Vivre Autrement, numéro d'ouverture, mai 1996, dossier (suite des articles)


Afrique de l’Ouest


Le grand bond en avant


La population urbaine en Afrique de l’Ouest doublera durant les vingt-cinq prochaines années. Loin d’être négative, cette évolution pourrait être synonyme de croissance économique.

D’ici un quart de siècle, la population ouest-africaine aura décuplé en l’espace de quatre générations, passant de 40 millions d’habitants en 1930 à 220 millions aujourd’hui et quelque 430 millions en 2020. Cette forte croissance est, avec l’ouverture au monde, la source de profonds déséquilibres spatiaux et socio-économiques, de migrations locales et intra-régionales (deux fois moins peuplée que l’actuel Burkina Faso en 1930, la Côte-d’Ivoire est aujourd’hui plus peuplée d’un tiers) et d’un fort mouvement d’urbanisation, qui se traduit par une multiplication par cent de la population agglomérée entre 1930 et 2020.
Le niveau moyen d’urbanisation de la région, qui était inférieur à 4 % en 1930, atteignait 14 % en 1960 et 40 % en 1990. Dès la fin de la Deuxième guerre mondiale et jusqu’en 1980, la région a connu une phase d’urbanisation intense, sous l’effet combiné d’une ouverture de la région à l’économie de marché, du quadrillage administratif et de l’équipement du territoire, et d’une croissance démographique en accélération.
Cependant, la croissance urbaine, qui a dépassé 7 % par an entre 1960 et 1980, s’est presque partout ralentie depuis une dizaine d’années, du fait de la crise, mais aussi pour des raisons structurelles : une émigration rurale de 1 % qui engendrait un surcroît de croissance urbaine annuelle de 6 % en 1960 se traduit aujourd’hui par une croissance urbaine de 1 % seulement.
En dépit du ralentissement de l’urbanisation, l’image d’une Afrique essentiellement rurale n’est plus conforme à la réalité. Bien que la population rurale totale se soit accrue de 60 % entre 1960 et 1990, les villes sont de plus en plus présentes dans le paysage africain, d’autant que leur poids économique et politique est plus que proportionnel à leur poids démographique et qu’une part croissante de la population et de l’économie rurale se concentre autour des villes.
Le mouvement d’urbanisation a concerné toutes les tailles de villes dans tous les pays, sans tendance marquée à la macrocéphalie. Le nombre de villes de plus de cinq mille habitants s’est accru d’une cinquantaine en 1930 à six cents en 1960 et trois mille en 1990. Les réseaux de villes en formation résultent du quadrillage administratif des territoires, de la mise en valeur de l’espace rural, et de l’organisation des réseaux marchands, à logique régionale ou transnationale. Les pays les plus urbanisés sont le Nigeria, la Côte-d’Ivoire et le Sénégal, et les moins urbanisés sont le Niger, le Burkina Faso et le Mali. La plupart des villes actuelles sont de création très récente - la proportion de citadins fils de citadins est très faible -, et la culture urbaine est donc encore peu développée. En absorbant près des deux tiers du croît démographique total et en favorisant le peuplement rural des zones à fort potentiel de marché, l’urbanisation apparaît comme le principal mécanisme de redistribution spatiale de la population au sein de l’espace régional. Si le niveau d’urbanisation était resté constant, les migrations intra-régionales n’auraient pas été possibles, la pauvreté se serait considérablement aggravée - surtout en milieu rural -, les disparités régionales seraient plus fortes et la croissance démographique des zones marginales n’aurait pas été soutenable.

A l’horizon 2020

L’étude des perspectives à long terme en Afrique de l’Ouest(1) esquisse trois hypothèses plausibles du peuplement et du développement économique de la région à l’horizon 2020. L’image moyenne, retenue par l’étude et qui suppose une reprise de la croissance économique à un taux de l’ordre de 5 % en longue période, présente une poursuite du processus de migration de l’intérieur vers les côtes (portant au total sur une vingtaine de millions de migrants nets entre 1990 et 2020), un taux moyen de croissance de la population de 4,2 % en milieu urbain et de 1 % en milieu rural. Selon cette image, la population urbaine totale doit plus que tripler, de 78 à 270 millions d’habitants, cependant que la population rurale doit encore augmenter de près de moitié, de 116 à 160 millions d’habitants. En 2020, le niveau d’urbanisation variera d’une moyenne de 40 % dans les pays sahéliens enclavés à plus de 70 % au Nigeria et en Côte-d’Ivoire, avec une moyenne régionale de 63 %. L’urbanisation sera la plus rapide dans la zone intermédiaire entre le Sahel et la côte, actuellement sous-peuplée et sous-équipée. Les systèmes urbains nationaux, que le processus des indépendances a rendus relativement autonomes, tendront à s’intégrer et à se restructurer à partir d’une dizaine de métropoles sous-régionales exerçant leur influence au-delà des frontières nationales.

Vive l’urbanisation ?

En 2020, la région devrait ainsi compter une trentaine de villes millionnaires (contre six en 1990) rassemblant le quart de la population urbaine totale, une trentaine de villes de 500 000 à un million d’habitants, un millier de villes de 50 000 à 500 000 habitants, et quelque six mille centres de 5 000 à 50 000 habitants, répartis selon un maillage particulièrement dense dans les zones d’intensification agricole proches des marchés. Lagos atteindrait alors 14 millions d’habitants et Abidjan, deuxième ville de la région, dépasserait les 7 millions d’habitants. Douala, Accra, Conakry, Kano, Dakar, Ibadan, Yaoundé, Cotonou, Lomé et Bamako auraient entre 2 et 4 millions d’habitants. Le milieu urbain concentrerait alors 85 % du produit régional brut total, contre 70 % aujourd’hui. Première forme de la division du travail, condition nécessaire de l’ouverture au monde et du passage à l’économie de marché, principale source de création d’activités et d’innovation, le processus d’urbanisation (entendu au sens de la croissance de la proportion de la population agglomérée dans la population totale) est un trait majeur de la transformation économique, sociale et géopolitique de la région. Le fort ralentissement de l’urbanisation constaté depuis le début des années 80 est la preuve a contrario de la relation entre urbanisation et croissance économique. La relance économique et le développement du marché régional ne pourront se produire sans une reprise de la croissance urbaine, notamment dans les zones à haut potentiel de marché. Organiser et accompagner par les investissements publics et le renforcement institutionnel nécessaires le triplement de la surface totale urbanisée de la région constitue l’un des grands défis des trois décennies à venir.
Jean-Marie Cour
Club du Sahel

(1) West Africa Long Term Perspective Study, Bad, Cilss, Ocde, 1994.

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Istanbul


Une ville explosive


Dix millions d’habitants, le double dans vingt ans. Irrégularité foncière, construction anarchique de logements, manque d’infrastructures urbaines, spéculation... Le profil d’Istanbul révèle à lui seul bien des enjeux de la conférence du même nom.

Istanbul est une métropole historique doublée d’une mégapole du tiers monde. Les seize siècles pendant lesquels elle a été la capitale des deux grands empires byzantin puis ottoman ont laissé d’innombrables monuments et un centre historique aussi vaste que celui de Rome. Considérée, aussi bien au Moyen Age qu’à l’aube des Temps modernes, comme la plus grande ville d’Europe, millionnaire au lendemain de la Seconde guerre mondiale, elle compte aujourd’hui huit à dix millions d’habitants, dont près de la moitié vit dans des conditions précaires ou, au moins, illégales.
La première transformation des anciennes structures date du milieu du XIXe siècle, quand la volonté d’occidentalisation du pouvoir ottoman se manifesta avec force dans le domaine de l’aménagement urbain. A la chute de l’Empire, en 1922, l’ancienne capitale se trouvait déjà largement débarrassée de son ancien tissu et d’une bonne partie de son habitat traditionnel. La République, tout en transférant la capitale à Ankara, accentua les efforts de modernisation. En 1937, Henri Prost, l’urbaniste français qui avait, sous les directives de Lyautey, préservé les centres-villes marocains, projeta ici, sous les ordres d’Atatürk, de larges saignées au sein de la vieille ville. Parallèlement à la modernisation du bâti, ces percées, réalisées dans les années 50, ont transformé la ville intra-muros et ses anciens faubourgs (Galata, Üsküdar) en une agglomération moderne parsemée de monuments anciens.

Immigration massive

Ainsi, la volonté de modernisation des autorités successives du pays, à l’opposé des puissances coloniales qui ont tenu à conserver dans le pourtour méditerranéen et dans le reste du monde islamique le caractère traditionnel des vieux centres, fit disparaître presque entièrement le tissu ancien d’Istanbul, qui ne possède plus d’ensemble homogène de vieux quartiers.
A cette disparition du centre s’ajoute, après la Seconde guerre mondiale, l’explosion de la périphérie. Un phénomène cette fois-ci caractéristique des pays du tiers monde. La révolution sanitaire, entraînant un accroissement naturel de la population de 2,5 à 3 % par an, et la modernisation de l’agriculture, provoquèrent un exode rural massif.
Economiquement et socialement marginales, les populations qui déferlent alors sur Istanbul submergent pourtant bientôt sous leur nombre les vieux citadins pour constituer l’essentiel de la population de la ville.
A Istanbul, les nouveaux migrants, tout en occupant les franges des vieux quartiers, tout en comblant les vides subsistant encore après les ravages d’un ancien incendie, se posèrent par cercles successifs dans la périphérie, constituant les premiers quartiers de gecekondu, improprement qualifiés de bidonvilles(1), puisque le plus souvent édifiés en dur et évoluant rapidement vers des constructions à étages. Les terrains sur lesquels se sont érigées ces constructions illégales étaient quasi exclusivement des propriétés domaniales. Pour le régime parlementaire pluraliste qui se mit en place à l’époque, ces quartiers constituaient des réservoirs de voix et la situation évolua très vite. Les partis au pouvoir distribuaient à la veille de chaque échéance électorale des titres de propriété aux occupants illégaux et ces derniers s’empressèrent de consolider et d’accroître leur patrimoine. Des quartiers de plus en plus denses mais toujours dépourvus d’infrastructures, firent ainsi leur apparition pendant les années 50 et le début des années 60.
Par la suite, l’industrialisation et l’arrivée en ville d’une petite paysannerie composée de propriétaires ruinés par la nouvelle économie de marché, créèrent une demande relativement solvable, mais pour laquelle le marché du logement demeurait inaccessible. D’où le passage à une nouvelle génération de tissu urbain marginal : les lotissements illégaux. Des lotisseurs achètent des grandes propriétés agricoles, les divisent en petits lots et les revendent en toute légalité à des acquéreurs qui bâtissent ensuite des constructions clandestines, hors plan et hors normes. Souvent, les lotisseurs, bénéficiant d’alliances politiques, prennent en main ces quartiers et monnayent les voix de leurs administrés contre des investissements urbains, ce qui leur permet d’asseoir leur pouvoir et de valoriser leur stock restant de parcelles.

Quand l’illégalité fait loi

Enfin, et dans la mesure où la constitution d’une classe moyenne le permet, une troisième évolution se profile à partir du milieu des années 80, celle des coopératives de construction. Précédées par des associations corporatistes groupant des fonctionnaires, à commencer par l’armée ou la police, elles évoluent vers des associations de circonstance, permettant à un groupe de promoteurs de drainer l’épargne populaire, évitant ainsi d’avancer des fonds dans un pays où l’inflation chronique rend le crédit prohibitif. Ce sont souvent plusieurs milliers de logements qui sont réalisés à la fois, sous forme d’immeubles collectifs aussi hauts que denses. Certes, la construction, par les exigences même d’édifices de dix étages ou plus, atteint une qualité acceptable. Mais les équipements urbains sont cruellement absents. Des quartiers entiers s’édifient dans la nature, sans investissement dans les infrastructures émanant des promoteurs ou des municipalités. La ville poursuit son extension, réfractaire à tout plan d’aménagement. La quinzaine de schémas directeurs réalisés depuis les années 50 sont restés dans les tiroirs et les seules réalisations importantes furent celles de la grande infrastructure routière : ponts et périphériques, elles-mêmes génératrices de nouvelles poussées désordonnées.
Le taux d’accroissement naturel de la population, qui décroît lentement, vient seulement de passer en dessous de 2 % par an. Lors du dernier recensement (1990), la population urbaine avait largement dépassé la population rurale, mais d’après les critères statistiques turcs, la moitié de la population conservait encore une activité agricole. Si on considère que dans un pays qui s’industrialise, la population agricole tend à terme vers le tiers ou même le quart de la population totale, et avec un taux d’accroissement naturel qui reste élevé, on peut déduire que l’exode rural a encore de beaux jours devant lui pour les trois ou quatre décennies à venir. Et si toutes les villes turques, grandes, petites et moyennes en seront affectées, la grande agglomération d’Istanbul, qui continue à concentrer la majeure partie de l’activité économique et financière du pays, devrait voir sa population doubler dans les vingt ou vingt-cinq prochaines années.

Le casse-tête des urbanistes

A l’évolution démographique s’ajoutent les contraintes d’une économie marquée depuis plusieurs années par une inflation aussi élevée que stable, de l’ordre de 70 % par an. Ce régime, décourageant les investissements industriels, fait de la terre constructible un refuge et un objet de spéculation pour toutes les classes de la société. Dans ce contexte, aucune réglementation de l’utilisation du sol, base de tout projet urbanistique, n’est possible. On pourrait, au contraire, parler d’un consensus social libéralisant la spéculation sur les terrains, source de revenus à tous les niveaux, et dispensant les pouvoirs centraux et locaux de toute charge de viabilisation et d’autres investissements d’infrastructure. Dans ces conditions, tout schéma d’aménagement d’une métropole comme Istanbul paraît illusoire. La seule intervention possible ne pourrait être que celle de l’assainissement après coup des unités d’habitation réalisées dans les conditions décrites plus haut. Lorsque les nouveaux habitants ont enfin réalisé leur rêve de posséder un toit, il se trouvent devant les dures réalités quotidiennes d’une ville multimillionnaire autoconstruite. Ils peuvent alors être disposés à quelques sacrifices en vue d’améliorer leur cadre de vie. Le moment où la dure réalité se substitue au vent de folie est le seul où l’urbaniste a une petite chance d’être écouté.
Stéphane Yerasimos
Institut français d’études anatoliennes (Istanbul)

(1) Gecekondu : baraquements construits pendant la nuit.