Vivre Autrement, n° 12 du jeudi 13 juin 1996, dossier
Violences
Partout dans le monde, la violence urbaine croît à un rythme vertigineux. Si lexclusion sociale fabrique des délinquants, les populations marginalisées sont aussi les premières victimes.
Au sommaire de ce dossier :
Villes explosives, par Gilbert Lam Kaboré
Brésil : sans toit ni loi, par Erminia Maricato (architecte, Université de São Paulo)
Afrique du Sud : le lourd héritage de lapartheid, par Zarina Patel (Université du Natal, Durban)
Congo : Brazzaville au bord du chaos, par Grégoire NDaki
Inde : violence dEtat et grand banditisme, par Tirthankar Chanda
France : banlieues oubliées, par Béatrice Giblin (géographe, Hérodote)
Drogues : le feu aux poudres, par Patrick Piro
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Villes explosives
Emeutes et troubles politiques, répression policière, agressions à main armée, vols à la tire, trafic de drogue. Les actes de violences sont légion dans les centres urbains où lanonymat favorise les dérives.
La violence exacerbée dans les centres urbains ? Yves Marguerat, chercheur à lOrstom(1), y voit trois grandes causes. La ville, surtout la ville capitale, concentre tous les pouvoirs. Contrairement à la campagne ensuite, où les sociétés rurales ont su contenir la violence et où « tout le monde connaît tout le monde », en ville, cest lanomie - « cest-à-dire, pour les sociologues, la disparition des freins, leffacement des repères qui canalisent habituellement les pulsions et les actions dans des limites tolérables pour le groupe » - qui permet bien des débordements. Enfin, dans les cités, où la monétarisation est très forte, tout sachète ; on assiste donc à une lutte acharnée pour laccession aux différents biens, et la richesse ostentatoire des uns peut créer chez les autres une rancoeur, transformée en agressivité à la première occasion.
Un mal partagé
Pour Yves Marguerat, la « violence den haut », pour reprendre le langage populaire ivoirien, est souvent dévastatrice : cest par exemple le coup dEtat au cours duquel les mutins commencent par occuper les points névralgiques (palais présidentiel ou siège de gouvernement, station de radio ou centraux téléphoniques) de la capitale. Des mutins, prêts à écraser toute résistance et qui nhésitent pas à tirer. De même, on la vu dans plusieurs villes africaines (Lomé et Madagascar au début des années 90), en période de troubles politiques, les forces de lordre peuvent être amenées à tirer sur la foule en
cas de manifestations (grèves générales, marches). La foule peut alors réagir par des jets de cailloux et de cocktail molotov et cest lengrenage. Dans dautres situations, les forces qui luttent pour le pouvoir séquilibrent et la ville devient un champ de bataille (Libéria, Mogadiscio).
Au-delà des violences politiques qui ont marqué notamment lAfrique et lAmérique latine ces dernières années, note Yves Marguerat, il y a aussi les conséquences de la pauvreté. Si des grandes villes latino-américaines (au Brésil par exemple) ont connu à plusieurs reprises des émeutes de la faim, ce phénomène est latent en Afrique. Au début des années 90, les habitants de banlieues pauvres nont pas hésité à prendre dassaut des quartiers riches de Nairobi au cours dune tentative de putsch.
Dailleurs, dans ces quartiers de la capitale kenyane, la plupart des portails des résidences luxueuses sont frappés des sceaux des multiples sociétés de gardiennage. La violence engendre son propre business ; à Abidjan, nombre de loubards se font recruter par des sociétés de gardiennage.
Dans les banlieues et les zones défavorisées des pays riches, en France ou aux Etats-Unis par exemple, ajoute Yves Marguerat, lexclusion, le chômage, la marginalisation et le rejet de certaines populations peuvent entraîner des irruptions de violence.
En Afrique de lOuest, lapparition des drogues dures (lhéroïne en 1988, la cocaïne en 1990 et le crack en 1992) sest accompagnée dune aggravation sensible de linsécurité dans les centres urbains. On agresse, on vole pour se procurer sa dose, et le phénomène touche aussi bien des marginaux que des jeunes gens de bonne famille.
La violence peut être organisée : cest le cas du gangstérisme, le crime organisé dans les villes, type mafia. Yves Marguerat cite le cas de la Camorra napolitaine, des cartels colombiens, des triades chinoises et autres Yakuza japonais. Ici, on assiste à de véritables guerres entre clans de truands pour le contrôle des activités lucratives dans les centres urbains (débits de boisson, salles de jeux).
Pour Yves Marguerat, la violence est un « fait social total » et cest dans le cadre de chaque société « avec les conceptions, les clivages et les conflits qui lui sont propres, avec ses normes et son histoire spécifique » quil faut analyser ce phénomène si on veut lui apporter une réponse efficace.
Gilbert Lam Kaboré
(1) Yves Marguerat est lauteur dun Essai de typologie des violences, Orstom, 1995.
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Brésil
Sans toit ni loi
La ségrégation de lespace urbain nest pas seulement le reflet mais aussi le moteur des inégalités, également sources de conflits.
Dans les années 40, le tiers de la population brésilienne vivait dans les zones urbaines. Les villes étaient perçues comme modernes et avancées par rapport à la campagne qui représentait le Brésil archaïque et dépassé. Aujourdhui, surtout depuis le début des années 90, limage des villes - qui accueillent les trois quarts de la population du pays - est associée au trafic automobile chaotique, à la pollution, à la violence, aux favelas et aux enfants de la rue.
Certes, lindustrialisation et lurbanisation ont apporté des changements bénéfiques : le taux de natalité a chuté tout comme celui de la mortalité infantile. Il ne reste pas moins vrai quen dépit dune forte croissance économique (7 % en moyenne entre 1940 et 1980), le processus durbanisation et laccroissement des inégalités ont engendré une gigantesque concentration spatiale de la pauvreté. Les neuf métropoles brésiliennes qui concentrent près de 30 % de la population (42 millions de personnes en 1991), témoignent de manière criante des conséquences dramatiques de ce processus de croissance avec exclusion sociale.
Dans les années 80, les inégalités se sont en effet creusées : développement dun secteur informel précaire, multiplication du nombre de favelas, tandis que lenfance abandonnée envahit les rues des métropoles.
La ségrégation urbaine est lune des facettes les plus importantes de lexclusion sociale. Elle nest pas seulement le reflet mais aussi le moteur des inégalités. Pour beaucoup, aux difficultés daccéder aux services (y compris la justice) et infrastructures urbains dailleurs peu efficients sajoute la faible possibilité de trouver un emploi (surtout un emploi formel). Beaucoup sont également exposés à la violence (quelle soit loeuvre de délinquants ou déléments de la police), à la discrimination ethnique ou sexuelle.
Lillégalité dans le système doccupation des sols est le principal agent de ségrégation tant à la ville quà la campagne. Lillégalité foncière participe à une situation dillégalité généralisée : dans la relation de travail, dans la résolution des conflits, dans laction policière...
Dans le milieu urbain, la relation législation-marché foncier est au centre de la ségrégation territoriale. Cest dans les zones désertées par le marché immobilier privé et dans les terrains publics en région dévalorisée (dévalorisée parce qu aucune disposition ne réglemente loccupation des sols) que la population pauvre sinstalle : au bord deffluents, sur le versant des collines, sur des terrains inondables ou exposés à dautres risques, dans des régions polluées. A São Paulo par exemple, ville de 10 millions dhabitants dont le PIB est supérieur à celui du Chili, 15 % de la population vit dans des favelas, 49,3 % habite au bord deffluents, 32,2 % dans des zones inondables, 29,3 % sur des terrains en déclive, 24,2 % sur des terrains érodés et 0,9 % sur des dépôts dordure - certaines zones cumulant plusieurs risques à la fois.
La précarité des moyens de transports et leur coût sont des facteurs qui ont une influence sur la mobilité des habitants de la périphérie, fréquemment exilés dans leurs quartiers(1). Ce nest pas étonnant si, face à une situation de ségrégation spatiale prononcée, se développent des comportements et des mécanismes extralégaux qui sont imposés à la communauté par la violence ou qui sont acceptés spontanément et même désirés.
Dangereuse corrélation
La réalité est pourtant complexe. Une ambiguïté entre le légal et lillicite sintroduit dans lensemble de la société à laquelle ne peuvent échapper, bien au contraire, les institutions publiques. Les zones les plus démunies constituent un terrain fertile pour le clientélisme : les échanges de voix contre des promesses perpétuent des relations politiques archaïques.
Dans une société où le chômage et les inégalités sont structurelles, la plus grande nouveauté des années 80 est lexplosion de la violence urbaine. Globalement, à São Paulo, il existe une forte corrélation entre, dune part, les quartiers où les salaires familiaux sont les plus bas, où le taux déducation est le plus faible, où les conditions dhabitation et sanitaires sont les plus mauvaises, et, dautre part, le nombre dhomicides perpétrés. Un jeune Noir de la périphérie de Rio de Janeiro a plus de chance de mourir lors dun vol à main armée quun adulte Blanc habitant la riche zone du sud de la ville, même si lélite se croit la plus grande victime de la violence.
Laccroissement de la violence atteint donc principalement les populations cantonnées dans les quartiers périphériques où le taux dhomicide est bien supérieur à celui du reste de la ville. A São Paulo, il peut varier de 10 morts pour 100 000 habitants dans un quartier riche (Pinheiros par exemple) à 222
dans un quartier pauvre (chiffres de 1994)(2).
Cette réalité socio-spatiale nest pas connue. Prendre conscience de la ville réelle constitue sans aucun doute le premier pas pour la régularisation foncière et lamélioration des conditions de vie pour tous. Le combat contre la violence et pour la conquête de la citoyenneté dans les pays du Sud passe par la lutte pour lhabitat. Pour les militants brésiliens, la réforme urbaine - la lutte pour le droit à lhabitation et à la ville - est au coeur de laction contre lexclusion sociale.
Erminia Maricato
Architecte, Université de São Paulo
(1) Santos M., La Métropole corporative fragmentée, Nobel, São Paulo, 1990
(2) Maricato E., Métropole à la périphérie du capitalisme : illégalité, inégalité et violence, Huctec, São Paulo, 1996.
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Afrique du Sud
Le lourd héritage de lapartheid
Même avec la fin officielle de lapartheid et linstauration de la démocratie, la société sud-africaine a du mal à trouver le chemin de la paix. Dans ce pays, la violence, qui connaît des formes nouvelles, sest régulièrement accrue depuis les années 80.
La criminalité urbaine a connu une forte hausse en Afrique du Sud. Entre 1989 et 1994, les vols à main armée ont augmenté de 97 % et les assassinats de 48 %. Et les trafics darmes de 227 % entre 1992 et 1993. La violence nest pas seulement liée à lurbanisation accélérée et mal maîtrisée, mais aussi à la pauvreté et à lexclusion politique et sociale.
A lépoque de lapartheid, les ressources étaient concentrées entre les mains de la minorité blanche. Environ 80 % de la population devait se contenter de 13 % du territoire. La pression démographique et la pauvreté ont provoqué un exode rural massif. Résultat : un taux durbanisation en hausse et une prolifération de bidonvilles à la périphérie des centres urbains. La population des villes, environ 16 millions en 1985, devrait passer à quelque 36 millions en lan 2000. A la fin du siècle, 80 % des Sud-Africains seront citadins. Au début des années 90, on estimait à 1,8 million les résidents des bidonvilles de la seule ville de Durban, soit 60 % de la population de cette agglomération. Ce chiffre continue daugmenter à un rythme sans précédent.
Les villes nées de lapartheid étaient conçues pour empêcher la population noire dy résider en permanence. Les Noirs ont été confinés dans des townships privées dinfrastructures adéquates, aujourdhui surpeuplés. Doù la frustration croissante des populations. Leffondrement de lapartheid et la promesse des réformes ont renforcé les attentes de la population. Or des indicateurs montrent que la situation nest pas brillante : baisse du niveau de vie, hausse du taux de chômage, développement des bidonvilles, augmentation de la violence et de la criminalité, croissance du nombre denfants de la rue. Les stigmates de lapartheid, le déclin des institutions étatiques et la rivalité entre groupes sociaux pour le contrôle du pouvoir ont fait naître un contexte propice aux conflits.
Cependant, les formes actuelles de violence diffèrent de celles des années 80. Les lois draconiennes de lapartheid ont créé une forme particulière de violence ; en effet, la violence du début des années 80 peut être largement considérée comme le résultat de la lutte entre lEtat et certaines catégories de population - marquée, entre autres, par le boycott des transports en commun et des écoles ou les grèves de loyers.
Depuis la fin des années 80 par contre, la violence a pris une forme beaucoup plus ciblée et professionnalisée. Les confrontations de masse ont progressivement cédé le pas à des conflits entre des forces puissamment armées. Des rapports confirment lémergence dune « sous-économie de la violence ». Ils font état dassassinats, de recours à des tueurs à gages, dattaques de fermes et de taxis et de lutilisation accrue darmes automatiques. Le rôle de différents corps de lEtat dans la violence se perpétue aujourdhui : certains personnels de sécurité, hier au service de lappareil de répression officiel, agissent maintenant de manière indépendante ou pour divers commanditaires. La culture de violence spécifique à la police sud-africaine a la vie dure. La violence politique, elle, semble augmenter avec la course aux élections des gouvernements locaux. La violence contribue à la destruction du tissu social et désorganise les mécanismes institutionnels de prestations de services destinés aux plus démunis. A terme, elle peut accroître la méfiance des investisseurs et nuire à la croissance économique.
Changements significatifs
Le Programme de reconstruction et de développement, Prd - lancé en 1994 comme schéma directeur du développement dans une Afrique du Sud de laprès -apartheid - promet de lutter contre les inégalités structurelles, qui ont limité laccès aux ressources pour la majorité de la population, et sengage à endiguer la montée de la violence. Avec le Prd on a enregistré des changements significatifs. Dans le domaine de la santé par exemple, les femmes enceintes et les enfants de moins de six ans bénéficient de soins gratuits. Des cantines scolaires ont été mises en place, et les écoles sont désormais ouvertes à tous les groupes raciaux.
Cependant, les promesses demplois et de logements - problèmes prioritaires - ne se sont pas encore vraiment concrétisées ; ce qui suscite un profond mécontentement. Une fois ces questions résolues, on devrait voir apparaître des formes de revendication plus pacifiques. A nen pas douter, le développement implique la création dun cercle vertueux entre la croissance, la redistribution des richesses et la stabilité politique.
Zarina Patel
Centre détudes sociales et de développement Université du Natal, Durban