Vivre Autrement n° 13, vendredi 14 juin 1996, dossier
Coopération
Les agences bilatérales de coopération, dont les budgets sétiolent, investissent cinq fois plus dans les aéroports et les zones portuaires que dans le logement. Les politiques dajustement dictées par la Banque mondiale contraignent les municipalités du Sud à sabrer dans leurs dépenses sociales. Sil est nécessaire de trouver de nouveaux mécanismes de financement, les agences de coopération doivent aussi réfléchir à une allocation plus équitable de leurs ressources.
Au sommaire de ce dossier :
La dernière roue du carrosse, par Farid Yaker (Enda tiers monde)
Financements : villes du Sud cherchent fonds, par Jean-Marie Cour (Club du Sahel)
Banque mondiale : silence, on ajuste, par Annik Osmont (Institut français durbanisme)
Coopération décentralisée : de ville à ville, par Axel Lecomte et Charles Nachmback
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La dernière roue du carrosse
Lhabitat et les services urbains de base sont le parent pauvre dune aide internationale en diminution et qui reste consacrée aux grands projets de développement.
Les agences de coopération internationale nont accordé, jusquà présent, quune très faible priorité au développement urbain et au financement de lhabitat et des services de base. La majorité des agences officielles ont par ailleurs évité de prendre pour partenaires des acteurs locaux, ou ont échoué quand elles ont tenté de le faire. Au premier rang de ces acteurs, les municipalités, qui sont responsables de la fourniture des services de base mais dont la surface financière et technique est nettement insuffisante. Au second rang, les associations locales, qui sont la clé de la participation communautaire.
Les financements internationaux en faveur des projets dhabitat proviennent de trois sources principales. La première, et de loin la plus importante, est celle des financements multilatéraux. Il sagit principalement des banques de développement et notamment de la Banque mondiale. La seconde source de fonds provient des agences de coopération bilatérales. Lapport du secteur associatif et principalement dOng du Nord, telles que le Ccfd (France), Misereor (Allemagne), Cebemo et Novib (Hollande) ou Oxfam et Sce (Royaume-Uni), représente enfin une troisième source internationale de financement.
Bien que le montant total des financements accordé par le secteur non gouvernemental soit très largement inférieur aux montants alloués par les deux groupes précédents, la priorité que ces Ong accordent à lamélioration des services de base et du cadre de vie des quartiers défavorisés et loriginalité de leurs méthodes dintervention en font des acteurs significatifs dans ce domaine précis.
Financer le logement
Au cours de la période 1980-1993, la part des financements de projets consacrés à la construction ou à la réhabilitation de logements a représenté moins de 3 % des financements globaux de la majorité des agences de coopération. La proportion de fonds allouée à ce secteur est en outre en diminution constante. La tendance a été dappuyer des projets non conventionnels de logement. De nombreux projets de réhabilitation de lhabitat spontané (amélioration de laccès à leau potable, évacuation des eaux usées, etc.) ont ainsi été financés. Certaines interventions ont également permis de fournir des titres de propriété à des occupants illégaux.
La Banque mondiale est de loin le principal financier de projets de réhabilitation. De 1974 à 1993, elle a ainsi financé plus de cinquante de ces programmes et plus de seize projets de « développement intégré communautaire » comportant une amélioration des infrastructures et services urbains dans des quartiers dhabitat spontané. Malgré cela, ces actions ne représentent que 1 % de son portefeuille de projets.
Si les projets de réhabilitation ont réussi à améliorer le sort de millions de personnes à un coût relativement réduit, ils ont cependant rencontré de sérieux problèmes de maintenance des infrastructures et services mis en place. Une attention insuffisante a ainsi été accordée au renforcement des capacités de gestion des autorités locales et des groupes de base, ces derniers nayant été en règle générale que marginalement impliqués.
Les agences de coopération bi- ou multilatérales accordent en général une plus grande priorité au financement des infrastructures et services urbains liés au logement quau logement lui-même. Les engagements en faveur de leau et de lassainissement ont ainsi été six fois supérieurs à ceux destinés à lhabitat spontané entre 1980 et 1993. Cette tendance sest particulièrement renforcée depuis le début des années 90, surtout si lon comptabilise, en plus des dépenses classiques (assainissement, eau, déchets), les dépenses pour les soins de santé primaires et léducation de base qui sont en augmentation.
Avec 22 milliards de dollars dépensés entre 1980 et 1993, la Banque mondiale est de loin le principal bailleur de fonds pour cette catégorie de projets. Près de la moitié de ce montant a été allouée à des activités dadduction deau, dassainissement ou de drainage, 25 % aux soins de santé primaires et 20 % à des actions déducation de base. Le reste de ces fonds sont employés pour atténuer les effets des politiques dajustement structurel.
Le secteur social sur la touche
Bien quil soit difficile dévaluer les politiques bilatérales de coopération, le Comité daide au développement de lOcde concluait que la majorité des pays occidentaux consacraient moins de 10 % de leur APD à la santé, à leau et à lassainissement, soit une proportion très inférieure aux recommandations de lOms dans le cadre du programme « santé pour tous » qui visait à garantir dès 1990 un accès à leau potable et à lassainissement à tous les habitants du Sud. Compte tenu de la faible priorité également accordée par les pays bénéficiaires à ces secteurs, il nest pas surprenant de constater quen 1991, près de deux milliards de personnes ne disposaient pas déquipements dassainissement adéquats et quau Sud, près de la moitié des urbains navaient toujours pas accès à leau potable. Quant à la Banque mondiale, on estime que ses engagements en Amérique latine sont quarante-cinq fois inférieurs aux investissements des Etats, eux-mêmes largement insuffisants.
Il est en revanche réconfortant de constater que les Ong accordent pour leur part une plus grande importance au financement des actions de santé primaire, déducation ou daccès à leau potable et à lassainissement. Certaines actions innovantes, telles que le projet Orangi (du nom dun quartier de Karachi, au Pakistan) qui touche près de 70 000 personnes, sont de grande envergure et sont en voie dêtre reproduites dans dautres centres urbains.
Pendant des dizaines dannées, la majorité des agences de coopération ont donné la priorité au développement rural et aux projets agricoles. Malgré lurbanisation rapide des villes du tiers monde, peu était fait pour que les autorités municipales ou les gouvernements puissent avoir les capacités et les ressources pour gérer la croissance des besoins. Ce constat, ainsi que les échecs de nombreux programmes, ont certainement encouragé les agences de coopération à limiter leur soutien aux grands projets au profit dun appui au développement des capacités institutionnelles des gouvernements. On note également, au cours des dernières années, le développement dune série dinitiatives en faveur de villes et dautorités municipales du Sud. Les jumelages liant des autorités urbaines du Nord et du Sud sont ainsi en augmentation et de nombreux réseaux de villes se constituent. Un nombre croissant dagences de coopération ont désormais pour partenaires des autorités locales et les maires de nombreuses villes du Sud sont de plus en plus sollicités à un niveau international.
Initiatives locales
Un grand nombre dagences de coopération saccordent aujourdhui pour penser que les réponses les plus innovantes et les plus efficaces aux problèmes de logement et damélioration du cadre de vie des plus pauvres ont été apportées, non pas par les agences de coopération, mais par des intervenants locaux ou nationaux tels que les fédérations communautaires, les Ong ou encore les municipalités du Sud. La tenue de la conférence de Dubaï, en novembre dernier, sur les « meilleures pratiques urbaines » atteste également ce changement dorientation. On y a exprimé un regain dintérêt pour la démultiplication dinitiatives locales caractérisées par la forte implication des populations et par leur coût bien moins élevé que celui des projets classiques.
Comme le note David Satterthwaite de lIied (Institut international pour lenvironnement et le développement), la connaissance de ces nouvelles initiatives urbaines au cours des trente dernières années a progressé beaucoup plus vite que les capacités des agences officielles à mettre en oeuvre des politiques efficaces. De nombreuses contraintes entravent encore le fonctionnement de ces dernières et font en sorte quelles ont toujours plus de facilité à financer de gros projets plutôt quune multitude dinitiatives locales qui ont néanmoins prouvé leur capacité à améliorer les conditions de logement, daccès à leau potable, aux soins de santé primaire et à léducation des segments les plus pauvres des villes du Sud.
Farid Yaker
Enda tiers monde
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Financements
Villes du Sud cherchent fonds
>Cest à notre époque que seffectue lessentiel du peuplement de la planète. Cest sur notre capacité à gérer et à financer ce processus que les générations futures nous jugeront.
Entre 1950 et 2020, la population urbaine de lensemble des pays en développement aura été multipliée par vingt, et celle de lAfrique sub-saharienne par plus de trente ! Dans cette région où laccumulation de capital physique est restée longtemps très modeste, la construction du cadre de vie (infrastructures, bâtiments) permettant à la population de sinstaller, à la division du travail de sopérer et au marché de se développer constitue une priorité.
En proportion du PIB de la région ou du pays considéré, le besoin dinvestissement de peuplement est dautant plus lourd que le taux de croissance de la population est élevé. Ainsi, une ville dont le taux de croissance est de 7 % par an doit, pour assurer sa seule croissance, investir près du tiers de son produit brut. Pour lensemble de lAfrique de lOuest, le seul investissement de peuplement, réalisé pour plus des deux tiers par le privé, a représenté léquivalent de 20 % du produit régional brut réel. La croissance très rapide des villes impose non seulement de créer de nouveaux quartiers, mais aussi de restructurer en profondeur les quartiers et les équipements publics existants : quoi de comparable entre le Niamey daujourdhui (500 000 habitants) et le poste administratif de 30 000 habitants de 1960 ?
La crise et les programmes dajustement structurel ont eu pour effet de diviser par quatre linvestissement public de peuplement par habitant nouveau, par rapport aux années 70. Pour rattraper le retard et accompagner la croissance urbaine, il faut rationaliser les dépenses publiques, améliorer la gouvernance, mobiliser les ressources locales, accroître la participation et accroître substantiellement et durablement les dépenses dinvestissement public de peuplement, faute de quoi lobjectif du « développement durable » ne resterait quun voeu pieux.
Alors que les besoins dinvestissement de peuplement se sont fortement accrus au cours des deux dernières décennies, les transferts de ressources financières extérieures nettes par habitant à destination des pays en voie de peuplement se sont fortement contractés. Les prêts non concessionnels, dont la durée damortissement et les taux sont inadaptés aux investissements de peuplement, se traduisent souvent par des transferts nets négatifs. Le besoin de financement extérieur net de lAfrique de lOuest correspondant aux seuls investissements de peuplement est de lordre de 3 à 4 % de son produit régional brut réel. Cest donc au total de lordre de 5 à 7 milliards de dollars, croissant à 5 % par an, que la région doit recevoir, et lon sait quelle ne peut compter avant longtemps sur un apport net significatif dinvestissements directs étrangers pour financer ses infrastructures. Comment assurer une plus grande régularité dans le temps des transferts nets qui lui sont nécessaires, tout en évitant le piège de lendettement croissant ?
Le besoin de financement résultant du peuplement étant durable et non conjoncturel, la solution la plus simple serait de recourir systématiquement à des transferts officiels non remboursables, et ce aussi bien pour les pays les moins avancés que pour les pays à revenu intermédiaire, qui sont aussi des pays dimmigration. La vocation première de laide publique au développement devrait dailleurs être de contribuer à léquipement du territoire et au maintien de conditions propices à linitiative privée et à la mobilité des facteurs, y compris la population, dans lespace régional.
Comment financer de tels transferts, alors que les pays riches séloignent de plus en plus de lobjectif de 0,7 % de leur PIB à consacrer à laide publique au développement - objectif qui ne correspond à rien puisque les besoins des pays en développement non encore émergents nont aucune raison de croître au même rythme que léconomie des pays riches -, et quils assortissent leur aide de conditions de plus en plus contraignantes ?
Les pays riches doivent payer
La manière la plus simple et la plus efficace dorganiser ces transferts publics est de recourir à la création de droits de tirage spéciaux (Dts). Les Dts constitueraient des créances sur les économies des pays à monnaie de réserve et opéreraient donc un prélèvement sur la richesse de ces pays et sur les détenteurs des monnaies de réserve. Ce prélèvement serait logique, car le peuplement est un problème qui engage la responsabilité de tous les pays. Et les transferts sont, dune certaine façon, le « prix à payer » par les pays riches en contrepartie des restrictions imposées aux migrations internationales, dans un monde caractérisé par ailleurs par la libre circulation des facteurs autres que les personnes. Rapporté au volume de lactivité des pays riches, ce prélèvement serait modeste, par comparaison avec leffort consenti dans le passé, soit pendant la période de peuplement du nouveau monde, soit pendant les périodes de reconstruction suivant les grands conflits. Enfin, la relance des dépenses dinfrastructure aurait des retombées positives immédiates et indirectes sur léconomie des pays riches, et le prélèvement correspondant serait sans doute moins inflationniste que les pratiques actuelles de financement par emprunt, suivi de rééchelonnements et dabandons de créances.
Créer des monnaies locales
Lindigence actuelle de la plupart des collectivités locales dAfrique apparaît bien plus préoccupante que la pauvreté de leurs habitants : par habitant, les budgets des collectivités locales y sont de lordre de mille fois plus faibles quen Europe, alors que ces collectivités sont confrontées à des taux de croissance de leur population de lordre de 5 % par an ! Moins une municipalité dépense, moins elle peut mobiliser de ressources et moins elle est capable de concevoir lavenir et de convaincre ses administrés de lutilité du service public. Comment remédier durablement au sous-investissement public local ? La première mesure consiste à remettre les opérateurs économiques locaux au travail en donnant aux collectivités la faculté de dépenser à bon escient. Les besoins sont faciles à identifier, et les moyens nécessaires pour la conception et la réalisation des travaux dintérêt local (compétences, main doeuvre, matériaux) existent généralement, sauf, bien souvent, les moyens de paiement : les économies locales manquent cruellement de liquidités. Alors que le secteur privé peut se débrouiller en recourant au troc ou à des mécanismes de financement informels (tontines, trafic illicite), les collectivités locales ne disposent généralement pas de telles facilités.
Partant de ce constat, et en sinspirant des solutions mises en oeuvre en dautres temps dans les pays aujourdhui développés, pourquoi ne pas expérimenter la formule consistant à mettre en circulation dans léconomie locale une sorte de « monnaie locale » à convertibilité limitée et différée dans le temps ? Pourquoi les villes dAfrique devraient-elles payer leur croissance au comptant (sans dépenser plus quelles ne génèrent de ressources), alors que nos propres villes se sont souvent équipées en créant les moyens de paiement nécessaires, soit sous forme demprunts jamais remboursés, soit par création monétaire pure et simple ?
Jean-Marie Cour
Club du Sahel