La meilleure des drogues douces

Le numéro de Pour la Science du mois d'août 2002 est très intéressant mais laisse l'impression qu'il y a des savoirs qui se perdent, un manque d'échanges, de transversalité. Il semble bien aussi que certains articles répondent plus à une logique éditoriale que scientifique.

- La caféine

Ainsi, la page de couverture annonce bruyamment que la caféine serait la meilleure des drogues douces. Ce n'est pas ce qu'on attendrait sans doute, et la substitution de la caféine au chanvre n'est certes pas innocent. Attirer l'attention sur une substance consommée abondamment partout et qui fait l'objet de recherches militaires pour en améliorer l'efficacité est malgré tout très intéressant. D'abord parce que le mode d'action du café est complexe et mal connu, comme la plupart des plantes médicinales, ce qui n'empêche pas de profiter de leurs bienfaits. Ce qui oppose les plantes à l'industrie pharmaceutique c'est que leur sélection est "empiriste", par leurs effets, alors que la mise au point des médicaments est le plus souvent "dogmatique", appuyée sur la compréhension que nous avons du fonctionnement biologique et d'une substance purifiée qu'on y introduit ; exigence louable de comprendre ce qu'on fait mais qui est limité par notre compréhension du moment, ce qui n'est pas le cas des remèdes empiriques, des "simples" qui sont bien plus complexes que les médicaments et dont le mode d'action reste souvent mystérieux. On devrait s'étonner un peu plus qu'on ait besoin d'avoirs recours à une plante comme le café au troisième millénaire ! Comment nos chimistes n'ont-ils pas trouvé plus suave, plus efficace, plus inoffensive, dénuée de tout effet secondaire ?

Du fait même que tout le monde sera d'accord sur la "relative" (on y reviendra) innocuité de la caféine, il n'est pas indifférent de la qualifier de "drogue" en tant que produit dopant utilisé pour repousser nos performances naturelles. Les auteurs terminent d'ailleurs leur article par la remarque que cela suffit à poser à son propos la question générale des psychostimulants : "La situation est paradoxale: l'usage des psychostimulants est habituellement déconseillé mais la caféine prise sous forme de café ou de soda est le psychostimulant le plus consommé au monde". Il y a donc des drogues légales, on le sait, mais il y a aussi des drogues douces, ce qui était très contesté par certains.

On se rend compte à quel point les discussions sur les drogues sont idéologiques, quasiment théologiques même lorsqu'on voudrait faire, par exemple, de la dopamine le marqueur de toute drogue. Il y aurait pourtant, là comme en d'autres domaines, nécessité d'un débat véridique qui est, chose exceptionnelle et même absolument insensée, interdit par la Loi !!! On est toujours au temps des sorcières. La drogue c'est le diable qui vient dérober votre âme, votre fils, votre ami. Obsession récente prenant la suite de l'eugénisme et de la répression de la masturbation, permettant de plus le contrôle de la jeunesse et des immigrés, des drogues étrangères, avec le résultat criminogène d'offrir avec cette prohibition un marché aux mafias.

Est-ce qu'on est prêt à supprimer le café, l'alcool, le tabac ? Sinon, tout un pan de l'argumentation anti-drogue tombe, tout le discours moraliste sur le produit qui vient à la place de la parole et de l'action, sur la modification de nos régulations naturelles (fussent-elles déréglées!) Les défenseurs pervers de la Loi du Père, confondue avec la loi juridique, oublient que dans les familles taditionnelles, c'était le Père qui s'occupait des drogues (vin, café, cigare) toujours mal vues par les mères nouricières. Il y a une très grande incohérence entre le discours public et les pratiques privées sur ces questions anthropologiques, l'impossibilité d'assumer la fonction de facilitateurs sociaux dont aucune société ne peut se passer et qu'on produit même industriellement. Comme ailleurs, la tolérance zéro consiste simplement à rendre impossible le respect de la Loi, et passées les bornes, ne plus pouvoir garder de limites, ne plus pouvoir s'affronter au difficile juste milieux. Le refoulement de la vérité se paye en retours mortifères, en violences, marginalisations, souffrances qui rongent toute légitimité et favorisent l'hypocrisie.

En effet, pour que leur position soit tenable, ceux qui rejettent "toute drogue" font la plupart du temps des exceptions, que ce soit le café, le vin ou le pastis. Il faut justifier la coutume, donner des raisons mythiques à nos rites sociaux et, donc, les drogues officielles seront les "meilleures" du monde, bien moins mauvaises que les diaboliques herbes étrangères. Il y a pourtant bien plus de dégâts dus à nos alcooliques bien français qu'aux drogues étrangères clandestines, malgré une dangerosité décuplée par l'absence de tout contrôle. La café ne peut être mis certes sur le même plan que l'alcool. Distinguer entre drogues dures et douces est un préalable dans la réduction des risques, quoiqu'on dise. Rien de plus dangereux que les discours confusionnels voulant nous faire croire que tout se vaut et que fumer un joint c'est finir junkie selon la même logique de "qui vole un oeuf, vole un boeuf" ! Il faut reconnaître qu'il y a des drogues douces, sans réel danger, dont le café fait partie, mais on sait qu'il y en a d'autres aussi, sinon ce ne pourrait être "la meilleure".

C'est un point qui est d'ailleurs tout-à-fait discutable. Une drogue ne peut être la meilleure en soi, tout dépend de l'objectif et de la personne. Ce qui semble aller de soi ici, c'est l'objectif de dopage, d'amélioration des performances. Même pour cela, on peut, par exemple, préférer le chocolat, ou même simplement une autre caféine que celle du café (le kola en gélule ou le guarana). Surtout, ceux qui reconnaissent les vertus des plantes ne font pas d'exceptions, avec d'un côté les bons produits sans problème et de l'autre les mauvais sans utilisation, mais traitent tout remède comme un poison potentiel (et tout poison comme un remède potentiel), insistant sur les modes d'utilisation, les doses, les limites, les dangers en même temps que les avantages et les vertus.

Ainsi, on peut s'étonner de voir les contre-indications du café minimisées, comme si nous étions tous des soldats jeunes et en pleine santé ! On peut considérer qu'il n'est pas très scientifique de nous faire l'article jusqu'à considérer que ce soit une vertu du café de diminuer le débit sanguin cérébral et la quantité de glucose disponible, sous prétexte qu'en accentuant l'hypoglycémie au niveau cérébral cela permet de la contrer plus rapidement ! La caféine est déconseillée dans de nombreuses affections liées au stress comme la fibromyalgie, lors des symptômes prémenstruels et son utilisation par les conducteurs prête à controverse car si cela permet de dépasser ses limites, il y a inévitablement un contrecoup au-delà de 2 ou 3 heures. On ne peut considérer que ce soit même le meilleur des excitants bien que le café du matin aide à stopper la production de mélatonine au réveil. On peut préférer dans certains cas le gingembre ou la menthe par exemple, ou encore la sauge (en usage ponctuel). Plutôt que de surconsommer du café, on a sûrement intérêt à combiner plusieurs principes.

Reste qu'il est intéressant d'en connaître un peu plus sur la biologie du café. On apprend ainsi que la caféine se fixe sur les récepteurs de l'adénosine qui est le résultat de la dégradation de l'ATP (adénosine triphosphate) producteur d'énergie. Ce résidu en se déposant sur ces récepteurs produit un signal de fatigue dont un sommeil réparateur permet de se débarrasser. Lorsque la caféine occupe ces récepteurs, cela bloque la sensation de fatigue et relance la production d'AMP cyclique ainsi que la dégradation des graisses en protéines kinases. Au niveau des muscles lisses, la caféine déclenche une contraction musculaire, notamment sur les parois des vaisseaux sanguins provoquant un rétrécissement des vaisseaux et une augmentation du débit sanguin (hypertension). Un arrêt brusque peut provoquer en réaction des céphalées par dilatation des vaisseaux. Par contre les muscles striés se dilatent sous l'effet du café, provoquant une bronchodilatation des poumons de même qu'une dilatation des vaisseaux sanguins du rein de 30%, expliquant ses effets diurétiques (rarement voulus).

Il est intéressant d'apprendre que les brûlures d'estomac ne sont pas liées à la caféine mais au café : "Cet effet n'est pas imputable à la caféine : en buvant du café décaféiné, les mêmes signes persistent". C'est donc un argument pour d'autres sources de caféines comme le kola, d'autant plus que les effets secondaires tels que tachycardie, tremblements, nervosité sont dus, comme souvent, à une montée trop rapide, ce pourquoi on cherche à mettre au point des caféines plus lentes (qui existent déjà !) Sinon, comme on s'en doutait, la durée d'efficacité du café est de 2 heures environ.

Une discussion oiseuse essaie de nous persuader que le café n'est pas une drogue parce qu'il produit de la dopamine dans le noyau caudé et non dans le striatum ou le noyau accumbens ! En fait ce qui rend accroc à une drogue et cause la plupart des problèmes c'est plutôt la rapidité d'effet, la hauteur du pic atteint et son contrecoup. C'est pourquoi une drogue est d'autant plus dangereuse qu'elle est forte et purifiée. Ainsi, la Ritaline (donnée aux enfants hyperactifs et pour les déficits en dopamine) est une substance comparable à la Cocaïne mais avec un effet beaucoup plus lent qui s'apparente dès lors davantage au café qu'aux amphétamines. Si on nous signale que le café retarderait la maladie de Parkinson en augmentant le niveau de dopamine, on ne nous dit pas comment. Le mécanisme décrit d'augmentation de la production d'énergie et de la vigilance ne fait pas intervenir la dopamine. On sait pourtant, par la pathologie, que le café agit comme agoniste des récepteurs a1 et qu'il influe donc sur le niveau de dopamine par le circuit adrénergique (sans savoir exactement comment) ce qui le rapprocherait de l'Olmifon ou de l'Adrafinil, mais aussi des autres drogues du coup. Le café est sûrement une bonne drogue mais qui est soumise aux mêmes systèmes opposants que les autres perturbations de l'humeur, exigeant récupération et modération. Ses excès pouvant être insupportables pour certains (Gotainer en a fait une chanson très suggestive), à déconseiller pour d'autres selon notre état de santé, exacerbant anxiété, nervosité et douleurs, perturbant un sommeil essentiel pour la santé. Arrêter le café est parfois essentiel pour retrouver la forme (quand on en est là il faut en général faire attention aussi à ce qu'on mange et faire plus d'exercice, avoir plus de repos...) Dépasser les 2 cafés par jour n'est sûrement pas souhaitable sur une période trop longue. C'est seulement après en avoir intégré tous les inconvénients qu'on peut se prendre un bon café, à bon escient, et non en se croyant obligé de refouler tous ses effets indésirables.

- Anandamide : inflammation, piments et chanvre

Curieusement, un article plus modeste, page 10, sur la capsaïcine du piment nous parle abondamment de l'anandamide sans nous dire que c'est notre cannabis endogène. Pourtant il est d'un grand intérêt de constater le rôle de l'anandamide dans l'inflammation, rôle sur lequel le rapport Roques s'interrogeait alors et qui semblait bien mystérieux.

L'article porte sur l'explication du goût des oiseaux pour les piments qui donnent des sensations de brûlure aux mammifères mais pas aux oiseaux, à cause d'une mutation chez les mammifères, un repli du récepteur de la capsaïcine (contenue dans les piments) et qui est le même récepteur que celui de la vanille et de l'anandamide (récepteurs aux cannabinoides CB1 et CB2). L'anandamine est un dérivé de l'acide arachidonique, c'est donc bien une composante de l'inflammation. Son rôle semble de prendre le relais des premiers mécanismes de défense (NGF et bradykinine) "molécules inflammatoires primitives, qui abaissent le seuil d'activation des récepteurs de la chaleur", provoquant une sensation de brûlure qui s'épuise au bout d'un certain temps et que l'anandamide aurait pour fonction de prolonger, remplaçant un effet physique d'inflammation par un signal symbolique de brûlure. Les récepteurs de l'anandamide produisent donc un effet de chaleur qui va jusqu'à la brûlure dont ils prolongent la sensation tout en diminuant en fait la production de corticoïdes.

Au niveau du cerveau, la production d'anandamide semble accompagner la production de dopamine comme son ombre, surtout en rapport avec les récepteurs D2, ceux du mouvement, comme pour apporter un frein aux mouvements incontrôlés, une coordination motrice. Comme souvent, en retour l'anandamide active certains neurones dopaminergiques. Le rapport à l'inflammation n'est pas évident sinon qu'une fausse sensation de chaleur favorise l'hypothermie et donc l'action. La production de monoxyde d'azote serait favorisée (gaz hilarant, anesthésiant, vasodilatateur) dont on comprend bien la fonction pour une inflammation. L'effet du cannabis naturel se comprendrait, dans le cadre d'une inflammation (et tout mouvement produit des inflammations), en produisant un effet de chaleur (pour les brûlures il faut des concentrations locales très fortes), en baissant les corticoïdes et les sensations de douleur tout en modérant l'activité. En l'absence d'inflammation, cela facilite une activité sereine et maîtrisée, lorsque l'inflammation est importante c'est plutôt l'inactivité et le repos qui sont provoqués. L'effet anti-nauséeux très rapide du cannabis doit être relié aussi à la question de l'inflammation qu'il calme. L'application de piments sur des arthrites calme les douleurs mais par un procédé qui peut tuer les cellules à la longue, en les rendant perméables. On peut penser que le même effet se produit dans le cerveau mais à un degré beaucoup plus faible qui ne produit sans doute pas de dommages mais excite l'activité électrique des neurones.

Il faut répéter que de chanvre il n'est pas du tout question dans cet article ! Est-ce moi qui délire (ce n'est jamais exclu) ou la science qui s'égare ? L'effet du chanvre trouverait pourtant ainsi une nouvelle explication qui semble plausible bien qu'inattendue. Il a déjà été remarqué que le THC est légèrement différent de l'anandamide, ne se fixant probablement pas sur les récepteurs des macrophages, ni sur les récepteurs périphériques de la chaleur, mais seulement sur les récepteurs CB1 et CB2 du cerveau et du cervelet qui sont eux-mêmes légèrement différents des récepteurs périphériques. Par cet artifice, on obtiendrait la réaction centrale d'apaisement des brûlures sans inflammation effective ni activité soutenue. On peut noter enfin que le café (ou le thé) est très souvent consommé avec le chanvre pour compenser la tendance à l'immobilisme, c'est pourtant son "antidote" si on en croit Ernst Jünger (Approches, drogues et ivresse).

Un article en anglais sur l'inflammation (2001) : The molecules of pain
Le rapport Roques sur le cannabis

- Les racines de l'angoisse, l'anxiété serait acquise dès les tout premiers mois de la vie


Des expériences semblent prouver, sur le rat, que les premiers mois de la vie sont fondamentaux pour l'établissement d'une comportement serein qui passe par la synthèse d'une quantité suffisante de récepteurs de la sérotonine (modulé par le stress). "Chez l'homme, on pense que divers facteurs de stress subis au cours de l'enfance favoriseraient l'établissement de l'anxiété à l'âge adulte" et "ceci de façon irréversible", confirmant ce qu'on pensait déjà d'une caractérologie ancrée dans les premières expériences de la vie.

Les conséquences à plus long terme ne sont pourtant pas très claires car il semblerait que ce déficit en récepteurs de sérotonine se traduise par un déficit en dopamine (au moins pour les hommes). La sérotonine ayant le rôle d'agent opposant (équilibrant) à la dopamine on peut penser que le manque de récepteurs augmente le niveau de sérotonine produite et diminue donc celui de la dopamine. Dès lors, les maladies du stress qui remontent à l'enfance (déficit d'attention, hyperactivité, fibromyalgies) seraient en fait causés par un excès de sérotonine (il faudrait distinguer entre les hommes qui ont un niveau plus élevé de sérotonine et les femmes qui en manquent plus facilement). Les anti-dépresseurs sérotoninergiques seraient efficaces en diminuant le niveau de sérotonine à la longue par amélioration de l'efficacité des récepteurs existants, mais il faut s'attendre qu'ils accentuent le problème au début du traitement alors que des produits anti-sérotonine améliorent immédiatement la symptomatologie. L'hypersérotoninergie devrait donc être beaucoup plus répandue qu'on ne pense, pas seulement impliquée dans les comportements violents et suicidaires. Le syndrome sérotoninergique n'est reconnu en France que depuis 1996 mais se limite à une origine médicamenteuse (IMAO). Le fait qu'il soit presque identique aux manifestations de l'hypoglycémie (sueurs, faim, tremblements, membres agités, crampes, diarrhées, stupeur, vertige, hypotension, dépression, agressivité) n'a pas été assez souligné, à mon sens. Il y a pourtant un lien évident entre une hyperglycémie produite par le stress, ou bien une hyperactivité adrénergique, et l'hypoglycémie avec excès de sérotonine qui suit. La sérotonine peut provenir du glucose (déprimant par ailleurs le magnésium et l'insuline) mais sans doute plutôt de l'agrégation des plaquettes du sang sous l'effet du stress, agrégation produisant sérotonine, histamine et prostaglandines et donc participant aux phénomènes allergiques et d'inflammation bloqués par la dopamine et les oestrogènes (ou la Partenelle et même l'Aspirine). L'excès de sérotonine produisant une dilatation des vaisseaux et une hypotension serait responsable des lourdeurs de la digestion et de la sensation de fatigue obligeant à faire la sieste. La sérotonine serait impliquée dans l'hypotension survenant 1 heure après le début du repas (déversement dans l'intestin et afflux sanguin), alors que l'hypoglycémie se produirait plus de 2 heures après. Toute cette digression pour dire que c'est bien compliqué, qu'on ne sait pas encore grand chose sur ces équilibres, qu'il y a beaucoup d'interactions entre l'humeur et le système immunitaire dont les déséquilibres peuvent remonter aux premiers mois de la vie. Dans ce cas la fatigue n'est pas physique, le café n'est d'aucun secours, il ne faut pas en abuser alors qu'il y a déjà hyperactivité adrénergique malgré la fatigue, on ne ferait qu'augmenter anxiété et stress, douleurs et inflammations.

22/08/02

Index