Vivre Autrement, n° 12 du jeudi 13 juin 1996, dossier violence urbaine (suite des articles)
Congo
Brazzaville au bord du chaos
Depuis quatre ans, Brazzaville, la capitale du Congo, vit dans un climat de violence ouverte ou larvée, entretenue par les multiples milices qui se réclament des factions politiques.
Il suffit de se promener à Brazzaville pour découvrir un modèle de ville balkanisée. Au nord règnent les milices proches de lancien président Denis Sassou Nguesso. Au sud, celles du leader de lopposition, Bernard Kolélas, imposent presque un Etat dans lEtat. Tandis quà lest, celles de la mouvance présidentielle veillent sur leurs positions territoriales acquises de haute lutte, après y avoir expulsé de force les indésirables. Les noms de ces milices - cobras, ninjas et autres zoulous - résonnent comme des titres de films dhorreur et évoquent à eux seuls le climat de violence ouverte ou larvée que connaît Brazzaville depuis quatre ans. Selon certaines estimations, le bilan des affrontements est lourd : 2 000 morts, des centaines de mutilés et près de 50 000 personnes sans abri. A ce triste tableau, il faut ajouter la profonde déchirure du tissu social, la désolation des villes secondaires (Dolisie, Nkayi) vidées dune partie de leurs populations non autochtones et la circulation massive des armes, source dinsécurité dans la quasi totalité des villes congolaises.
A bien des égards, Bernard Kolélas - originaire du Pool, la région la plus urbanisée située au sud du pays - apparaît comme le vainqueur des affrontements politiques générateurs de ces violences. Lhomme de Bakongo (quartier populaire de la capitale) réussit à contenir la pression des milices de la mouvance présidentielle.
Redoutable machine
En même temps quil prend soin de rassurer sa base ethnique à travers les succès souvent inattendus de ses milices, Kolélas administre la preuve que dans les moments de grandes recompositions politiques, le Pool, sa région, et ses leaders politiques sont incontournables. Cest dailleurs dans ce sens seulement que la formule apaisante de lactuel président Pascal Lissouba « le Pool est la locomotive du Congo » prend toute sa portée. Lobjectif nest-il pas de ramener la paix dans un pays également en proie à dénormes difficultés économiques ?
Quoiquil en soit, le Congo, jusque-là pris dans le clivage Nord-Sud, découvre lexistence dun sud du Sud - le Nibolek étant la région sud rurale, doù est originaire le président Lissouba - à travers les affrontements sanglants de juin, juillet et août 1993. Bénéficiaire dune espèce de transfert rotatif du pouvoir politique (le pays ayant été pendant longtemps dirigés par des chefs dEtat originaires du nord du pays), le « Nibolek » (pour désigner les leaders politiques, leurs partisans et les milices), redoutable machine de mobilisation, réalise subitement la difficulté denraciner sa volonté dhégémonie dans une capitale qui lui est hostile. Faute de ne pouvoir déplacer la capitale, le « Nibolek » opte pour linstallation massive de sa base ethnique à Brazzaville. Ainsi dans les quartiers de Moutabala, Diata, Mfilou, les partisans (ou identifiés comme tel) de Kolélas, aggressés et expropriés, sont remplacés par des hommes et des femmes ethniquement proches des milieux gouvernementaux.
Après plus dun siècle de brassage inter-ethnique, de cosmopolitisme légendaire, Brazzaville cesse ainsi dêtre un cadre de libre circulation et de libres relations. La juxtaposition des périmètres ethno-militaro-politiques réduit désormais ses fonctions urbaines, faisant delle un enjeu de pouvoir où la violence tient lieu de mode de négociation entre élites politiques.
Certes, un comité pour la paix est chargé de désarmer les civils dans les quartiers et dinstaurer la paix. Certes, il est prévu un fonds pour lindemnisation des victimes des violences. Mais pour linstant, le marché noir des armes légères sintensifie, alimenté par toutes les factions (surarmées quelles sont) dont la rhétorique sur la paix nest que la face cachée dintenses manoeuvres à lapproche des élections présidentielles de 1997. En tout cas, le programme dintégration des milices dans larmée révèle le peu de marge de manoeuvre dont dispose le gouvernement. Dailleurs, en recourant à cette solution pour les neutraliser, il sexpose aux sanctions des bailleurs de fonds opposés au recrutement massif dans la fonction publique.
Grégoire NDaki
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Inde
Violence dEtat et grand banditisme
Calcutta a été épargnée ces dernières décennies par les affrontements inter-religieux ou inter-communautés. Mais la population est victime de la répression politique ou du grand banditisme des mafias.
Aux environs de minuit, le 17 mars 1993, Calcutta est secouée par une très forte explosion qui détruit plusieurs immeubles dans un quartier commercial populaire de la ville. Bilan : 65 personnes tuées dont une majorité de musulmans. Cet attentat, qui survient deux mois après les émeutes inter-religieuses de Bombay et seulement cinq jours après les explosions meurtrières qui ont dévasté des tours dans la capitale économique de lInde et qui ont été attribuées à des musulmans dobédience mafieuse, a pris au dépourvu les Calcuttiens, fiers de la tradition dharmonie inter-confessionnelle de leur ville. En effet, dans un pays qui vit dans la crainte constante des émeutes opposant les Hindous à la minorité musulmane, nayant pas connu de conflits religieux de grande envergure depuis 1964, Calcutta fait figure dexception. Dailleurs, on apprendra quelques jours plus tard que le bâtiment où sétait produite lexplosion de mars 1993, propriété dun gangster, abritait en fait un cercle de jeux clandestin et servait vraisemblablement de dépôt dexplosifs. Lexplosion aurait été accidentelle !
Si Calcutta a été épargnée ces dernières décennies par des affrontements inter-religieux ou inter-communautaires, la ville nest pas pour autant exempte de tensions et de violences. Dès les années 60, ces tensions se sont posées essentiellement en termes de conflits de classes en raison de la très vive politisation de la vie bengali. On se souvient du terrorisme perpétré entre 1969 et 1971 par des étudiants maoïstes, plus connus sous le nom de naxalites.
Ces derniers étaient convaincus que cest par la lutte armée quils pouvaient instaurer « la dictature du peuple ». Aussi sattaquaient-ils aux propriétaires féodaux, à la bourgeoisie compradore et aux représentants de lEtat. Régulièrement, des bus étaient attaqués et des trams incendiés ; des écoles et des collèges étaient aussi attaqués à la grenade et des cadres syndicaux et politiques assassinés. Suivit alors une répression terrible sous la houlette du parti du Congrès, au pouvoir au Bengale jusquen 1977. Selon lorganisation Amnesty International, des milliers de militants naxalites auraient été arrêtés ou tués lors des affrontements avec les forces de lordre. Nombre dentre-eux ont trouvé la mort dans la prison sous la torture.
Terrible répression
Calcutta est aussi un haut lieu dagitation ouvrière, qui a souvent dégénéré en affrontements meurtriers entre la police et les manifestants. Entre 1980 et 1994, le Bengale occidental a connu, outre 25 jours de grève générale, plus dun millier de grèves locales. Compte tenu des liens très étroits entre les partis politiques et les syndicats, les manifestations organisées par lopposition pendant la période des grèves se transforment en manifestations antigouvernementales qui donnent lieu à des débordements. Ceux-ci entraînent lintervention de la police qui nhésite pas à tirer sur la foule. De laveu même du premier ministre du Bengale, il y aurait eu entre janvier 1993 et juillet 1994 quelque 212 cas de fusillades qui auraient causé la mort de 84 personnes et blessé 765 autres. Jyoti Basu a également précisé au Parlement que dans 90 % des cas, la police a tiré sur des « éléments antisociaux et des casseurs ». Ces « antisociaux », selon la terminologie du gouvernement local, sont souvent des hommes et des femmes modestes qui protestaient contre laugmentation des tarifs des transports en commun (autobus et tramways), contre les pannes délectricité trop fréquentes et contre des fermetures dusines. Quelle meilleure preuve de la collusion entre le gouvernement marxiste et la police, celle-là même que les marxistes sinterdisaient dutiliser contre des luttes démocratiques à leur arrivée au pouvoir il y a près de vingt ans !
Enfin, une autre source de violence à Calcutta est la guerre des gangs qui éclate régulièrement autour du partage des marchés dans les quartiers. Ces malfaiteurs - souvent à la solde des factions ou des partis politiques rivaux - sentre-déchirent, prenant en otage les populations démunies des bidonvilles. La police est impuissante face à ces criminels, quand elle ne collabore pas activement avec eux.
A Calcutta, les polarisations idéologiques favorisées par le long règne communiste, conjuguées à une nette paupérisation de la classe moyenne urbaine, ont engendré une criminalité et des tensions plus politiques quethniques ou religieuses. Ces tensions sont allées croissant ces dernières années, comme en témoigne la recrudescence du banditisme urbain.
Tirthankar Chanda
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France
Banlieues oubliées
Dans nombre de cités-dortoirs construites dans les années 60, chômage et frustrations poussent les jeunes dans la rue. Ces violences urbaines font le jeu de lextrême-droite.
La première explosion de violence urbaine dans le quartier des Minguettes à Vénissieux, commune limitrophe de la ville Lyon, remonte à 1981. La presse, à lépoque, parle « descarmouches entre jeunes et forces de police ». Neuf ans plus tard, en octobre 1990, nouvelle explosion de violence dans une autre commune de la banlieue lyonnaise, Vaulx-en-Velin. Mais cette fois la presse parle d« émeutes », de « guérilla urbaine », d« intifada » des banlieues. Des commentaires que lon retrouve désormais après chaque explosion de violences urbaine.
Ce changement radical de vocabulaire traduit-il une réelle aggravation de la situation dans les banlieues française ? Et si oui de quelle nature est-elle ? Précisons demblée que toutes les banlieues sont loin dêtre touchées par la violence. Jusquici, les explosions ne se sont produites que dans les banlieues de quelques grandes agglomérations, Paris et Lyon ; et dans deux villes, Lille et Marseille. En outre, elles ont seulement touché certains quartiers : le Val-Fourré à Mantes, la Grande-Borne à Grigny, le Mas du taureau à Vaulx-en-Velin, etc. Autrement dit, la plupart des banlieues françaises sont tranquilles.
En fait, limage de la banlieue est souvent réduite à celle des cités, des grands ensembles. Il est vrai que barres et tours marquent fortement le paysage urbain de certaines villes de banlieue. Les problèmes économiques, sociaux et culturels qui sy posent sont complexes. Au-delà les fortes explosions urbaines qui sont en fait rares, il existe une violence urbaine au quotidien qui prend la forme de la délinquance dont les effets politiques sont redoutables.
Trafics en tous genres
En effet, ces cités - construites rapidement et majoritairement dans les années soixante et consacrées principalement aux logements sociaux - sont de plus en plus perçues comme des lieux dinsécurité, de non-droit, de trafics en tous genres (celui de la drogue étant loin dêtre le plus marginal), où, croit-on, la police nose plus saventurer, où, affirme-t-on, les lois de la République ne sont plus appliquées.
Dans ces quartiers, se trouve concentrée une majorité de population étrangère ou dorigine étrangère, les « immigrés », un terme qui recouvre des situations juridiques très diverses, puisque nombre dentre eux, surtout les plus jeunes, ont la nationalité française. Cette concentration de population « étrangère » a conduit, on le sait, à qualifier ces quartiers de ghettos, à limage des quartiers noirs des villes américaines, bien quen France les étrangers ny soient jamais majoritaires. Nombre dindicateurs économiques et sociaux montrent bien quil sagit de populations en grande difficulté : les taux de chômage y sont élevés - 20 % de la population active, voire plus pour les jeunes -, les revenus y sont inférieurs à ceux de lensemble de la population de la ville, la moitié des ménages y est souvent non-imposable, le taux déchec scolaire supérieur à celui des autres quartiers, les familles monoparentales plus fréquentes et les Rmistes (ceux qui perçoivent une allocation de lEtat dite Revenu minimum dinsertion) plus nombreux. Il y a bien là un réel processus de ségrégation spatiale qui accentue le sentiment de ségrégation sociale, de relégation, voire dabandon.
Dautres jeunes, une très petite minorité pour linstant, souvent après une période de galère, rejoignent les mouvements islamistes pour retrouver une certaine dignité. Mais ils sont de plus en plus nombreux à ne plus se sentir liés au devenir de la communauté nationale et à se dire plus « Arabes » que « Français ». Il est à noter que parfois les émeutes urbaines se déclenchent en riposte à ce que ces jeunes considèrent comme une provocation raciste.
Provocation raciste
Les conséquences politiques de cette situation sont connues : la montée des scores du Front national (lextrême-droite) aux élections, y compris dans les banlieues autrefois ouvrières. Quelque 30 % des Français approuvent les propositions du parti de Jean-Marie Le Pen sur limmigration, cest-à-dire le retour organisé des étrangers non-européens dans leur pays. On comprend que le gouvernement, dans son plan pour les banlieues lancé en 1996, ait prévu la création de 100 000 emplois réservés aux 18-25 ans. Certes, un meilleur accès au marché de lemploi est indispensable pour enrayer les violences urbaines quotidiennes et, indirectement, faire chuter la délinquance et donc le sentiment dinsécurité si propice au succès du Front national. Mais il faut aussi offrir à la jeunesse française dorigine maghrébine, nombreuse dans ces quartiers de banlieue, des raisons dappartenir à la communauté des citoyens qui constituent la Nation.
Béatrice Giblin
Géographe
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Drogues
Le feu aux poudres
Dans certains pays du Sud, la violence urbaine liée à la drogue prend un tour spectaculaire. Les pays du Nord, depuis longtemps frappés par ce fléau, hésitent entre répression et dépénalisation.
Medellin était le fief de Pablo Escobar, le célèbre trafiquant de drogue colombien abattu par la police en décembre 1993. Avec les règlements de compte quotidiens et les exactions des milices privées, Medellin avait acquis la réputation, quelle traîne encore derrière elle, de ville la plus dangereuse et la plus violente de Colombie. Les tueurs à gage sy recrutaient parfois au sein des bandes denfants des rues.
A Rio de Janeiro au Brésil, les trafiquants de cocaïne ont pris le contrôle de nombreuses favelas, appliquant leur loi à coups de rafales darmes automatiques. Ils font régner lordre dans les rangs des petits malfrats enrôlés et tiennent la police en respect. Dans la capitale malienne, Bamako, les jeunes qui reniflent des solvants seraient les auteurs de nombreux larcins. Excédée, la population exerce parfois « sa » justice, directe et barbare : un litre dessence, une allumette qui craque, et le corps de la victime se tord sous les flammes.
Même si, dans certains pays du Sud, la violence urbaine liée à la drogue prend un tour spectaculaire, les pays du Nord ne sont pas épargnés. A commencer par les Etats-Unis où, à Chicago, le ghetto du centre ville, déserté par les forces de lordre, est devenu le territoire de la drogue. Les bandes rivales, armes au poing, sy affrontent pour le contrôle des marchés, obligeant certains résidents à dormir à même le sol chez eux de peur de recevoir une balle perdue. En 1993, aux Etats-Unis, 60 % des détenus étaient inculpés pour des délits liés à la drogue, contre 25 % en 1980. Une étude récente, menée dans une centaine de villes, a montré que dans les plus importantes dentre elles, plus de la moitié des actes criminels étaient liés à la drogue.
Infractions en hausse
Même si dans les autres pays du Nord on nen est pas à une telle proportion, le lien entre drogue et augmentation de la délinquance ne fait plus de doute. Cest le cas en France où ladministration judiciaire distingue, depuis 1988, les infractions à la législation sur les stupéfiants (ILS) dans ses statistiques. En 1994, avec 21,3% des délits (contre 14,1% en 1988), les ILS représentaient le second poste des infractions, juste derrière les vols.
La violence au quotidien nest pourtant généralement pas le fait des trafiquants, gros détaillant ou petits dealers. Comme toutes les activités illégales, le trafic de drogue a besoin de discrétion pour perdurer. La casse, les vols à larraché, les cambriolages, les agressions dans les pharmacies - qui ne sont pas rangés dans la catégorie ILS - sont pourtant à mettre au compte des toxicomanes entrés en délinquance par la nécessité de se procurer leur drogue. Les doses de lhéroïnomane par exemple lui coûtent environ 1 000 FF par jour, une inflation qui est la conséquence directe de lillégalité de leur commerce.
Mais à cela, il faut ajouter la pénalisation de la consommation, que la « vieille » loi française de 1970, lune des plus répressive en Europe (avec le Portugal et le Luxembourg), persiste à maintenir.
Si bien quaujourdhui, en France, les toxicomanes sont victimes dun double langage. Dun côté, on constate, depuis trois ans, une modification profonde des méthodes de prise en charge (distribution de seringues stériles, usage de la méthadone) sous la pression du sida. De lautre, la loi considère toujours le port de la seringue comme une présomption dusage, et le toxicomane avant tout comme un délinquant.
Les effets de cette législation sont désormais dénoncés par des voix de plus en plus nombreuses. Dans les années 70, ce sont les consommateurs de stupéfiants eux-mêmes qui en revendiquaient la dépénalisation. Aujourdhui, magistrats, juristes, sociologues, psychiatres et médecins généralistes les ont rejoints. Au nom du fait quune loi nest pas censée aggraver le trouble de lordre public ou provoquer la marginalisation dun groupe dindividus de la société.
Patrick Piro