- Le sujet supposé au savoir
Je ne voudrais pas qu'on s'imagine qu'à rendre
compte de toutes sortes de savoirs, à répercuter les informations des revues,
je sois moi-même omniscient alors qu'à l'évidence chacun est désormais bien
ignorant sorti de sa petite spécialité. La mienne est la philosophie
à laquelle il faut joindre psychanalyse et religions (c'est déjà beaucoup trop). Ensuite mes
compétences s'amenuisent de l'histoire à l'économie,
la sociologie, l'ethnologie, l'éthologie, la biologie, la physique,
les mathématiques, etc. Je ne suis pas sûr d'ailleurs qu'on
puisse être vraiment compétent au-delà de ce qu'on est
en train d'étudier sur le moment, ce sur quoi on est en train de réfléchir.
On perd très vite ce qu'on ne pratique pas (que ce soit en musique
ou en informatique). S'intéresser à tout expose donc à
n'être compétent en rien. Personne n'est sans doute plus accablé
que moi de l'étendue de mon ignorance, je sais bien hélas tout ce que j'ignore, tout ce que je
n'ai pas lu d'auteurs pourtant indispensables ! Je n'arrête pas de
corriger mes erreurs, souvent grossières, et de lire les livres et revues qui sortent, mais je sais
bien que je n'y consacre pas tout le temps qu'il faudrait, toujours pris par l'urgence...
Il ne s'agit pas de coquetterie mais bien des conditions même de mon
travail d'information, de formulation et de questionnement, de critiques épistémologiques
qui ne peuvent prétendre à aucune autorité scientifique
mais constituent seulement des hypothèses et des argumentations qui
doivent être validées et débattues par des spécialistes.
Ce serait littéralement folie de ma part de risquer de sortir des
sentiers battus, me permette d'adopter une position critique voire proposer
de nouvelles idées (c'est si difficile et présomptueux) sans
avouer tout ce que j'ignore, ignorance largement partagée par tous.
Je ne demande absolument pas qu'on me fasse confiance (je n'ai aucune confiance
en moi) comme si j'étais détenteur d'une connaissance divine.
Je demande, j'espère plutôt une véritable critique nous
faisant progresser, relevant mes erreurs, relançant la question. J'essaie
de mettre en relation des savoirs pour lesquels je ne suis qu'un intermédiaire,
je voudrais qu'on aille y voir, ce pourquoi j'agace souvent à multiplier
les références. Il ne s'agit pas de faire le beau, le malin,
le savant mais d'essayer de dépasser notre amour-propre dans la recherche
de la vérité. C'est le plus difficile. On se laisse toujours
emporter par la présomption, la précipitation, la prétention.
Impossible d'y échapper, ce pourquoi il faut pouvoir se "corriger"
tout le temps. L'objet de la transversalité n'est pas autre chose
que l'insuffisance du savoir (spécialisé), les rigidités
de nos connaissances, de même que l'objet de l'informatique c'est le
bug et celui de la théorie de l'information l'erreur de transmission.
C'est déjà une théorie de la connaissance, une épistémologie.
Je suis persuadé que la transversalité
oblige à une perte de rigueur, une connaissance superficielle qu'on
peut dire celle de l'honnête homme, mais aussi une liberté d'association,
une créativité qui ne doit pas être bridée par
trop de vérifications, pour mettre en discussion des conjectures que
seuls des spécialistes peuvent vérifier. C'est l'enjeu d'un
groupe de recherches, il me semble, de pouvoir bénéficier de
ce contrôle. Bien sûr il faut tout de même un minimum de
rigueur et de vérifications pour ne pas soumettre de trop grosses
bêtises. Il ne s'agit pas de se laisser aller. J'essaie
de travailler ce que j'avance, ne pas me limiter à la première
impression, mais je revendique mon ignorance comme préalable d'une recherche afin de
prendre la liberté d'émettre des hypothèses qui peuvent être
réfutées. La rigueur ici doit être surtout épistémologique,
philosophique, logique, théorique, discursive. Il ne s'agit
absolument pas de parler de tout comme nos politiciens omniscients. Si la transversalité est nécessaire pour
penser des rapprochements, de nouvelles voies, lorsque ceux-ci sont pertinents
ils doivent être réappropriés par les différentes
spécialités.
Je cite souvent à ce propos Georges Dumézil, celui qui
a mis en évidence la tripartition indo-européenne entre ceux
qui luttent, ceux qui prient et ceux qui travaillent (nobles, clergé,
tiers-état). Il insistait sur le fait que le comparatisme des religions
impliquait qu'on ne pouvait pas faire le poids avec les spécialistes
d'une seule religion et qu'on n'était donc jamais à l'abri de
dire des bêtises (comme dans son premier livre sur les Centaures). Plutôt
que de condamner le comparatisme, ce qu'il faut obtenir c'est la collaboration
des spécialistes, accepter la division
des tâches et les différences de rigueur entre espace de proposition
ou de critique (que je dirais pour ma part politique) touchant au "paradigme" (voir Kuhn), et espace de vérification
(plus proprement scientifique), tout en sachant qu'il ne peut y avoir véritable
séparation entre politique et sciences, théorie et expérimentation.
En tout cas mon engagement dans la transmission, diffusion, discussion des
savoirs est d'abord politique, en opposition à l'idéologie
dominante et pour construire une alternative écologiste réaliste
au stade d'une économie cognitive et du développement humain
devant les catastrophes annoncées et les ravages de la technique.
Le sujet du savoir est collectif et historique. Il dépend de chacun.
- Les fondements de la physique moderne
http://perso.wanadoo.fr/marxiens/philo/pretapen/einstein.htm
Ceci étant dit, c'est donc en non-spécialiste
de ces questions que je vous recommande l'article d'Einstein ci-dessus, article
qui est destiné au grand public, qui est simple et clair (et qui est
sur mon site depuis que je l'ai ouvert en 1997). On peut voir qu'on était
très proche en 1940 des formulations actuelles, le concept d'information
ne faisant que permettre de clore une question restée ouverte (à condition,
il me semble, de ne pas confondre la discontinuité des quantas avec
la discontinuité de l'information). Il faut rappeler en effet que
:
- en 1900, Planck montre que certains problèmes peuvent être
résolus pas l'introduction, a priori, d'un artifice de calcul
consistant à considérer que l'énergie des ondes électromagnétiques
de fréquences déterminées ne varient pas de manière
continue, mais admet seulement certaines valeurs précises. Il retrouve
par calcul les courbes expérimentales, lorsqu'il admet que ces valeurs
sont toujours des multiples entiers d'une unité fondamentale, proportionnelle
à la fréquence considérée, et qu'il appelle
QUANTUM.
- ensuite, en 1905, Einstein établit que l'image d'un objet peut
être de deux catégories: soit ondulatoire, soit corpusculaire.
Il introduit dans la littérature scientifique l'idée que
la lumière est effectivement formée de grains d'énergie:
les photons.
Une différence essentielle émerge des deux théories
de Planck et d'Einstein. Pour Planck, les quantas sont un artifice qui
facilite les calculs, pour Einstein au contraire, ce concept de quantum
engage à rechercher une nouvelle théorie de la structure
de la lumière.
Les quantas sont donc, notamment, des photons, particules discontinues
d'une onde lumineuse continue. Cela confère à la lumière
(qui rebondit sur un miroir) un caractère corpusculaire, tout en gardant
son caractère d'ondes se décomposant dans un prisme ou l'arc-en-ciel.
Ce caractère corpusculaire n'est pas un effet de la mesure ou de l'information
! L'électricité solaire transforme l'énergie des photons
en électricité. L'énergie communiquée par un photon
à un électron (qu'il fait changer de niveau) est :
E = hn.
E est le différentiel d'énergie entre les 2 niveaux ou plus, h la constante de Planck, n la longueur d'onde de notre photon (hn=mC2).
Ce n'est pas avant l'application par Bohr à la
théorie de l'atome (1911), mais surtout vers 1924 les fondements de
l'atomistique quantique par Louis de Broglie, Heisenberg et Schrödinger
que les paradoxes de la physique quantique sont apparus, résultant
des limites de l'expérimentation, de l'impossibilité d'observer
le niveau le plus petit de la matière sans le perturber complètement.
De là une théorie statistique qui devient magique lorsqu'elle
prétend au réalisme ("la liberté de l'électron"
de Dirac et autres corrélations voire ubiquités !)
(Pour ceux qui veulent plus de détails, sur les spins par exemple, un site trouvé avec Google :
http://www.astrosurf.com/trousnoirs/quanta.html)
Au fond la physique moderne s'est construite sur les
limites absolues de l'expérience physique, que ce soit la
vitesse de la lumière (puisque, chose impensable, la vitesse de la
lumière d'une voiture en mouvement sera identique à la vitesse
de la lumière d'une voiture immobile, c'est-à-dire indépendamment
de l'observateur!), ou les quantas limitant la précision des expériences
et l'accès aux processus continus sous-jacents à cause de l'impossibilité
d'éliminer l'intervention de l'expérimentateur. C'est la fin
d'un "réel en soi", la fin de l'infini et de l'absolu dans la physique.
La plupart des paradoxes que posent ces théories résultent de
la confusion entre notre représentation imaginaire de l'espace ou
du temps (schématisme kantien) et l'espace physique, celui de l'expérience,
de la matière qui ne connaît pas de ligne droite mais seulement
des rayons lumineux qui se courbent à l'approche des planètes.
Il me semble qu'on voit bien en quoi ces deux espaces ne se recouvrent pas
lorsqu'on a découvert récemment que l'espace physique n'était
pas "plat" mais replié sur lui-même, avec pour conséquence
d'imaginer passer à travers ses plis (par des sortes de "portes des
étoiles" !) pour économiser des distances de millions d'années
lumières. Je ne me prononce pas sur la faisabilité de ces trous
dans l'espace mais indique seulement que l'espace physique ne remplace pas
l'espace géométrique qui le contient, permet de le penser :
pour qu'il y ait courbure, il faut tracer une droite imaginaire par rapport
à laquelle il y a courbe (Kojève avait bien vu qu'il ne fallait
confondre la réalité objective de la science ni avec l'expérience
empirique et morale, ni avec l'Etre donné, l'héritage du sens,
l'histoire). On doit se résoudre à une pluralité des
mondes qui ne se recouvrent pas tout-à-fait, comme les trois dimensions
lacaniennes (Réel, Symbolique, Imaginaire) dont le noeud fragile reste
toujours provisoire mais nous laisse du jeu. La limitation de notre savoir
semblait laisser place ainsi à notre liberté, renforçant
même notre responsabilité.
- La nouvelle science (simulation, constructivisme, automates cellulaires)
La Recherche no 356, septembre 2002
Stephen Wolfram, A new kind of Science, mai 2002, 1200 pages
Il fallait rappeler tout cela, qui était déjà largement acquis pour Kojève en 1932 (L'idée du déterminisme dans la physique classique et dans la physique moderne
, Livre de poche), avec pour conséquence une certaine remise en cause
du déterminisme classique qui sera renforcée par les théories
du chaos (limitant nos prévision à un horizon temporel donné,
le temps de Lyapounov) mais aussi par la théorie des catastrophes
impliquant des ruptures de causalité, d'autres effets de seuil que
les quantas, plus faciles à expliquer qu'à prévoir. Tout
cela semblait nous condamner au "phénoménisme" face à
un réel inaccessible. Effectivement la physique s'oriente sur des
phénomènes purs comme les nuages ou les cristaux liquides,
si ce n'est la cuisine ou la technologie. Pourtant, au moment même où
la théorie quantique renonce au réalisme de ses formules, une
nouvelle voie s'ouvre, complètement nouvelle, sorte de constructivisme radical permettant un accès
au principe organisateur de l'univers, au-delà de la limitation quantique, par sa reconstruction, bien que
sous une forme hypothétique, ranimant du même coup le déterminisme.
De quoi s'agit-il en effet ? De passer de l'observation (avec ses limitations)
à la reconstruction des phénomènes complexes à
partir de programmes élémentaires extrêmement simples.
On savait déjà qu'un programme très simple comme "la
transformation du boulanger" imitant le pétrissage d'une pâte
pouvait illustrer les théories du chaos par l'impossibilité
de prévoir la position d'un point après un certain nombre de
pétrissages. Stephen Wolfram a montré, lui, qu'un "automate
cellulaire" élémentaire produisait une complexité
croissante. La notion d'automates cellulaires vient de Neumann (popularisée
dans "Le jeu de la vie" de John Conway). Cela consiste dans un "calculateur
universel" très simple déterminant la valeur d'une cellule selon
celle de ses voisines. On peut l'imager par l'exemple du sexe des plantes
(dioïques comme le chanvre par exemple). Les plants se déclarent
normalement à peu près à égalité entre
mâles et femelles. Si on arrache les mâles et qu'on met en terre
de nouvelles plantes encore indifférenciées, elles seront toutes
mâles, à une ou deux exceptions près. On peut donc penser
que le sexe se détermine selon le sexe des plantes environnantes. C'est
le plus simple. A peine un peu plus compliqué, on peut avoir une suite
du genre "1 ou 2 noirs dans les 3 derniers donnent un noir et 3 noirs de
suite donnent un blanc (ou 3 blancs donnent un noir)". La règle a beau être triviale, il est
impossible d'en prévoir le déroulement, il faut lancer le programme
et constater le résultat, les morphologies générées
qui peuvent reproduire celles de la nature comme les coquillages. L'ordinateur
et la simulation remplacent ainsi l'observation et la déduction.
On pourrait voir là l'autre face des fractales, une réduction
de la complexité croissante à un formalisme élémentaire
bien que largement imprédictible. La grande unification de
la physique pourrait s'obtenir par cette voie "expérimentale". On
pourrait ainsi générer toutes les lois de la physique à
partir d'un "réseau
reliant des noeuds abstraits". "Des concepts comme l'espace et le temps
émergent alors comme des propriétés limites de ces réseaux.
A partir de là, cela devient tout-à-fait passionnant car on
voit ainsi émerger la relativité restreinte, la relativité
générale et certains aspects de la mécanique quantique". Théorie quantique, par laquelle il a commencé sa carrière
et à propos de laquelle il avoue qu'on "découvre toute une série de passages à la limite et d'idéalisations" problématiques mais il prétend obtenir ainsi une équivalence
entre la mécanique des fluides, le cerveau ou l'univers.
C'est, on le voit une théorie extrêmement ambitieuse bien qu'elle
ne procède pas par déductibilité (il y a une "irréductibilité calculatoire") mais par expérience vérifiable (simulation) plutôt
que falsifiable. Je n'ai aucun moyen de jauger le sérieux de ces thèses
car je n'ai pas lu les 1200 pages de ce livre qui n'est pas encore traduit.
Le concepteur est on ne peut plus sérieux, auteur du programme Mathematica,
mais le concept me semble en tout cas extrêmement prometteur, même
si la déduction de l'univers jusqu'aux tâches du léopard
n'est pas vraiment pensable, la contingence devant y garder toute sa part,
les théories du chaos restant forcément valables (et les ruptures
de causalité, les changements de niveau). Cette méthode
de simulation prendra sans doute de plus en plus de place, créer
des univers comme on jette les dés. Cela ressemble à la programmation
évolutionnaire (processus de sélection de systèmes auto-programmés)
mais on peut dire aussi que c'en est l'exact contraire. Si on peut arriver
ainsi à dépasser les limites de la matière et de l'expérience,
c'est en perdant tout caractère physique. C'est donc encore une meta-physique
abstraite, plus technique que conceptuelle pourtant, et sans toute trop mécaniste
pour l'instant.
Sa critique du "jugement
par les pairs" me semble intéressante aussi : "ce n'est pas toujours la meilleure méthode de management" pense-t-il. On peut lui donner raison, ce qui n'empêche pas que le jugement
par les pairs soit essentiel dans la constitution de l'objectivité
scientifique, mais il faut en corriger les défauts (le conservatisme, la concurrence, l'intérêt),
ne pas en faire l'unique critère : "Si j'avais rédigé
un projet de recherche en vue de passer vingt ans à créer une
nouvelle sorte de science, je ne pense pas qu'il aurait été
financé".
07/09/02
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