploi et aux revenus. A tel point qu’elle a progressivement envahi le champ du programme Jve, occultant presque complètement d’autres volets jugés prioritaires lors de son lancement. Certes, il reste à affiner l’analyse des résultats de cette opération. Mais on peut déjà en tirer quelque enseignement. Le salariat demeure toujours un rêve pour de nombreux jeunes Africains, même si l’on s’efforce de leur imposer l’idée selon laquelle le salut réside dans l’entreprise individuelle. Sont-ils vraiment dupes de ce qui s’apparente fort à une mystification ? On est très loin, en tout cas, du scénario du Péruvien H. de Soto : « Si chaque citoyen est en mesure de devenir entrepreneur sans distinction d’origine, de couleur, de sexe (...), on aura une économie de marché authentiquement démocratique » (4). Car sur le terrain la réalité est beaucoup plus complexe, ainsi que le décrit l’auteur de Y’a pas l’argent : « Chômage prolongé, inactivité forcée, déclassements brutaux des travailleurs licenciés, des salariés réembauchés au rabais comme contractuels, diplômés sans emploi, concurrences exacerbées sur un marché du travail informel saturé... » (5). L’auteur évoque le sort de jeunes citadins issus des quartiers précaires d’Abidjan en Côte d’Ivoire. Nombre d’entre eux basculent dans l’univers de la rue, glissant à l’occasion vers la drogue ou le banditisme. Tous disent « se chercher », partagés qu’ils sont entre l’incertitude du lendemain et de vagues chimères d’émigration.
Comment, dans ces conditions, faire émerger de nouvelles formes de citoyenneté ? Si les jeunes s’impliquent dans des actions de gestion urbaine à l’échelle du quartier ou de l’agglomération, ils ne manifestent pas moins une méfiance fortement enracinée vis-à-vis des autorités. Ni la décentralisation, ni le développement local, ni les discours sur la gouvernance ne semblent susceptibles de les faire changer d’avis tant ils sont conscients d’être, dans presque tous les cas, au centre d’enjeux clientélistes. C’est dire si sans accès à l’emploi, il n’est pas de citoyenneté qui vaille. La prise en charge par l’État de certains risques sociaux peut être bénéfique pour tous, y compris pour les entrepreneurs eux-mêmes.
Emile Le Bris
Orstom

(1) Les travaux menés depuis quelques années dans le cadre du réseau Marjuvia (Marginalité juvénile dans les villes africaines) et ceux menés par l’équipe de recherche Gremovia (Iedes-ministère français de la Coopération-Orstom-Cnrs) sortent justement des sentiers battus.
(2) Hugon P., Ajustement structurel, effets sociaux et régulation démo-économique, communication au séminaire de Royaumont « Le développement peut-il être social ? » (janvier 1995), Orstom-ministère français des Affaires étrangères.
(3) Labazée P. Evolution des emplois et des revenus en période de crise - les stratégies de survie dans les économies d’Afrique de l’Ouest, séminaire de Royaumont, op.cité.
(4) H.de Soto L’autre sentier : la révolution informelle dans le tiers monde, La Découverte (version française), Paris, 1995.
(5) A. Marie, Y’a pas l’argent : l’endetté insolvable et le créancier floué, deux figures complémentaires de la pauvreté abidjanaise, Pauvretés, Revue Tiers-Monde, n°142, avril-juin 1995.

Encadré :

Programme JVE : un bilan décevant


A l’initiative du ministère français de la Coopération, près de cinq cents personnes d’horizons divers sont réunies à Paris en octobre 1992 autour du thème « Jeunes-ville-emploi - quel avenir pour la jeunesse africaine ? ». Il s’agissait de renouveler les cadres de réflexion pour l’action en faveur des jeunes en partant d’un postulat simple : les approches sectorielles - les uns s’occupent de loisirs, les autres d’emploi, etc. - ne permettent ni de concevoir des réponses adaptées à long terme, ni de susciter des montages partenariaux efficaces.
Suite à ce colloque, une « charte pour l’action » réunit partenaires publics et privés. Et le fond d’aide et de coopération-Jve d’une enveloppe de 10 millions de FF sur trois ans (1993-1995) permet de développer plusieurs volets : recherche (équipes africaines et françaises associées pour élaborer de nouvelles méthodologies d’identification et d’évaluation de projets) ; bourse d’appui aux projets opérationnels présentant un caractère intersectoriel, portés par des opérateurs locaux et visant le long terme, etc. Trente projets ont été effectivement financés et une base de données capitalisant les réflexions et les expériences créée.
Quatre ans après le lancement de Jve, un séminaire tenu à Ouagadougou en février 1996 a permis de mesurer le chemin parcouru et de mettre en relief les occasions manquées. On a pu confirmer par exemple les limites de l’approche sectorielle et noté l’aide précieuse que constitue la recherche scientifique. On a aussi relevé la nécessité de bien identifier les acteurs impliqués - de manière à promouvoir entre eux des relations dynamiques - , de sortir d’une coopération exclusive d’Etat à Etat et de promouvoir une réflexion africaine autonome et une prise en charge locale des problèmes soulevés.
C’est sans doute à ce dernier niveau que le bilan est le plus décevant. Le programme n’a que rarement dépassé la dimension franco-française, même si, dans quelques pays africains, des comités Jve se constitués et sont appelés à s’approprier les acquis du programme.
E.L.

Encadré :

Cameroun : galère de môme


Pour les enfants de la rue de Yaoundé, la satisfaction des besoins élémentaires se réduit à sa plus simple expression. Un pantalon bariolé, trop long, une camisole en lambeaux couvre le torse crasseux de ce garçon au regard naïf et au sourire généreux : c’est Rambo, 10 ans. Il lave et garde les voitures devant un restaurant cossu de Yaoundé. Il s’en tire avec 300 F Cfa par jour, juste de quoi assurer le repas de midi et l’achat de quelques beignets pour le goûter.
Et encore, Rambo s’estime heureux. Beaucoup de ses congénères doivent fouiller les poubelles pour trouver à manger ou dénicher quelques objets à vendre. D’autres font du porte à porte dans les quartiers résidentiels en quête de menues besognes. Ils fend du bois, portent de l’eau, font la vaisselle ou le linge pour la modique somme de 200 F ou en échange d’un repas.
Ils dorment partout où c’est possible. Sur les vérandas des magasins du centre-ville, sous les voitures garées, dans les galetas abandonnés. Des conditions de vie qui exposent ces enfants aux maladies. D’ailleurs, ils ne sont pas vaccinés, ne vont pas à l’hôpital. Pourquoi mènent-ils cette vie dangereuse ? Ne peuvent-ils regagner leur foyer ? Difficile à faire car en général les causes de départ interdisent tout retour. Rambo par exemple a fui la promiscuité d’un deux-pièces où il fallait s’entasser à huit. Certains de ses compagnons d’infortune, orphelins de mère, ont été renvoyés par un père remarié, ou par un oncle dont l’épouse avait une conception nucléaire de la famille. D’autres ont simplement refusé de suivre au village leurs parents devenus chômeurs. Parfois, l’enfant a été traumatisé par la violence d’un père ivrogne.
Les causes de départ sont multiples. Victor Moussala, encadreur dans une Ong d’aide à l’enfance rapporte le cas d’Akim, épileptique, renvoyé par son père guérisseur traditionnel qui estimait que son fils malade faisait une contre-publicité pour ses affaires. Akim a dû partir et abandonner du même coup l’école. Comme bien d’autres, l’instruction qu’il a reçue n’a pas dépassé le niveau du primaire ; elle sera relayée par un autre apprentissage de la vie, celui dispensé dans les vidéoclubs. A travers les scénarios, ces jeunes se familiarisent avec la violence, le sexe et le sang, thèmes privilégiés des films chinois et américains qui y sont proposés. Schwarzenegger et Sylvester Stallone, les hommes aux muscles, et Wang Yu, le spécialiste des arts martiaux, sont leurs idoles. Sharon Stone et Julia Roberts, leur rêves. D’où les surnom de ces jeunes, Rambo ou Akim par exemple : des emprunts inspirés de leurs fantasmes.
Charles Mpay, encadreur à Oser, Ong d’aide à l’enfance abandonnée à Douala, explique cette identité empruntée par le souci d’échapper aux éventuelles recherches des parents. Pourtant, affirme Victor Moussala, ces enfants ne refuseraient pas de regagner le domicile familial. Son association intercède chaque fois que cela est possible auprès des parents pour obtenir la réinsertion des enfants.
La hantise principale de ces derniers ? La police qui par ses rafles imprévisibles les jette dans les cellules ou en prison. Or, dans le milieu carcéral, ils s’éduquent au vice. Et à la sortie, d’innocents galopins qu’ils étaient, ils deviennent des crapules.
Pour éviter cette dérive, Oser et d’autres associations tentent à chaque fois d’obtenir le plus vite possible la libération des mineurs incarcérés : « Cinq ans de prison pour le vol d’un gâteau, voilà comment on fabrique un criminel », s’insurge Charles Mpay. Assurément, une peine démesurée peut transformer en mal un individu, à l’image de Jean Valjean, le célèbre personnage des Misérables de Victor Hugo, condamné à dix-huit ans de bagne pour le vol d’un pain. Le système judiciaire camerounais devrait s’inspirer de la morale de l’oeuvre du poète français.
Charles Nachmback

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