Vivre Autrement, numéro d'ouverture, mai 1996, dossier

Croissance urbaine


La démographie des villes du Sud fait peur. Pourtant, les rythmes de croissance sont en baisse. Le recul est net en Amérique latine. En Afrique, l’urbanisation encore rapide représente peut-être une chance à saisir.


Au sommaire de ce dossier :
Démographie : la vague s'essouffle, par Jean-Claude Chesnais (Ined)
Amérique latine : le continent des mégapoles, par Maria Cosio-Zavala (Université Paris X)
Mexico : une ville sans limites, par Emilio Duhau (Université autonome métropolitaine de Mexico)
Afrique de l'Ouest : le grand bond en avant, par Jean-Marie Cour (Club du Sahel)
Istanbul, capitale explosive, par Stéphane Yerasimos (Institut d'études anatoliennes)

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La vague s'essouffle


Chute rapide de la fécondité, limites imposées par l’environnement, mutations de l’économie : la poussée fantastique de la population urbaine pourrait ne pas atteindre les sommets prévus.

Les progrès de la productivité agricole ont été l’une des plus grandes surprises des deux siècles écoulés. C’est, du reste, la principale erreur commise par Malthus dans son Essai sur le principe de population (1798). A l’époque où il écrivait, la population du monde atteignait à peine le milliard d’hommes (950 millions). Aujourd’hui, elle est six fois plus nombreuse (5,7 milliards) et les géants démographiques d’Asie pour lesquels, dans les années 60, les famines les plus catastrophiques étaient annoncées, sont parvenus à l’autosuffisance alimentaire. C’est cet essor extraordinaire de la productivité alimentaire, dont on connaît mal, du reste, les seuils de saturation, qui chasse les hommes des campagnes et les pousse à chercher leur survie dans les villes. Mais la poussée urbaine elle-même n’atteindra pas les sommets prévus, pour des raisons à la fois démographiques et écologiques.
La transition démographique (passage d’un régime ancien de forte fécondité et de forte mortalité à un régime moderne de faible mortalité et de faible fécondité) est en train de se généraliser et de s’accélérer à l’échelle de la planète. Pour les plus grands pays d’Asie et d’Amérique latine, le fléchissement de la fécondité s’est amorcé il y a déjà un quart de siècle, vers 1970. Aujourd’hui, les pays où la baisse séculaire de la fécondité ne semble pas encore avoir commencé ne représentent plus que 8 % environ de la population de la planète. Les trente années écoulées ont été marquées par un profond bouleversement puisque, en 1965, le groupe des pays à fécondité traditionnelle (5 à 7 enfants en moyenne par femme) rassemblait près des trois quarts (71 %) de la population du monde. La vitesse de croissance de la population du monde a, dès lors, plafonné autour de 2,1 % par an, à la fin des années 60, à la veille du basculement de la fécondité. En 1995-1996, elle est de l’ordre de 1,6 %. Il faut donc reconsidérer les scénarios les plus courants sur le paysage démographique du XXIe siècle. Il n’est aucunement assuré que la population de la planète se stabilisera entre 10 et 15 milliards d’habitants à l’horizon 2050-2100. Il semble de plus en plus probable qu’elle arrêtera sa course bien avant, et à un plafond sensiblement moindre. Il n’est même pas exclu que la population du monde continue à croître, de manière ralentie, jusque vers huit milliards, avant d’amorcer ensuite une lente décrue. Les signes annonciateurs se multiplient : dans des pays aussi différents que l’Allemagne, la Roumanie, la Russie, l’Ukraine ou l’Italie, le nombre de décès l’emporte sur celui des naissances. Surtout, la baisse de la fécondité tend à s’étendre, se généraliser et se prolonger au-delà des hypothèses conventionnelles.

Recul général de la fécondité

Concernant l’Afrique noire elle-même, plus question de parler d’« exception culturelle ». Les poches de résistance à la modernisation de la fécondité se résorbent rapidement en Afrique australe et en Afrique de l’Est. En Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, elles commencent à reculer.
L’emprise des moyens de communication modernes est devenue telle que les mentalités ont changé brutalement, y compris au sein des paysanneries illettrées. Toutes les enquêtes récentes menées dans les sociétés pauvres, même enclavées, ont montré que la conscience démographique et la connaissance contraceptive ont fait un gigantesque bond en avant.
Peu à peu, à l’échelle planétaire, s’est mis en place un consensus malthusien, auquel le processus d’urbanisation n’est sans doute pas étranger. La ville s’accommode mal, en effet, de la famille nombreuse, car l’espace y est rare et cher. En outre, urbanisation signifie déruralisation, c’est-à-dire abandon des coutumes ancestrales, passage d’une logique de groupe à une logique de couple, glissement vers une vision individualiste, amélioration des chances d’épanouissement pour les femmes et développement de la norme de l’enfant unique.
La croissance démographique et la disparition progressive des paysannats (dans les pays les plus avancés, un agriculteur peut nourrir de 50 à 100 habitants) tendent à provoquer une urbanisation rapide, chaotique, incontrôlée, qui crée un déracinement sans précédent de sociétés entières. C’est le lien millénaire entre la population et son sol qui se dissout. La proportion de la population citadine dans la population mondiale ne cesse de croître : elle était de 29,1 % en 1950, de 41,2 % en 1985. Elle devrait atteindre 60 % à l’horizon 2025. Mais c’est dans le monde moins développé, où les rendements agricoles sont encore bas, que le rythme d’urbanisation sera dans les prochaines années de loin le plus fort. Dans les pays avancés, au contraire, le phénomène est arrivé à maturité et on assiste souvent à un desserrement du tissu urbain. D’après les dernières perspectives des Nations Unies, le nombre de citadins dans les pays peu développés serait appelé à doubler, au moins, entre 1995 et 2025, en augmentant de 2,3 milliards. Nombre de ces nouveaux citadins viendront s’installer dans des « mégapoles » (villes de plus de 8 millions d’habitants). Le développement de ces grands centres est un phénomène nouveau, caractéristique des dernières décennies. En 1950, en effet, deux villes seulement, New York et Londres, avaient une population de plus de 8 millions d’habitants. En 1970, il y en avait 11 (dont 4 seulement en Europe ou aux Etats-Unis : Londres, Paris, New York, Los Angeles). En 1995, leur nombre a doublé, passant à 22, dont 16 dans le monde en développement. D’après les prévisions courantes, ce nombre pourrait atteindre 33 à l’horizon 2015, dont 27 dans les régions moins développées, la plupart d’entre elles (21) se trouvant en Asie.

Seuils écologiques

Cette polarisation de l’espace ne va pas sans inconvénients, car la population se trouve désormais de plus en plus concentrée sur des territoires restreints, le long de fleuves, sur les côtes ou dans des sites particuliers, d’où des phénomènes sans précédent d’abandon de régions entières à la friche et de surexploitation de zones à forte concentration humaine. Paradoxalement, la planète devenant plus peuplée, on pourrait presque avancer que la population y sera plus clairsemée ou, du moins, plus que jamais, inégalement distribuée. Les hommes vont là où existent des possibilités d’emploi. Or l’existence de rendements croissants, aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie et désormais les services (finances, administration, éducation, etc.), instaure une nouvelle donne, qui devrait jouer contre l’hyperconcentration des activités. Déjà le processus de désindustrialisation a ralenti la poussée de nombreuses mégacités. De même, les problèmes de terres, de logement, de transport, d’alimentation en eau, d’assainissement, d’élimination des déchets, de pollution de l’air et de l’eau, etc., rendent la vie dans les grands centres trop difficile et trop coûteuse et devraient, à terme, jouer dans le sens d’une meilleure distribution du peuplement. Surtout, le véritable défi posé par la croissance démographique à venir, en particulier dans les pays les plus pauvres d’Afrique et d’Asie est la capacité à créer des emplois productifs à hauteur suffisante. C’est bien là que réside la limite principale au développement urbain : la pauvreté dans les villes est plus mal vécue que la pauvreté dans les campagnes.
Jean-Claude Chesnais
Institut national d’études démographiques (France)

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Amérique latine


Le continent des mégapoles


Le niveau d’urbanisation du continent latino-américain a pratiquement rattrapé celui des pays du Nord. Mais l’explosion des villes marque aujourd’hui le pas.

Le caractère explosif de la croissance des villes en Amérique latine et la concentration de la population urbaine dans de grandes métropoles ont marqué ce siècle. En 1994, 350 millions d´habitants vivaient en ville et 124 millions à la campagne. Selon les Nations unies, en 2025, la population urbaine devrait atteindre 600 millions, soit 85 % de la population totale, un niveau équivalent à celui des pays développés. Quant à la population rurale, elle diminue depuis six ans déjà. Le rythme de la croissance urbaine en Amérique latine a culminé entre 1950 et 1965, pour décliner rapidement après 1985 : 2,9 % en 1985-1990, 1,9 % en 2005-2010, 1,4 % en 2020-2025 selon les statistiques les plus récentes. A cette date, la croissance démographique devrait contribuer à hauteur de 78 % à l’accroissement urbain. Alors que la composante migratoire avait un impact prépondérant avant 1975, la croissance naturelle l’a emporté par la suite. Si la fécondité urbaine est depuis longtemps inférieure à celle des campagnes, l’effet des structures par âges est en effet resté favorable à la nuptialité et à la natalité. Dans le futur proche, la population urbaine restera jeune, ce qui fera croître le nombre des citadins, même si l’apport migratoire se réduit. Cela explique que, jusqu’à la fin du siècle tout au moins, les métropoles latino-américaines continueront à grandir à un rythme plus rapide que celui des populations nationales. Ce sont les populations des villes les plus importantes qui vont augmenter le plus, notamment celles de Sao Paulo, Bogota et Lima-Callao. En revanche, la part des villes de moins de 500 000 habitants, n’a cessé de se réduire : sept citadins sur dix en 1950, quatre sur dix vers l’an 2000.

Macrocéphalie

Au début du XXe siècle, la seule ville d’Amérique latine à atteindre le million d’habitants était Buenos Aires. Elle a été rejointe dans les années 30 par Mexico, Sao Paulo et Rio de Janeiro. A partir de 1950, la tendance à la concentration de la population urbaine dans les grandes métropoles s’est accélérée. Dès 1960, dix villes latino-américaines dépassaient le million d’habitants et, en 1970, un citadin sur cinq vivait dans les quatre agglomérations de plus de quatre millions d’habitants (Mexico, Sao Paulo, Buenos Aires et Rio de Janeiro). En 1980, plus de 100 millions de personnes résidaient dans les 26 principales villes de plus de 500 000 habitants, soit 45 % de la population urbaine de la région et plus de 28 % de la population totale. La population de Sao Paulo et celle de Mexico auront triplé deux fois entre 1950 et la fin du siècle : une première fois entre 1950 et 1970, une seconde fois entre 1970 et 2000. Au total, une population presque neuf fois plus nombreuse en l’espace de cinquante années. Les agglomérations de Lima-Callao et de Bogota se trouvent dans le même cas.
A l’avenir, la population urbaine de l’Amérique latine tendra encore vers une plus grande concentration, puisque les deux plus grandes villes du monde, Mexico et Sao Paulo, réuniront à elles seules en l’an 2000 près de 37 millions d’habitants. Même si Buenos Aires et Rio de Janeiro, deux métropoles anciennes, ont un rythme de croissance relativement modéré depuis 1985, des villes plus petites, en plein essor, comme Lima-Callao, Bogota, Santiago et Belo Horizonte, dépasseront bientôt les 5 millions d’habitants.
La hiérarchie urbaine reste donc tout à fait polarisée, la plus grande agglomération, souvent la capitale, dépassant largement les autres villes. Mexico concentrait en 1990 le tiers de la population nationale, Lima et Buenos Aires 41 %. Le Brésil est le seul pays à comprendre deux métropoles, Sao Paulo et Rio, représentant respectivement 9,5 et 15,4 % de la population, soit le quart à elles deux. En l’an 2000, près d’un citadin latino-américain sur deux résidera dans une agglomération de plus d’un million d’habitants et plus d’un sur quatre (28,1 % de la population urbaine) vivra dans une agglomération de plus de quatre millions d’habitants. L’accroissement des grandes métropoles est général, à l’exception des Caraïbes où aucune ville ne devrait dépasser quatre millions d’habitants avant 2025.
Toutefois, des seuils de saturation semblent en passe d’être atteints. La gravité de la pollution de l’air, le problème des transports et la dégradation des conditions de vie rendent très problématique toute expansion des agglomérations, comme à Mexico, avec d’évidentes limites physiques pour la qualité de la vie.
Maria Eugenia Cosio-Zavala
Université de Paris X-Nanterre


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Mexico


Une ville sans limites ?


A Mexico, transition démographique ne veut pas dire fin de l’explosion urbaine.

Selon le dernier recensement, Mexico(1) comptait 15 millions d’habitants en 1990. Ce chiffre, certes impressionnant, contredit les projections réalisées à partir du recensement de 1980, selon lesquelles sa population aurait dû atteindre au moins 18 millions cette année-là.
Comment expliquer ce décalage ? Essentiellement, par la baisse de la natalité et le renversement des flux migratoires, eux-mêmes liés au profond processus de restructuration économique. Bien qu’elle reste toujours un pôle d’attraction, la métropole a commencé à refouler une partie de sa population vers d’autres villes, si bien que le solde migratoire est devenu négatif à partir de la moitié des années 80. Cette nouvelle donne n’a pas été suivie, loin s’en faut, d’un ralentissement de l’expansion de la zone urbanisée. Alors que l’augmentation de la population de Mexico est restée inférieure à 10 % entre 1980 et 1990, la surface urbanisée augmentait de 35 % au cours de cette même période, passant de 103 000 ha en 1980 à 140 000 en 1990. C’est qu’à la croissance naturelle de la population s’est ajoutée la baisse du nombre moyen d’habitants par foyer (5,75 en 1970, 5,28 en 1980 et 4,80 en 1990), phénomène qui a provoqué à son tour une relance de la demande de logements. Il faudrait invoquer également la nécessité de remplacer les logements des secteurs du centre de la métropole affectés à des usages non résidentiels, ainsi que, dans le contexte de crise, un dynamisme accru de l’autoconstruction populaire dans de nouvelles banlieues.

Impuissante planification

A la fin des années 70, des plans d’occupation des sols se sont succédés pour maîtriser la croissance de la surface urbaine. Dans le département fédéral, qui accueille un peu plus de 50 % de la population de la métropole, on a mis en place des dispositifs tels que la « zone de préservation écologique », destinés à éviter l’occupation de zones désormais considérées comme sensibles. De leur côté, les municipalités de la conurbation ont instauré au début des années 80 des zones déclarés « non urbanisables ». Les discours officiels faisaient état d’une détermination à réorienter les flux migratoires intérieurs vers des villes moyennes, lesquelles devaient bénéficier en priorité d’investissements publics en infrastructures et logements. De fait, pendant les années 80, nombre de villes moyennes ont connu des taux de croissance démographique nettement plus élevés que dans les grandes métropoles (Mexico, Guadalajara, Monterrey). Difficile pour autant de déterminer dans quelle mesure ce phénomène est le résultat de politiques publiques ou simplement celui de restructurations territoriales liées à la transition d’un modèle de croissance économique tournée vers l’intérieur et fondé sur une industrialisation de substitution aux importations à un autre caractérisé par l’ouverture économique vers l’extérieur et la priorité donnée aux exportations. Quant à Mexico, les programmes publics de maîtrise de l’accroissement de la surface urbaine se sont soldés par un échec : cette croissance n’a pu être planifiée, ni remplacée - du moins en partie - par une densification des zones déjà urbanisées ni même par la maîtrise du processus de dépeuplement accéléré des secteurs du centre de la métropole.
Qu’arrivera-t-il si cette situation se poursuivait au cours des années à venir ? Le taux de croissance démographique de l’ensemble du pays, et de la zone de Mexico en particulier, continuera de diminuer. Cependant, selon les estimations les plus récentes, le grand Mexico, qui comptait un peu plus de 3 100 000 foyers en 1990, en comportera 2 400 000 de plus en 2010, avec une moyenne de 3,4 personnes par foyer-logement, contre 4,8 en 1990.
On peut donc s’attendre à une expansion de la surface urbanisée non contrôlée bien plus forte que celle enregistrée au cours des années 80. Si l’on veut éviter que le modèle d’urbanisation ayant prévalu pendant les dernières décennies ne se maintienne, il faudra tenir compte de ces tendances lors qu’il s’agira d’établir la politique d’urbanisme social pour les quinze années à venir. Un des éléments clefs de cette politique doit être la définition et la réelle application de programmes d’occupation du sol pour les logements populaires, sans oublier les plans d’urbanisation et les équipements.
Emilio Duhau
Sociologue, Université Autonome Métropolitaine (Mexico)

(1) On entend ici l’ensemble de la zone métropolitaine de la ville de Mexico.

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