Vivre Autrement n°2, 2 juin 1996, dossier migrations (suite des articles)

Chine


Remue-ménage dans l’Empire du milieu


Après trente années de politique volontariste de limitation de la croissance urbaine, les réformes économiques mises en oeuvre depuis le début de la décennie 1980 ont relancé une urbanisation anarchique en Chine.

En l’espace d’une quinzaine d’années, la part de la population urbaine serait passée de 20 à 30 % de la population chinoise totale tandis que le pays entrait dans une phase d’exode rural. Les résultats du recensement de 1990 donnent une idée des changements survenus. Le prodigieux essor des secteurs secondaire et tertiaire, bridé à l’époque de la collectivisation, s’accompagne désormais d’une mobilité accrue des individus. De 1985 à1990, 34 millions de Chinois auraient changé de domicile, près de la moitié des déplacements étant liés à un changement d’emploi ou à l’obtention d’un travail dans l’industrie, le bâtiment ou le commerce. Le mouvement s’est ensuite accéléré. Entre 1990 et 1994, le secteur agricole baissait pour la première fois en chiffres absolus, perdant 14 millions d’actifs tandis que l’industrie recrutait 15 millions d’ouvriers et cadres et que les services occupaient plus de 30 millions de personnes supplémentaires. Si cette évolution se poursuit, le secteur agricole, qui occupait encore 53 % de la main-d’oeuvre en 1994, est appelé à devenir rapidement minoritaire.
Les nouveaux flux migratoires, d’ampleur très variable, sont prioritairement orientés vers la frange orientale du pays englobant les grandes municipalités et les villes des provinces côtières, du Liaoning à l’Ile de Hainan, qui connaissent les plus forts taux de croissance économique, la palme revenant au Guangdong, qui accueillait, entre 1985 et 1990, 1 250 000 personnes originaires de l’ensemble du territoire national. Le bilan migratoire des provinces de l’intérieur est, en revanche, uniformément négatif ; les plus gros bataillons de migrants étant fournis par le Sichuan, qui demeure toutefois, avec 110 millions d’habitants, la province de loin de la plus peuplée.

Populations mobiles

Ces chiffres ne rendent que partiellement compte de la nouvelle réalité sociale. On assiste, en effet, depuis le début de la décennie 1980 au développement très rapide des migrations temporaires, qualifiées ici de « population mobile ». Ce phénomène nouveau, qui concernait dès 1982 une trentaine de millions de ruraux, aurait pris depuis une ampleur considérable, puisque les paysans à la recherche d’un emploi complémentaire étaient 60 millions en 1987 et que les estimations du début de la décennie 1990 font état d’une centaine de millions de migrants. Tous les ans, à l’époque de la fête du Nouvel An (janvier ou février), la presse publie des reportages concernant la congestion des transports publics résultant de l’afflux des migrants saisonniers désireux de passer la période des fêtes dans leurs villages d’origine.
Le développement incontrôlé de la « population mobile » est la conséquence d’un fort sous-emploi agricole soigneusement caché à l’époque de la collectivisation. On doit y voir les prémisses d’une gigantesque vague d’exode rural risquant de compromettre le développement économique fondé sur des industries à main-d’oeuvre qualifiée orientées vers l’exportation. Dès 1987, les migrants temporaires représentaient 22 % de la population des sept mégalopoles dépassant la barre des deux millions d’habitants et 15 % de la population des villes millionnaires. En 1993, peu de temps après la décision prise par les autorités shanghaiennes de lancer la construction du district de Pudong, sur la rive droite du fleuve, le nombre des habitants installés plus ou moins légalement dans cette zone d’expansion urbaine atteignait 800 000.

Casse-tête chinois

Les effets de ces migrations sur la société rurale sont loin d’être négligeables. Une enquête réalisée auprès d’une vingtaine de millions de personnes des provinces de l’intérieur indique que la proportion des ruraux quittant leurs villages dépasserait déjà 6 % - et dans un cas extrême plus de 13 % - de la population locale. Les départs concernent majoritairement les jeunes adultes du sexe masculin âgés de vingt à trente-cinq ans, entreprenants mais ne jouissant que d’un niveau d’instruction très moyen.
Inquiètes de l’ampleur et des conséquences sociales possibles de cette vague d’exode rural, les autorités ont essayé, sans grand succès semble-t-il, de canaliser ces flux migratoires en les dérivant vers des bourgades de quelques milliers d’habitants susceptibles d’offrir aux arrivants des structures d’accueil rappelant leurs villages d’origine. Une politique coûteuse de développement de ces bourgades a été mise en oeuvre dans plusieurs provinces d’accueil à la fin de la décennie 1980. Mais les ruraux semblent, de loin, préférer s’établir - légalement ou non - dans les grandes villes où ils se regroupent en fonction de leur origine géographique dans des « villages » d’immigrants, dont certains s’apparentent à des bidonvilles. L’exode rural contribue donc à compliquer la tâche des autorités urbaines à une époque où des efforts financiers considérables sont nécessaires pour résoudre une crise du logement héritée de vingt ans de limitation de la croissance des villes.
Michel Cartier
EHESS


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Europe


Les lumières de la ville


La fascination qu’exerce l’image de la modernité du Nord sur les sociétés des pays du Sud est un facteur de migration souvent occulté.

Compte tenu du fait que beaucoup d’emplois - et la majorité des petits boulots et de l’offre du travail non déclaré - se trouvent dans les zones urbaines des pays industrialisés et que les immigrés s’y concentrent aussi, on a vite fait de dire que les migrants étaient exclusivement mus par des raisons économiques. Cette généralisation permet commodément aux pays occidentaux, réputés défenseurs des droits de l’homme, de tenter de faire oublier que la recherche d’un asile préside à une bonne part des phénomènes migratoires. « L’appât du gain » invoqué masque également une autre réalité : la puissance de l’attirance que l’image de la modernité exerce sur les sociétés des pays en développement. A l’heure où la diffusion par satellite des programmes de télévision du Nord atteint les villages les plus reculés de la planète avec son lot de clichés sur le bien-être, la prospérité et la liberté en Amérique du Nord et en Europe occidentale, nombreux sont les ressortissants du Sud - surtout parmi les jeunes générations - qui se sentent réduits à une place de spectateurs du monde moderne et finalement frustrés de n’y tenir aucun rôle, fût-ce celui de figurant.
A négliger cette fascination, on ne comprend rien aux mouvements de populations qui ont bouleversé, chacune à leur tour, les sociétés du Nord et du Sud. En Europe, l’exode rural a bien sûr reposé sur une espérance de promotion sociale engendrée par la révolution industrielle. Mais le jeune Eugène de Rastignac, modèle littéraire du provincial attiré par Paris au dix-neuvième siècle (1), est plus ébloui par les perspectives de sortie de l’obscurantisme que par l’appât du gain.
Avant de sauter d’un continent à un autre, beaucoup de migrants sont d’abord des migrants intérieurs. Dans leur propre pays, ils glissent du village à la ville, alors qu’ils savent à l’avance que le chômage et la précarité les y guettent. Mais c’est un premier pas vers la modernité.
Quand ils franchissent des frontières, les migrants obéissent à la même fascination pour les métropoles urbaines. Quelque 71,5 % des travailleurs permanents étrangers autorisés à s’installer en France en 1992 ont ainsi opté en faveur de la région parisienne, où vivent 38 % des étrangers résidant en France métropolitaine, tandis que 20 % habitent les régions Rhône-Alpes et Provence-Côte-d’Azur. Ainsi, 60 % des étrangers sont implantés dans les trois régions les plus peuplées de France. De toute évidence, les fortes concentrations humaines attirent les immigrés. Il en est de même partout dans les douze pays de l’ancienne Communauté européenne, où les trois quarts des 8 millions de ressortissants des pays en voie de développement qui ont choisi de s’y installer s’agglutinent dans des villes ou à leur périphérie.

Contrôles d’identité
et rapatriements forcés

C’est pourtant là qu’ils sont généralement le plus mal traités. La cherté des logements les contraint à habiter dans des cités souvent privées de tout confort, dans des foyers collectifs archaïques, voire dans des réduits surpeuplés qui ne correspondent à aucune des normes de salubrité en vigueur. En Europe, 66 % d’entre eux vivent dans des immeubles collectifs (presque tous dans des logements sociaux) contre seulement 40 % pour les Européens.
A cet inconfort s’ajoute la multiplication des contrôles d’identité. C’est naturellement dans les villes que la pression policière s’exerce le plus sur l’ensemble des étrangers sous prétexte de répression de l’immigration clandestine. Les 11 000 rapatriements forcés exécutés en France au cours de l’année 1995 ont donné lieu à des centaines de milliers de vérifications de papiers d’identité, dont on sait bien qu’elles ne troublent guère la quiétude des campagnes. Enfin, la discrimination raciale, notamment dans le travail, vient compliquer l’insertion des étrangers. En France, elle condamne, par exemple, 37 % des jeunes d’origine algérienne titulaires d’un diplôme inférieur au baccalauréat au chômage contre 16 % parmi leurs homologues français.
Mais rien n’y fait. Malgré ces inconvénients, c’est la ville qui attire le plus les immigrés. Mody, un jeune Malien, témoigne : « Je ne vais jamais au cinéma ; je vis dans une pièce avec cinq de mes compatriotes ; je fais la plonge dans un restaurant à l’aéroport de Roissy, qui déclare un tiers de mes heures de travail réel et m’interdit de prendre des vacances. Tout ça est vrai ». Le jeune Mody explique que néanmoins « à Paris, on peut se retrouver entre nous, se promener et, même si nous n’en profitons pas beaucoup, nous vivons en plein vingtième siècle et, bientôt, au vingt-et-unième. Tandis qu’à Bamako... ». Puis il ajoute avec un sourire : « Et si, un jour, on m’expulse, je reviendrai ».
Jean-Pierre Alaux
Groupe d’information et de soutien des travailleurs immigrés, Gisti, France

(1) Personnage d’Honoré de Balzac dans les romans de la série des « Scènes parisiennes », à commencer par Le Père Goriot.


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France


Des citadins en mal de campagne


Si, pendant longtemps, la population rurale a fortement diminué dans la plupart des pays européens, on observe aujourd’hui, dans nombre d’entre eux, une croissance de cette population, parfois assortie d’une décroissance ou d’une stabilisation de celle des petites villes.

Sur le plan de la répartition spatiale des habitants, l’Europe se caractérise par sa très forte proportion de population urbaine, un processus entamé depuis bien longtemps. Comparée par exemple au sous-continent indien - qui compte 80 % de population rurale mais où l’on trouve de très grandes villes telles Bombay et ses 13 millions d’habitants - les villes européennes sont toutefois souvent de taille moyenne et surtout de croissance modérée. Cette différence est liée à deux facteurs. D’une part l’urbanisation de l’Europe est ancienne, d’autre part la ville a joué, depuis le Moyen Age, un rôle moteur qui a abouti dès le XIXe siècle, lors de la révolution industrielle, à une marginalisation des campagnes. Comment alors expliquer la récente reprise de la croissance des populations rurales européennes ?

Etonnant mouvement

En effet, dans la plupart des pays d’Europe, la population rurale a diminué depuis plus d’un siècle - en France depuis 1850 -, on observe aujourd’hui, dans nombre d’entre eux, une croissance de cette population, parfois assortie d’une décroissance ou d’une stabilisation de celle des petites villes. En France, par exemple, la surprise a été grande, chez de nombreux observateurs, de constater que la population rurale s’était mise de nouveau à croître après 1975. Surprise encore lorsqu’on s’est aperçu que ce mouvement se poursuivait depuis, sensiblement au même rythme. De 1975 à1990, la France rurale a gagné 1,5 million d’habitants, soit 12 % de plus qu’il y a 15 ans.
Mais les arrivées de néo-ruraux n’ont pas tari le traditionnel exode rural, et ce chiffre n’est qu’un solde entre les arrivées et les départs. De ce fait, il masque une réalité beaucoup plus impressionnante : si l’on considère les seules arrivées de personnes venant s’installer en zone rurale entre deux recensements, on constate que la population rurale se renouvelle par tiers tous les sept ans à partir de ces apports extérieurs, donc sensiblement dans la même proportion que la population urbaine. Étonnant mouvement qui contredit l’opinion courante selon laquelle la population rurale serait peu mobile !
La carte des communes rurales françaises dont la population a augmenté montre qu’elles forment comme des auréoles autour des villes, la croissance de la population étant inversement proportionnelle à la distance. Pour certains auteurs, la croissance rurale ne serait donc qu’une périurbanisation, liée principalement au choix de personnes, travaillant en ville, de demeurer à la campagne en raison des aménités de celle-ci. Mais d’autres chercheurs (1) arguent de la nouveauté du phénomène, le mouvement intéressant pour moitié des communes du rural profond, pour parler de reruralisation de la population.
L’observation in situ montre en fait que les deux tendances co-existent : extension de la zone d’habitat périurbain, facilitée par l’usage de la voiture et l’amélioration des réseaux de circulation automobile ; mais aussi création de travail en zone rurale, le plus souvent dans des activités non-agricoles, utilisant souvent les moyens modernes de communication - il est possible aujourd’hui, en France, d’être éditeur, imprimeur ou informaticien à la campagne, chose impensable il y a vingt-cinq ans... En dépit du fait que le nombre des actifs agricoles continue à diminuer, d’anciens urbains se tournent vers l’agriculture. Les opérations privées collectives de production de légumes et autres produits fermiers de qualité avec vente directe se développent rapidement.

Interrogations

Quelle va être, à l’avenir, la signification de cette nouvelle croissance démographique rurale : le mouvement va-t-il ou non se poursuivre et s’étendre en Europe dans les années qui viennent ? Si oui, les populations nouvelles trouveront ou créeront-elles du travail ? Ou bien seront-elles condamnées au chômage ? En d’autres termes, seront-elles une ressource ou un handicap ? Si la tendance s’affirme, s’agira-t-il d’une déconcentration de l’habitat et des activités urbaines, ou de la construction originale d’une nouvelle économie rurale, tendant à plus d’autonomie ?

Une nouvelle économie rurale

Les réponses relèvent de choix politiques : constructions de logements en zone rurale, facilités d’installation pour les nouveaux agriculteurs et les artisans, encouragement des associations d’insertion socioprofessionnelle. Le premier de ces choix consistant à croire que quelque chose de neuf, intéressant l’Europe tout entière, peut émerger du monde rural. Mais rien n’indique aujourd’hui que ces choix seront faits un jour. Pourtant, au coeur de la ville européenne, noyau à partir duquel, historiquement, l’économie de profit a pris la place de l’économie de besoin, des exigences essentielles se font de plus en plus criantes. On demande plus de travail, une nourriture saine, des espaces verts, etc. Face à ce constat, des voix se font entendre, des expériences sont entreprises qui vont dans le sens de la redynamisation des campagnes. Au-delà de l’intérêt documentaire ou amusé pour des aventures personnelles ou collectives originales, saisira-t-on l’importance d’un enjeu qui pourrait bien dépasser de beaucoup les frontières de la vieille Europe ?
François de Ravignan
Agro-économiste

(1) L’emploi rural, une vitalité cachée, sous la direction de Nicole Mathieu, l’Harmattan, Paris, 1995 ; et notamment la bibliographie de cet ouvrage.