Vivre Autrement n°2, 2 juin 1996, dossier

Migrations


Les migrations jouent un rôle majeur dans la transformation des villes. Mais s’il est une réalité universelle - on quitte sa campagne pour la grande ville, si possible la capitale, voire un pays plus riche - l’exode rural se ralentit. On assiste même en Europe à une inversion du phénomène avec l’installation de citadins dans les campagnes.


Au sommaire de ce dossier :
Afrique : l’exode continue, par Keumaye Ignegongba (Centre d’études et de recherche sur la population pour développement, Mali)
Insertion urbaine : direction Bamako, par Mamadou Kani Konaté (Cerpod)
Brésil : de la campagne aux favelas, Ibase (Brésil)
Chine : remue-ménage dans l’Empire du milieu, par Michel Cartier (Ehess)
Europe : les lumières de la ville, par Jean-Pierre Alaux (Groupe d’information et de soutien des travailleurs immigrés, France)
France : des citadins en mal de campagne, par François de Ravignan (Agro-économiste)


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Afrique : l’exode continue


En Afrique de l’Ouest, la pression sur l’emploi et les services sociaux est devenue trop forte, alors que les migrants affluent toujours, fuyant la misère, la sécheresse ou les conflits armés.

Les mouvements migratoires sont généralement motivés par la recherche d’une vie meilleure. Ainsi, pour des raisons économiques ou politiques, voire en raison d’un environnement naturel défavorable, le migrant quitte sa campagne natale pour d’autres horizons. Sa destination peut être une autre zone rurale ou une ville aux potentialités plus importantes que son milieu d’origine. Ce flux alimente l’urbanisation, devenue rapide.
Même si l’Afrique, comparée à d’autres régions du monde, est un continent peu urbanisé, le rythme de la croissance urbaine y est très rapide - 5 à 10 % par an selon les pays. En Afrique de l’Ouest, l’urbanisation a largement bénéficié des mouvements migratoires, particulièrement de l’exode rural - même si des études récentes montrent que ces dernières années, le flux en direction des capitales d’Etat marque le pas. Les échanges migratoires entre le milieu rural et le milieu urbain y sont toujours à l’avantage du dernier, à l’exception de la Côte-d’Ivoire où les mouvements internes favorisent les campagnes.

Départ forcé

La pauvreté des campagne est un facteur de migration. En Afrique de l’Ouest, tout comme dans d’autres régions du continent, les techniques agricoles sont demeurées simples, limitant ainsi la production et la productivité. Aux cultures vivrières de base, on associe souvent une monoculture de rente. Mais les prix sont fixés par les autorités gouvernementales à un niveau très bas au profit des populations urbaines. Par ailleurs, à la dégradation de l’environnement qui contribue à la baisse d’une production déjà faible, s’est ajoutée le renchérissement des produits manufacturés dont les ruraux ont besoin. Dans ce contexte, on assiste à une paupérisation continue du monde rural. L’exode rural qui n’est pas un phénomène nouveau a alors pris de l’ampleur.
La faiblesse des rendements ou la difficulté d’obtenir une rémunération juste des produits ne sont pas les seuls handicaps des campagnes. Bien d’autres facteurs poussent les ruraux à partir. On constate par exemple une forte inégalité dans la répartition des infrastructures scolaires. Généralement, les zones rurales ne bénéficient que de structures assurant l’enseignement de niveau primaire. Les établissements d’enseignement secondaire, supérieur, technique et professionnel sont concentrés dans les villes. Or l’enseignement joue un rôle important, par l’accès aux connaissances qu’il procure. Les ruraux en sont conscients, eux qui envoient leurs enfants poursuivre des études supérieures dans les centres urbains.
Les ruraux constituent la majorité de la population des pays de la région. Durant la période 1985-1993, la proportion de la population rurale ayant accès aux services de santé ne dépasse les 50 % qu’en Guinée et au Nigeria alors qu’en milieu urbain, dans tous les pays, l’accès aux services de santé concerne plus de la moitié de la population. On remarque une très grande disparité en Côte d’Ivoire suivie du Niger, alors qu’elle est moindre au Burkina Faso, au Nigeria et en Guinée. Les raisons de santé ne constituent pas cependant un motif important de migration de la campagne vers la ville. En fait, les ruraux viennent se soigner en ville et retournent ensuite à la campagne. Seules quelques maladies chroniques nécessitant un long suivi médical peuvent les amener à s’installer définitivement en ville.
Dans tous les pays de l’ouest de l’Afrique, le travail représente le motif le plus important de migration. Les ruraux, confrontés à la nécessité de rechercher des revenus complémentaires, migrent vers la ville où les opportunités d’un emploi rémunéré leur paraissent plus grandes. Cette migration s’intègre souvent dans une stratégie préétablie : certains membres de la famille sont désignés et vont en ville durant la saison morte à la recherche d’un emploi rémunéré, surtout dans l’informel.

Victimes de guerre

L’exode rural n’est pas le seul facteur de l’urbanisation. La Banque mondiale note en effet que l’Afrique de l’Ouest abrite de nombreux réfugiés ; les principaux pays d’accueil étant la Guinée (479 000 réfugiés), la Côte d’Ivoire (174 000), le Libéria (100 000), le Sénégal (72 000) et la Mauritanie (38 000). Lorsque ces réfugiés (surtout des victimes de conflits armés internes) ne sont pas parqués dans des camps, ils préfèrent s’installer dans les villes (ou à leur périphérie) où les conditions de vie et de sécurité leur paraissent plus favorables qu’en milieu rural.
De même, les sécheresses qui frappent le Sahel par vagues successives depuis plusieurs décennies ont poussé des milliers de personnes dans les villes. Des bidonvilles ont donc émergé autour des capitales et des grandes villes où les vivres étaient distribués gratuitement.
L’exode rural entraîne une forte urbanisation dont les conséquences sont nombreuses. Les arbres servant de bois de chauffe, principale source d’énergie, le couvert végétal autour des villes est littéralement détruit. L’urbanisation accentue aussi la pression sur le marché de l’emploi urbain. Or avec la crise économique dans laquelle les pays de la région se sont installés et les programmes d’ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, les emplois urbains sont rares même pour les diplômés, a fortiori pour des personnes venant du milieu rural et peu qualifiées. Seul le secteur informel leur reste accessible.
L’immigration accentue aussi la pression sur les services sociaux (santé, éducation, logement, etc.). La ville n’a pas toujours les capacités financières et de gestion pour faire face à une croissance élevée et non maîtrisée de sa population, surtout dans un contexte de restriction des dépenses publiques.
Un autre impact et non des moindres de l’exode rural : les transferts financiers
des migrations permettent d’accroître le niveau d’équipement des zones rurales de départ. Les revenus sont parfois investis dans des infrastructures de santé et d’éducation. Par ailleurs, les compétences acquises par les migrants de retour peuvent bénéficier au développement des zones rurales de départ.
Le flux migratoire de la campagne vers la ville se poursuivra dans les prochaines années. Son ampleur dépendra de la conjoncture économique et des nouvelles politiques que les gouvernants mettront en oeuvre en faveur du monde rural. Ces mouvements marqueront la physionomie du peuplement de la région ouest-africaine, qui sera alors très urbanisée. Comme le prédisent certaines études, le développement de la région sera lié à son urbanisation. Il faudra cependant concilier la satisfaction des besoins des citadins et le développement des campagnes.
Keumaye Ignegongba
Cerpod (Mali)


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Insertion urbaine


Direction Bamako


Selon une idée reçue, les migrants auraient difficilement accès à la propriété et seraient défavorisés sur le marché de l’emploi dans la capitale malienne. Une enquête menée en 1992 montre le contraire.

La tradition des visites, les obligations de participation aux cérémonies familiales, la pratique du commerce ainsi que le travail saisonnier constituent la trame des migrations internes au Mali.
Ces mouvements ont été mesurés pour la première fois lors du recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 1987. Les visiteurs intérieurs représentent plus de 80 % des visiteurs totaux.
L’enquête sur l’insertion urbaine à Bamako, menée en 1992 - l’échantillon était constitué de personnes nées dans les intervalles 1937-46, 1947-56 et 1957-66 - a, quant à elle, révélé qu’une bonne partie des migrations intérieures sont des mouvements d’étape vers d’autres horizons. Lorsque le séjour dans la capitale est durable, il induit une plus grande insertion dans le milieu d’accueil, liée à la nécessité de se loger et de trouver un emploi. Cette enquête montre que dans 58 à 65 % des cas, les gens vont directement de leur lieu de naissance à Bamako ; ce qui témoigne de l’attrait puissant qu’exerce la capitale sur les ressortissants des autres régions du pays.
En moyenne, 85 % des femmes de l’échantillon ont effectué cette migration directe. Ce fait s’explique à la fois par la nuptialité et par les travaux saisonniers.
L’enquête a montré qu’à Bamako, 46,6 % des ménages sont propriétaires, 44 % sont locataires et 9,4% sont hébergés. Généralement, le migrant est d’abord hébergé, avant d’être locataire, puis en fin de compte propriétaire. Le migrant est généralement accueilli par un membre de sa famille, en raison de la pénurie de logements ou du manque de ressources. Les réseaux familiaux fonctionnent donc comme des relais dans le processus d’insertion des migrants en milieu urbain.

Accès à la propriété

La location est la première étape dans l’autonomie du migrant. Si au départ, il est locataire dans un quartier ancien, il devient par la suite propriétaire dans un quartier plus récent ; le centre ville étant occupé par des familles anciennement établies, sans oublier la spéculation foncière qui met hors de portée des migrants les habitations et les parcelles ayant acquis une certaine valeur.
Il apparaît également que la période récente comprise entre les années 70 et 80 qui a été particulièrement difficile sur le plan économique ait été la moins propice à l’accès à la propriété à Bamako. Le taux des propriétaires diffère également suivant le type de quartier. Ainsi les ménages propriétaires sont plus nombreux dans les quartiers non viabilisés (52,7 %) que dans les vieux quartiers centraux coloniaux (20 %). Les quartiers non viabilisés comprennent la plus forte proportion de propriétaires chez les ménages migrants.
La relation entre l’âge et l’accès à la propriété, déjà établie aussi bien dans les pays européens que dans d’autres pays africains, est vérifiée à Bamako où 70,3 % des propriétaires ont 55 ans et plus. Cependant, de nombreux migrants sont devenus propriétaires avant l’âge de 40 ans alors que la proportion de non-migrants ayant accédé à la propriété au même âge est de 13 %.
Il ressort de l’enquête menée en 1992 que la possibilité de parachever une insertion urbaine complète est quasiment nulle lorsque la migration n’est pas définitive.
D’une manière générale, 50 % des personnes actives à Bamako ont occupé leur premier emploi dans le secteur informel. Pour les migrantes, cette proportion s’élève à plus de 70 % contre 63,6 % pour les migrants.
Selon les résultats de l’enquête, les migrants trouvent beaucoup plus rapidement du travail en ville que les non-migrants. En effet, 70 % des hommes migrants mettent moins d’une année pour s’insérer sur le marché du travail à Bamako, ce qui remet en cause l’idée reçue selon laquelle ils sont défavorisés sur le marché du travail urbain.
Cependant, la situation est différente pour les femmes. Celles-ci accèdent moins rapidement au marché du travail. Ce sont 79 % des migrantes à Bamako qui n’obtiennent pas un premier emploi lors de leur première année de séjour. Une explication plausible de ce retard est l’importance des charges domestiques.
Les analyses approfondies en cours des données de l’enquête sur l’insertion urbaine à Bamako permettront d’éclairer davantage les choix politiques dans les domaines de l’habitat et de l’emploi.
Mamadou Kani Konaté
Sociologue / Centre d’études et de recherche sur la population pour développement (Mali)


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Brésil


De la campagne aux favelas


Avec le développement des latifundias, les petits paysans brésiliens, privés de leurs terres, sont contraints de migrer. Destination : la périphérie insalubre des grandes villes.

Selon le recensement de 1991, la population brésilienne était de 146,2 millions d’habitants. Environ 32 millions d’entre eux sont quotidiennement confrontés à la faim. La moitié de cette population à faibles revenus vit en milieu urbain. D’ailleurs, vingt-trois villes du pays comptent plus d’un million d’habitants.
La région de São Paulo compte plus de quinze millions d’habitants et celle de Rio de Janeiro presque dix millions. A elles seules, les favelas de Rio abritent plus d’un million de personnes. D’une manière générale, la population pauvre habite dans les bidonvilles et les cités-dortoirs à la périphérie des grandes agglomérations. Ces communautés bénéficient rarement de services publics et sont exposées à de multiples risques, les inondations notamment. Comment en est-on arrivé là ?
Le surpeuplement des villes trouve en partie son origine dans l’exode rural, lui-même lié à la dégradation de l’environnement et à la question agraire. C’est à partir des années 60 et surtout des années 70 que la crise socioécologique s’intensifie. Elle est le résultat d’une profonde et rapide transformation de l’organisation de l’espace rural. Ce processus a combiné les principes de la Révolution verte, comme paradigme technologique de la stratégie de modernisation, avec le renforcement du latifundium, au détriment des petits agriculteurs.
Le processus de concentration foncière, ajouté à un modèle agricole écologiquement prédateur - prééminence de monocultures extensives et usage non contrôlé des pesticides et des engrais chimiques - , s’est généralisé dans tout le pays. La dégradation du sol et le déboisement ont engendré au long des années des conséquences sociales directes ; parmi elles, l’intensification de l’exode rural. Des millions de travailleurs ruraux expulsés de leurs terres ont été obligés de migrer. On estime qu’entre 1970 et 1980, près de 25 millions de personnes ont ainsi quitté les zones rurales. Si une partie de cette population a suivi le mouvement d’ouverture des fronts pionniers (Amazonie, Mato Grosso, etc.), la majorité s’est en revanche dirigée vers les grandes villes, surtout dans la région sud-est.
Ce n’est donc pas surprenant si aujourd’hui environ 60 % de la population du Brésil vit dans des zones urbaines. Si cette tendance se poursuit, près de 80 % de la population, soit plus de 120 millions d’habitants, vivront dans des villes en l’an 2 000. Cette urbanisation mal maîtrisée met en évidence la relation étroite qui existe entre la question agraire et l’exode rural.
La concentration foncière, productrice d’inégalités sociales et de pauvreté, a aussi un impact négatif sur l’environnement. Il est donc urgent de briser le cercle vicieux de l’expropriation des petits paysans, afin de freiner l’exode rural. C’est l’unique chance d’une réorganisation de la société et de l’aménagement du territoire autour d’engagements concrets pour la satisfaction des besoins vitaux de tous dans le respect de la diversité.
Ibase (Brésil)

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