Lectures du GRIT

La démocratie matriarcale

Une histoire de l'autorité, Gérard Mendel, La découverte, 2002
L'homme nouveau est déjà là, chrysalide ; ce sont les conditions sociales lui permettant de devenir papillon qu'il faut fabriquer.

Malgré son titre, ce livre est largement un réflexion sur la crise actuelle de la démocratie qui suscite actuellement une avalanche de publications (
Gauchet, Le Goff, Schnapper, Joffrin, Bourdieu...). Gérard Mendel n'accepterait peut-être pas ce titre de démocratie matriarcale à laquelle il préférerait peut-être démocratie régressive (maladies infantile de la démocratie) mais c'est bien le lien archaïque à la Mère et le "sentiment abandonnique" qui caractérisent nos sociétés post-modernes marquées par le déclin du patriarcat, de l'autorité et de la Loi. Pour beaucoup de féministes, il apparaîtra incroyable de prétendre à la fin d'un patriarcat dont toutes les institutions subsistent au point qu'une loi sur la parité est encore loin de corriger l'inégalité entre les sexes, qui perdure notamment dans l'entreprise et la politique, mais la base du patriarcat a bien disparu avec la famille permanente. Dans les "familles recomposées", les enfants d'une même mère ayant des pères différents c'est le nom de la mère qui devient prédominant en Europe, et donc la transmission matriarcale. Il faudrait parler aussi de l'émergence de femmes dominantes dans les milieux psychanalytiques ou écologistes (toutes les tendances des Verts ont une femme à leur tête) qui sont rétifs à une domination trop affirmée. C'est sans doute comme Mère que la femme est l'avenir de l'homme.

Ces évolutions sont nettement perceptibles bien que leur généralisation exige plusieurs générations, mais ce n'est pas du tout de là que part l'auteur de "La révolte contre le père" (1968) qui fait remonter le déclin du patriarcat à la démocratie grecque, aux confessions de Saint Augustin, aux Lumières, achevé enfin par l'art contemporain depuis la guerre de 14. Il y voit un phénomène régressif en même temps que d'individuation, où le déclin de la Loi du Père nous livre sans médiations à l'inconnu du désir de la mère dans son arbitraire apparent. Les impasses de la liberté seraient donc vécues comme une régression infantile ramenant à l'angoisse de la "mauvaise mère" (Mélanie Klein). Cet accompagnement fantasmatique n'est pas la cause d'impasses qui sont réelles. Il est certainement temps pourtant de joindre, à la critique féministe du patriarcat, celle du matriarcat, de même qu'il faut critiquer le libéralisme après avoir critiqué l'autorité. C'est très compliqué car, par exemple, la libération sexuelle a pour effet de remplir nos prisons de délinquants sexuels, de même que le libéralisme se traduit par une inflation de lois. Il semble d'ailleurs qu'il y ait ici parfois des confusions de plan mais, si je ne partage pas complètement la théorie sous-jacente, de nombreuses analyses sont à retenir.

Gérard Mendel, se disant socio-psychanalyste vise une "anthropologie générale" rejoignant une tendance de plus en plus sensible à confronter la psychanalyse avec l'ethnologie (Stoller, Geffray) comme Foucault l'envisageait, à la fin de son livre "Les mots et les choses", tout en considérant impossible une "anthropologie psychanalytique" qui s'imaginerait avoir affaire à une "nature humaine". Pour Foucault l'historicité de l'anthropologie ne permet pas de définir l'homme comme espèce alors que Mendel cherche au contraire à dégager des universaux d'une approche transdisciplinaire confrontant psychanalyse, sociologie, histoire, philosophie, ethnologie, management, art contemporain... Le risque de toute recherche interdisciplinaire c'est de confondre des objets qui ne se recoupent pas, aboutissant soit à des simplifications grossières, soit à une sorte d'éclectisme juxtaposant des faits contradictoires. Ainsi on ne peut mettre sur le même plan ce qui relèverait de l'espèce (capacités émotionnelles et cognitives) et ce qui relève du symbolique, du langage, du désir.

C'est une erreur de croire que l'objet de la psychanalyse serait l'Homme, comme effet du familialisme ramené à son origine biologique (besoin). La psychanalyse n'a affaire qu'au désir, à la demande, à la parole. C'est bien sûr le saut de Freud à Lacan, mais je pense qu'on gagne beaucoup à considérer l'Oedipe comme une structure où la signification du désir de l'Autre s'incarne dans le rival auquel on s'identifie, ou bien dans l'interdit transgressé, plutôt qu'une imprégnation des figures parentales constituant une sorte d'habitus. Comprendre que c'est le désir comme "désir de désir" qui nous constitue comme sujet permet immédiatement d'en déduire les problèmes que cela engendre. René Girard y a introduit beaucoup de confusion hélas, cela n'en fait pas moins un problème pour lequel il ne saurait y avoir de véritable solution entre Loi et séduction. Gérard Mendel intègre d'ailleurs cette dimension en reprenant le terme de séduction à Jean Laplanche (Nouveaux fondements pour la psychanalyse). La séduction est bien un désir de désir mais en escamotant la structure elle peut sembler s'intégrer dans une nature humaine (phéromones) qui se réduit dès lors facilement à un rapport duel et biologique alors que c'est plutôt un rapport à trois et des jeux de langage. Il ne s'agit pas tant d'instincts que d'institutions. On peut imaginer une séduction généralisée alors qu'on ne peut accorder si facilement des "désirs de désir" en compétition. Tout cela n'empêche pas qu'il y ait des universaux pour tout être parlant mais la philosophie n'est pas une anthropologie (comme le soutenait déjà Hyppolite dans "Logique et existence"). Elle doit plutôt rendre compte de l'Etre du sens comme devenir et apprentissage sans fin afin de nous servir de guide pour l'avenir. Ce n'est plus l'espèce qui évolue depuis que l'homme parle, mais la science et la technique.

Une pré-histoire de l'inconscient (de la honte à la culpabilité)

A la suite de Freud, Gérard Mendel, tout comme Pierre Legendre, s'intéresse aux aspects archaïques, sauvages, de l'autorité ; aspects inconscients dont il tente de faire une histoire centrée sur la question actuelle de l'autorité et de la Loi dans nos démocraties. A la différence de Pierre Legendre qui veut construire une "science du vivant parlant", Mendel prétend à une "Anthropologie générale" mêlant toutes les sciences humaines de l'ethnographie à la psychanalyse et dégageant des "universaux empiriques". Il récuse nettement pourtant le terme de "nature humaine" au profit d'une construction historique de l'individu et de son intériorité, dont il veut justement rendre compte dans ce livre. Derrière cette histoire de l'autorité il y a, en effet, une histoire de l'individuation, de la constitution d'une intériorité et donc aussi d'une historicisation du complexe d'Oedipe. Pour Mendel ni l'Oedipe, ni l'inconscient ne sont universels mais caractérisent un stade avancé de civilisation, d'intériorisation, d'individuation et de distanciation.

Le caractère historique de l'inconscient suppose donc un stade préalable d'extériorité ne permettant pas des interprétations individuelles mais seulement collectives des rêves ou symptômes. "Nous avons appelé conscience de clan l'instance qui, chez les Africains, correspond au surmoi" 132. Les contradictions entre rapports sociaux et représentation de soi ne peuvent s'exprimer autrement que dans les signifiants sociaux disponibles dans l'environnement culturel (mythes, esprits, sorts). La honte est ici fondamentale, et le plus souvent collective, mais il ne peut y avoir encore, et jusqu'aux Grecs compris de véritable culpabilité individuelle (il y a là quelque chose de vrai mais on peut rester tout de même un peu dubitatif en songeant ne serait-ce qu'à l'histoire de Job qui date des sumériens).

Le patriarcat est donc supposé dominant à ce stade (ce qui est contestable aux époques pré-néolithique), le règne de la Loi des ancêtres, et son déclin inauguré justement par les Grecs (qui représentent une étape décisive sans doute, mais on en trouve déjà des témoignages pendant la période intermédiaire égyptienne. Comme pour l'individuation on ne peut trouver d'origine à une tendance entropique, constante plutôt que continue, travail du scepticisme ou discours de l'hystérique). La véritable naissance de l'intériorité et du refoulement, donc de l'inconscient, est imputée à St Augustin, l'intériorisation de l'autorité en surmoi et de la honte en culpabilité. Il est assez amusant de voir l'importance qu'il donne à St Augustin au point de prétendre que nous portons encore le poids de sa dépression et de sa culpabilité envers ses parents ! Si nous devons bien "Les confessions" au deuil d'Augustin, ce n'est pas si loin d'Origène ou même de Plotin mais surtout de la spiritualité asiatique (Montanisme, Manichéisme, Attis), rupture vers l'intériorité, longuement préparée par le stoïcisme et le souci de soi. Cela n'enlève rien à l'importance historique indéniable d'Augustin, mais tempère le rôle de la singularité individuelle de sa dépression dans l'affaire. Une question qui n'est pas réglée c'est le rapport entre sa dépression et la constitution de l'Oedipe et du surmoi, d'une intériorité enfin, chez un petit enfant ! Il ne faut pas exagérer une coupure qui concerne surtout le discours social lui-même, alors que l'origine de l'intériorité c'est d'abord le mensonge, contemporain du langage, et Zarathoustra interrogeait déjà l'intériorité de la mauvaise foi et de la bonne volonté des coeurs purs.

Toujours est-il qu'il y a bien avec le christianisme romain une intériorisation qui prendra toute son ampleur avec le protestantisme (Luther se réclamant d'Augustin) avant que la guerre de 14 ne déclenche le dernier assaut contre la patriarcat, d'abord dans l'Art moderne (dadaïstes, surréalistes) dont Mai 68 est l'aboutissement, mais aussi dans les totalitarismes de masse qui isolent les individus de leur famille et recourent à des figures archaïques de communautés fusionnelles. Si la modernité peut bien être identifiée à une lutte contre l'autorité et la tradition, on ne peut croire tout-à-fait à une évolution linéaire depuis les Grecs, la féodalité par exemple, ayant constitué un retour violent du patriarcat. Il faut se garder de croire que la causalité serait d'abord fantasmatique alors qu'il y a des intérêts bien réels en jeu. Le plus curieux c'est que l'intériorisation de la Loi des Pères comme surmoi, qui est la contrepartie de son déclin et constitue un progrès de l'individuation, est analysé comme une régression par rapport à un complexe d'Oedipe dont on nous convainc qu'il n'existe pas auparavant ! Au fond l'Oedipe fonctionnerait comme un mythe inaccessible, tout comme le "stade génital" normalisateur, un paradis perdu par rapport auquel nous serions toujours en régression. Le complexe d'Oedipe est ici un mythe social, puisque historique, témoignant de la dissolution du patriarcat. C'est le nom donné à l'impossible compensation de la perte de la Loi extérieure par une loi privée. La Loi du Père n'est qu'une douteuse réminiscence de la Loi des anciens, "mythe individuel du névrosé".

La séparation libératrice

Il faut ajouter, en effet, à cette construction historique de l'inconscient (phylogenèse), sa construction individuelle dans les stades pré-oedipiens (ontogenèse). Gérard Mendel fait état ici d'une évolution récente lui faisant prendre plus au sérieux les théories de Mélanie Klein, ce qui l'a amené à distinguer 3 archaïsmes précédant l'Oedipe. Le premier archaïsme correspondrait au syndrome d'abandon du nourrisson de 6 mois et à la position dépressive qui s'ensuit selon Mélanie Klein, fantasme d'un corps morcelé lorsqu'il est séparé de la fusion maternelle (mauvais sein) et premières "relation d'objet" dans les tentatives de séduction entre ses absences incomprises. De 6 à 12 mois, ce que Donald Winnicott appelle des "objets transitionnels" (doudous, sucettes, poupées, etc.) vont permettre à l'enfant de maîtriser petit à petit l'angoisse de la séparation et développer sa "capacité d'être seul". C'est la Grande Séparation. Enfin le refoulement primaire intervient avec l'acquisition du langage, développant alors une "pensée magique " qui constitue le troisième archaïsme. L'Oedipe ne vient que plus tard, avec la constitution de l'interdit de l'inceste et de la Loi, "instituant" la séparation de la mère, ce qui se traduit par une culpabilité intériorisée et un désir substitutif reporté à l'extérieur (exogamie). La question restant donc posée de savoir si on peut vraiment y accéder.

Il est intéressant de comparer cette présentation avec celle que faisait Lacan en 1938 dans "Les complexes familiaux dans la formation de l'individu" intégrant déjà les découvertes de Mélanie Klein. Le premier archaïsme est appelé cette fois "complexe de sevrage", renvoyant classiquement aux sentiments de fusion, d'absorption, de dépendance, de totalité et même de pulsion suicidaire. La prématuration de la naissance chez l'homme le prive d'abord de sentiment de soi comme de la coordination du corps. Il est donc livré au fantasme d'un corps morcelé jusqu'au stade du miroir qui le constitue comme sujet pour un autre (sous son regard). Vient alors le "complexe d'intrusion", c'est-à-dire la jalousie et l'identification qui structureront ensuite le complexe d'Oedipe. Dès cette époque Lacan expliquait la naissance de la psychanalyse par le déclin de l'imago du Père et de la Loi, de leur fonction séparatrice, se traduisant par un égarement du désir, une régression vers la fusion mortifère et psychotique avec la Mère. Si le Père incarne la Loi du langage, la foi, le symbolique, l'interdit, le maternel est du côté matériel de la dépendance et du besoin : flux, pulsions, forces primaires. Plus tard, Lacan montrera que c'est l'interdit qui désigne l'objet du désir (signification du phallus), la Loi étant productrice de désir (de transgression) alors que son absence livre au mystère d'un désir arbitraire (capricieux), et donc à l'angoisse d'une séduction sans répit, comme on le constate dans les "unions-libres".

Malgré quelques différences de détail, il y a un assez large accord sur ces points puisque, pour Mendel aussi, l'absence de Loi ou d'autorité nous livre à la séduction sans mesure de l'autre, à son désir arbitraire et illimité, à l'angoisse de l'abandon. Il semble donc bien que "la loi libère et la liberté asservit", contradictions de la liberté. Vérité très relative bien sûr à la Loi et aux libertés dont il s'agit. Ainsi, le Droit permet de protéger les petits de l'arbitraire des grands, cela ne veut pas dire qu'il ne puisse être constamment confisqué par les puissants. De même si la liberté du plus fort asservit, ce n'est pas le cas de toutes les libertés et ne peut servir de prétexte à un asservissement ! On est loin, en tout cas, de la croyance psychologique à un moi parfaitement autonome tel que nous le décrivent romans et théories psychologiques ou sociologiques de l'individu rationnel. On est loin surtout des illusions libertaires aussi bien que libérales. Ce que la psychanalyse peut nous apprendre ici est absolument primordial pour la politique bien que la plus grande confusion règne encore à ce sujet. Il ne s'agit en aucun cas de se servir de l'Oedipe comme norme sociale ou justification de l'ordre établi ! Les psychanalystes se ridiculisent à se faire moralistes, même Legendre bataillant contre le pacs ! Lacan a pourtant eu un rôle important pour les soixante-huitards refusant le terrorisme, et qu'il avait prévenu : "en tant que révolutionnaires vous cherchez un Maître, vous l'aurez !". Ceci sans tomber pour autant dans l'analyse sauvage ou la condamnation de la contestation, comme d'autres ont osé le faire. Il n'est pas sûr que cette "histoire de l'autorité" clarifie assez cette question décisive de la Loi. Il faudra bien pourtant lui apporter une solution qui ne peut plus être le retour du Père ou des religions mais une nouvelle légitimité s'appuyant sur une objectivité partagée qui me semble devoir être celle de l'écologie ; mais nous n'y sommes pas encore !

Genos, Ploutos, Demos

L'originalité de ce livre tient surtout à l'utilisation de cette sorte de triade indo-européenne entre le pouvoir patriarcal traditionnel (genos), le poids économique de la richesse (ploutos) et ce qui représente à la fois la société et l'individuation (demos). Ces trois dimensions vont interagir constamment depuis la démocratie grecque, notamment avec Clisthène, dont le neveu Périclés continuera l'oeuvre, et qui va unifier le peuple d'Athènes d'artisans, de commerçants et de marins, comptant nombre d'étrangers, en adoptant une division territoriale par "dèmes". "Il rendit concitoyens de dème (démotes) ceux qui habitaient dans chaque commune (dème), cela pour empêcher de s'interpeller par le nom de leur père et de dénoncer ainsi les nouveaux citoyens" (Aristote). La logique de la démocratie semble bien opposée à la logique familiale, dès l'origine.

L'auteur rappelle que les rapports sociaux s'édifient sur une fondation économique ("Les Etats-Unis sont une société pilotée par le pétrole" Michael Klare 21/10/01 ). Les raisons de la réforme démocratique sont donc largement économiques, conséquence du dynamisme de l'Athènes marchande et artisanale. Elles sont tout autant militaires notamment à cause du rôle grandissant de la marine, et donc des marins, pour la défense de la cité. Il est assez amusant qu'il veuille en faire aussi une origine absolue, une séparation radicale instituant la "tradition du nouveau", minimisant par trop ce qui précède et d'abord Solon qui a fondé la démocratie sur le conflit entre riches et pauvres en se rendant odieux aux uns comme aux autres (cf. Trésors. Geffray). Si ce n'est pas plus que Socrate une origine absolue, ce sont bien évidemment des moments significatifs de la transformation de "communautés" en "société" où la division du travail prime sur les liens familiaux.

Dans cette opposition de la "communauté" à la "société" nous allons retrouver un parallèle avec les notions de maternel fusionnel opposé à la Loi du Père intériorisée, individualisée (alors que les communautés originelles sont patriarcales et que la société démocratique entraîne une régression maternelle !) D'un côté on a la communauté familiale organique, fondée sur le genos, la tradition, les structures de parenté, les liens de dépendance, la honte extérieure, le culte des anciens ; de l'autre on a une société instituée sur le demos, une Loi en construction, la division du travail, l'indépendance, la culpabilité, le culte du nouveau. C'est la fonction des tragédies grecques de représenter le conflit entre les lois de la cité et le respect des devoirs familiaux (Antigone).

Il y a encore conflit d'autorité aujourd'hui entre ce qui est de l'ordre de la légalité construite (demos) et ce qui est de l'ordre de la légitimité (genos) renvoyant aux origines (avant la naissance), à la continuité des générations. L'autorité personnelle, si elle n'est pas uniquement fonctionnelle, renvoie aussi aux schémas familiaux, aux images paternelles et archaïques. La légitimité de l'autorité se présente ainsi comme la prolongation de la dépendance familiale, une défense contre l'abandon où la dépendance des personnes procure l'indépendance des choses, au contraire du marché. L'auteur va longuement analyser l'opposition entre l'autorité d'un Hitler et d'un de Gaulle, le premier mobilisant l'archaïsme pré-oedipien d'une autorité arbitraire alors que le deuxième s'identifie (comme fils) à une figure paternelle, oedipienne et légaliste.

Si le demos s'oppose au genos il semble que désormais ploutos se retourne contre demos. Gérard Mendel refuse ainsi de rendre la démocratie responsable de la crise de l'autorité, alors même que toute sa démonstration va dans ce sens, en insistant sur le fait que seul le capitalisme (ploutos) en serait responsable, que ce soit dans l'Etat, l'entreprise, l'école ou la famille. Il constate, en effet, que ce n'est pas par "overdose de démocratie" mais plutôt par manque de contrôle de l'économie que la démocratie pêche. On ne peut que l'approuver sur ce point mais il faut se demander pourquoi sinon par perte de légitimité résultant bien de la contradiction entre autorité et démocratie, répétée d'ailleurs maintes fois par l'auteur. Ce qu'il faudrait dire plutôt c'est que, certes l'économie est à la base de l'individuation démocratique, mais que les institutions démocratiques ne se sont pas encore adaptées à la nouvelle donne économique. On peut donner raison aussi à ceux (Gauchet, Beck) qui font de la réussite même de la démocratie représentative la cause de sa professionnalisation et de son déclin, qui est aussi un phénomène cyclique d'usure des institutions. Ce que Mendel souligne pourtant, c'est que la liaison du capitalisme et de la démocratie parait de plus en plus douteuse désormais, avec le développement des multinationales, de la corruption et des mafias.

La Maison-Mère

Il faut donc se tourner avec l'auteur, du côté de l'économie capitaliste pour comprendre ce qui sape le patriarcat aujourd'hui, tout autant que la rationalité démocratique. L'économie, en effet, tient lieu désormais de religion, comme on l'a souvent dit. Jean-Pierre Le Goff a donné le nom de "barbarie douce" au management des entreprises actuelles. Les titres des chapitres de son livre sont assez éloquents : "impliquer totalement les salariés dans l'entreprise, développer le sentiment d'appartenance, le retour du religieux, modeler les comportements, l'éthique : nouvel outil de la performance ?". Il s'agit bien d'une nouvelle forme de domination paradoxale s'appuyant sur l'autonomie des salariés pour capter la totalité des ressources de la personnalité, jusqu'à son "savoir-être" ou ses valeurs éthiques. Si l'autorité est moins apparente, elle est donc encore plus totale dans son intériorisation même, s'apparentant aux systèmes totalitaires.

Dans "Souffrances en France", Christophe Dejours montre toute la cruauté et la souffrance engendrées par cette mobilisation totale et le culte de la performance avec son cortège de salariés sacrifiés et de "harcèlement moral". Une telle barbarie n'est possible qu'à être refoulée : "c'est la défense ici qui est le ressort de l'engagement et non le désir", du moins pour les cadres qui doivent en appliquer les consignes, évitant ainsi la conscience du mal. Les entreprises se comportent de plus en plus comme des sectes. Mendel y voit le même phénomène régressif vers la fusion maternelle. Les salariés ne sont plus assurés de leur statut, ni des règles à respecter, mais soumis constamment par la "maison-mère" à l'urgence, à la redéfinition des limites et surtout à la menace du chômage qui ramène à la détresse de l'abandon maternel.

Les méthodes du nouveau management ressemblent beaucoup, en effet, sous leur apparence libérale et démocratique, aux pratiques des sectes ou bien à l'auto-critique maoïste. Ainsi les pratiques d'auto-évaluation obligent les salariés à adopter imaginairement une position de pouvoir à l'encontre d'eux-mêmes. La théorie de l'engagement me semble montrer clairement comment obtenir de quiconque la soumission complète à ses propres fins en laissant l'illusion d'un libre choix (cf. le "Traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens"). C'est l'essence même du pouvoir de mobiliser une liberté en tant que telle. "Plus il y a de libertés, plus il y a de pouvoirs" rappelait Foucault. Pour arriver à ses fins, l'intériorisation par le sujet, le pouvoir a donc intérêt à se faire insensible, se camoufler, devenir inapparent. C'est ce qu'on appelle la gouvernance qui est un gouvernement indirect par les dispositifs. Le vote lui-même est souvent utilisé uniquement pour obtenir l'adhésion de tous et faire taire les réticences.

Dans ce cadre on comprend le rôle de l'abandon des structures hiérarchiques et de l'égalitarisme de façade qui servent surtout à rendre invisible la dissymétrie des positions. Il ne s'agit de rien d'autre que du refoulement des inégalités, dans le discours uniquement. Rien d'étonnant non plus au nouveau "conformisme de l'anti-conformisme" glorifiant l'autonomie et la créativité, dont la fonction est de renforcer la culpabilité individuelle avec le refoulement des rapports de domination. Le capitalisme fonctionne largement sur le refoulement de ses conséquences, notamment par l'éloignement du centre de décision (Maison-Mère). L'actionnaire ne se veut en rien responsable de ce que l'entreprise doit faire pour verser son dividende, de même que les industriels ne se sentent pas responsables des dégâts écologiques qu'il provoquent. Capitalisme et libéralisme sont donc surtout d'implacables machines à refouler. Les effets en sont souvent terribles pour les victimes privées de tout recours, de toute parole, de toute existence. On assiste à une "désocialisation par négation des différences de rôle, de statut, de pouvoir". C'est comme les histoires de "risquophobes" et de culpabilisation des pauvres déniant les facilités des riches comme si ils ne devaient leur réussite qu'à eux-mêmes !

Le déclin du patriarcat se traduit donc bien à la fois par une intériorisation accrue (l'auto-autorité) et par une régression infantile. L'effacement de la norme mâle, de la Loi et des liens symboliques nous rend effectivement plus autonomes, c'est-à-dire plus solitaires (voir "La solitude des mourants" d'Elias) et différents dans nos parcours erratiques, certainement pas plus indépendants de la société ; troquant plutôt une dépendance formelle pour une dépendance affective et vitale. Il ne faut plus seulement obéir, mais il faut encore séduire et paraître content. Il n'est plus question de résister mais d'en rajouter toujours plus, d'y sacrifier sa vie ! La Maison-Mère n'est pas une Bonne Mère mais lointaine et capricieuse elle nous prend et nous jette au gré des fluctuations de la demande. La mobilité gagnée sur la rigidité de la Loi est surtout une mobilité subie nous privant d'avenir prévisible. Cet univers maternel est un univers matériel de flux dans lesquels nous sommes emportés sans résistance possible. L'Etat providence aussi a eu un rôle certain dans la désagrégation des dépendances familiales et locales auxquelles il se substituait. Il représenterait plutôt la Bonne Mère pourtant, si la menace de sa désagrégation n'était constante. Un revenu garanti lèverait une grande part de cette angoisse d'abandon, au lieu de constituer un renforcement de la dépendance comme on le prétend.

Faire sans le Père

Le repérage de cette dimension archaïque me semble à prendre en compte mais il ne faudrait pas oublier que l'autonomie n'est pas tant idéologique que nécessitée par des facteurs techniques, l'importance de plus en plus grande du travail cognitif et le développement de la division du travail. A suivre Simondon l'individuation produite par ce processus de différenciation ne peut être autre chose qu'une problématisation, donc pas sans créer de problèmes pour chacun ! Je ne peux m'empêcher enfin de voir une certaine contradiction entre le processus de civilisation des moeurs, d'intériorisation du surmoi, et la régression infantile qui l'accompagne, même si cela semble conforme aux faits. Marthe Robert n'avait-elle pas déjà montré le caractère infantile de la modernité dont témoigne le roman ("Origine du roman, roman des origines"). Je crois pourtant bien déceler la même hésitation chez Gérard Mendel, sensible par exemple dans son refus de rendre la démocratie responsable de sa dilution dans l'économie.

Il faut reconnaître que cette grille de lecture semble confirmée par l'analyse qui est faite de l'Art contemporain comme un "faire sans le Père" (depuis Robinson Crusoé) subissant une régression de l'oeuvre, à l'acte, puis à l'artiste, enfin au vide de l'instant. L'art moderne procède à chaque fois par différenciations et ruptures, l'artiste devant renier ses maîtres avant de devenir maître à son tour. Ce processus autoréférentiel a fini par démonter toutes les techniques artistiques et supprimer tout système de référence, ce qui rend de nouvelles transgressions encore plus problématiques. L'Art contemporain, toujours réduit à une communauté de "connaisseurs", semble adopter désormais un double mouvement de familiarisation d'abord, permettant ensuite d'introduire de l'insolite pour capter l'attention. On rejoint là encore l'univers fluctuant de la séduction plus que de la transgression, suspendu à un désir capricieux et imprévisible qu'on cherche à retenir un instant, faire événement. Cette régression de l'Art en simple provocation témoigne encore d'une infantilisation que renforcerait la mode de grandes salles et de grands objets qui nous rapetissent. L'importance de la danse contemporaine peut renvoyer aussi au stade infantile de la maîtrise corporelle.

L'Art n'est pas le seul à témoigner d'une infantilisation qu'on retrouve dans les nouvelles pathologies. De nouvelles dépendances remplacent l'autorité et les névroses d'antan, comme le montre Ehrenberg, "La fatigue d'être soi" se traduisant par une montée de la dépression, de l'obésité, et des toxicomanies auxquelles on peut ajouter les "frénésies d'achats" renvoyant à l'oralité originelle ou bien aux "objets transitionnels" pré-oedipiens. On passe de plus en plus du conflit à l'évitement. Le désir de fusion hédonique s'exprime dans les grands rassemblements, les rave, les drogues, alors qu'il semble bien qu'on ait "perdu le plaisir de la relation humaine" 258. Le tableau est donc assez complet d'une régression vers les figures archaïques de la Mère qui n'a rien de réjouissant. Comme le nazisme l'a illustré, cette régression peut provoquer en effet des explosions de violences irrationnelles tout autant que le développement de sectes autoritaires.

Quelle conclusion tirer de ce déclin de l'autorité, et surtout quelles solutions proposer ? C'est ici sans doute que les réponses sont le moins satisfaisantes même si, heureusement, Gérard Mendel ne rêve pas de revenir au patriarcat comme Legendre. Reconnaissant la nécessité de poser des limites, on ne voit pas ce qui permettrait qu'elles soient respectées. "La légitimité de la politique ne sera sans doute désormais reconnue par l'individu moderne que si elle lui permet de développer ses ressources personnelles". Que propose-t-il, en fait ? De laïciser ce qui reste d'autorités, de "compléter le schéma psychofamilial" par de nouvelles communautés (sport, communautés, fêtes, rassemblements, tribus, bandes) ainsi que par de nouvelles formes de socialisation ni patriarcales ni communautaires comme les associations (mais aussi, ajouterons-nous, les entreprises!). Il mise enfin sur la construction de soi qui dans ce cadre a valeur de sublimation d'une solitude et d'une finitude assumées. Cela n'est pas très éloigné de la tradition romanesque et du fantasme du self made man s'auto-engendrant comme cause de soi. Ce n'est pas ce qui remplacera une nouvelle institution de la société, la formation d'une conscience de soi planétaire au nom du principe de précaution.

Ce qu'il faut retenir du moins, c'est qu'il ne faut pas rêver à un homme nouveau qui est déjà là. Ce qui manque ce sont de nouvelles institutions qui lui permettent de vivre et d'alléger ses souffrances. En tout cas on ne peut plus faire comme avant, comme si nous devions nous libérer encore d'un pouvoir patriarcal alors que nous sommes pris désormais dans un réseau de liens contractuels et de dépendances personnelles. Les stratégies libérales et libertaires sont bien dépassées même si la plupart ne le savent pas encore. Il nous faut maintenant trouver un langage commun pour construire un monde commun, plutôt que se replier sur soi. Il me semble que seule une écologie-politique pourrait fonder une nouvelle légitimité sur un développement humain et local.
10/03/02

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