La négation post-totalitaire de la démocratie

 
La démocratie post-totalitaire
, Jean-Pierre Le Goff, La découverte, 2002
 
Ce livre est important par sa description précise des glissements idéologiques successifs, depuis Mai 68 jusqu'au néolibéralisme, par l'entremise de l'anti-totalitarisme identifiant pouvoir et domination. C'est ce qui caractérise comme "post-totalitaire" la désagrégation de la démocratie par l'inversion en miroir des logiques totalitaires plutôt que leur simple reproduction. C'est par sa réussite que la démocratie semble se détruire elle-même. "Rien n'échoue comme le succès" rappelle aussi Marcel Gauchet dans "La démocratie contre elle-même ". Je me réjouis que s'élabore enfin une véritable critique des idéologies libertaires que j'appelle de mes voeux depuis quelque temps, pour comprendre en quoi  le désastre de cette génération ne vient pas tant de nos adversaires que de nous-mêmes. L'analyse historique rejoint ce que j'avais dénoncé moi-même en 99 d'un refoulement de la totalité, et surtout le rôle de l'anti-totalitarisme comme dénégation du pouvoir dans la domination actuelle (Du bon usage des révolutions en régime démocratique ). Sauf que Jean-Pierre Le Goff ne va pas jusqu'à reconnaître un cycle, une dialectique, un retour des révolutions. On doit bien admettre pourtant que le totalitarisme se voulait lui-aussi une négation de ce qui précédait, de l'échec de la démocratie libérale ploutocratique, comme nous devons nous opposer aujourd'hui au post-totalitarisme.

Plutôt que de remonter aux calendes grecques et se lancer dans de vastes fresques historiques, qui ont leur utilité mais nous écrasent de leur envergure, mouvement qui nous dépasse et sur lequel nous avons peu de prise, on doit approuver cette façon de se maintenir dans l'actualité de la génération dominante, celle de Mai 68, et l'analyse de son discours anti-autoritaire (passé au management désormais), de l'idéologie de l'autonomie se retournant en servitude redoublée. L'autre thèse centrale de ce livre est, en effet, de réfuter l'idée d'une évolution inéluctable, à laquelle nous devrions nous adapter, et dénoncer donc l'économisme ambiant partagé même par les opposants au libéralisme. Il rejette aussi bien les interprétations psychologiques (Dejours) que celles centrées sur les transformations économiques comme "Le nouvel esprit du capitalisme", au profit d'une explication purement politique et culturelle : c'est le vide politique créé par le soupçon général porté sur tous les pouvoirs qui expliquerait cette domination sans partage de l'économie.

C'est en partie vrai, il faut le souligner car c'est peut-être ce qu'on peut changer, ce qui dépend de nous, mais on peut regretter aussi que cette nécessaire critique de l'économisme le mène à minimiser par trop le poids de l'économie et de l'histoire (de la stagflation, de l'échec de 1981), de même que la critique du modernisme, abusant du terme de révolution pour abolir le passé, lui fait sous-estimer les transformations en cours qui sont effectivement révolutionnaires, au moins en ce qu'elles appellent de nouvelles institutions, une nouvelle organisation de la société et de l'économie. D'ailleurs, c'est bien à une nouvelle révolution qu'il nous appelle pour redonner force au politique même s'il n'est plus question de "table rase" mais bien au contraire de renouer avec la continuité historique. La révolution doit en effet retrouver son sens premier qui n'est pas de promettre un bonheur définitif mais au contraire le retour régulier d'une régénération des institutions.

La question totalitaire

Dans son précédent livre "La Barbarie douce", Jean-Pierre Le Goff avait dénoncé les actuelles dérives "totalitaires" de la modernisation aveugle des entreprises et de l'école. Pour comprendre l'origine de ce "nouveau totalitarisme", il refuse d'emblée de se contenter des explications traditionnelles par la mondialisation et la "dictature des marchés" puisque c'est bien de la domination totale de la logique économique sur le travail, l'école, la santé, la culture dont il faut rendre compte. C'est la facilité, l'évidence avec laquelle cette violence folle s'est imposée qu'il veut interroger. Sa nouveauté radicale suffisant à montrer qu'elle ne va pas de soi.

Il faut d'abord, en effet, bien caractériser ce "nouveau totalitarisme" en l'opposant aux totalitarismes précédents, avec lesquels on ne peut l'identifier tout-à-fait comme chacun l'admettra, violence et cruauté étant bien moins apparents. La pertinence même du terme de totalitarisme doit être interrogé, alors que le néo-libéralisme se présente volontiers comme "anti-totalitarisme" justement, dont il présente plutôt une image inversée. La thèse du livre rejoint en effet celle de Pierre Legendre[1] qui voit dans le retournement de l'anti-totalitarisme en nouveau "dogme anti-dogmatique" et  "norme anti-normative" la cause d'une nouvelle domination totale de la "non-pensée" unique et de la négation de la démocratie. Ce sont ces "représentations qui déstructurent le vivre ensemble" 14 par crainte du totalitarisme que Jean-Pierre Le Goff appelle le phénomène post-totalitaire, constituant le point aveugle de nos démocraties, et qu'il interroge, reprenant à son compte la définition de la sociologie donnée par Alain Caillé comme "lieu de l'interrogation de la société par elle-même".

Le livre commence donc par la confrontation des analyses d'Hannah Arendt et Claude Lefort sur les régimes totalitaires, faisant le relevé de tout ce qui nous rapproche ou nous sépare de ces régimes fondés sur l'idéologie et combinant parti unique, terreur, arbitraire et confusion de la société avec l'Etat. L'opposition la plus voyante est bien sûr dans la place du pouvoir politique et le rôle de la liberté qui est un obstacle pour les régimes totalitaires alors qu'elle devient dans nos démocraties néo-libérales l'instrument de la domination. De même, à la place d'un Grand Savoir infaillible, l'idéologie néo-libérale prétend à l'impossibilité de savoir (mais cela ne l'empêche pas d'avoir réponse à tout).

Beaucoup de traits nous rapprochent de ce qui fait la spécificité des sociétés totalitaires qui se veulent scientistes et en perpétuel mouvement, produisant un "état d'instabilité permanente" qui maintient la société dans une mobilisation totale où seul compte "la constante marche en avant vers des objectifs sans cesse nouveaux". Les "hommes nouveaux" doivent s'intégrer à ce "gigantesque mouvement de l'Histoire ou de la Nature" dans lequel les individus sont atomisés et pris en masse, livrés à la plus grande incertitude. "Culpabilité et innocence deviennent des notions dépourvues de sens : coupable est celui qui fait obstacle au progrès naturel ou historique" AH 22 Les divisions de la société, les conflits, les inégalités sont niées au profit d'un discours purement fonctionnaliste, discours de l'organisation au nom duquel les décisions les plus cruelles sont prises en toute irresponsabilité. Au contraire de la démocratie, la division interne de la société, refoulée au nom de son unité mythique, est reportées alors sur un Autre maléfique (bouc émissaire, ennemi extérieur). Mais tout comme les démocraties, les totalitarismes prétendent à une totale "transparence à soi de la société", constamment mise en scène, affichant ses "projets de société", valorisant ses "chantiers pilotes " mais dont la contrepartie est le règne du secret comme Guy Debord le montrait déjà en 1988. Tous ces éléments "concourent à forger un univers imaginaire et à le protéger de l'impact des faits" notamment par le surmenage, les divertissements ou la multiplication d'organisations visant à se protéger du "flux toujours menaçant de la réalité" dans une sorte de "ghetto mental", une "logique d'évitement de l'épreuve du réel" 30.

Par contre les totalitarismes se distinguent radicalement des simples "régimes autoritaires", surtout par leur confusion entre la société et l'Etat, effaçant la distinction entre gouvernants et gouvernés, ainsi que par un pouvoir qui est largement informel, inlocalisable, subissant des remaniements constants et multipliant les organismes, tout en dévalorisant hiérarchies traditionnelles et médiations sociales. Ce qui correspond aux évolutions actuelles, pas seulement dans les entreprises. "La seule règle sûre, dans un Etat totalitaire est que plus les organes du gouvernement sont visibles, moins le pouvoir dont ils sont investis est grand". Bien qu'aujourd'hui le pouvoir soit devenu anonyme, qu'il n'y a plus de "pouvoir suprême", de monopole du pouvoir, Laurent Joffrin, entre autres, dénonce pourtant avec raison la perte du pouvoir démocratique au profit d'un "gouvernement invisible" (entreprises, médias, commissions européenne). Il est donc indéniable qu'il y a tout un ensemble d'effets semblables malgré des discours opposés (cf. p61). "Cela nous oblige à penser le fait qu'il est possible de s'en prendre à la liberté, à l'autonomie et au pluralisme, tout en ne cessant de les mettre en valeur et de les exalter." 63

L'idéologie de la modernisation

Avant de voir en quoi les idéologies démocratiques, totalitaires et post-totalitaire s'opposent, il faut s'attarder sur ce qu'elles ont de commun : l'idéologie de la modernisation qui voudrait combiner "une société en perpétuel mouvement" avec "un univers de certitude " inébranlable, ce qui n'est pas seulement une caractéristique des idéologies totalitaires, comme le croit Hannah Arendt, pas plus que la prétention de faire table rase du passé, mais spécifie la modernité elle-même, qui a toujours été un discours révolutionnaire, presque autant qu'aujourd'hui avec la révolution technologique, la révolution de l'information, la révolution cognitive, etc. C'est une révolution "permanente, mondiale et culturelle" qui doit produire un "homme nouveau adapté à la situation nouvelle", mieux qui devienne un "acteur du changement", chacun devenant responsable d'une modernisation qui se fait sans nous "mais aussi acteur de son propre changement". Des spécialistes sont là pour "conseiller, évaluer, motiver, impliquer, communiquer, en toute transparence" 20 dans une "logique adaptative de la survie et de l'urgence" qui exige mobilité, réactivité, flexibilité, alors que les réorganisations permanentes "s'attaquent aux libres liens de coopération et de socialité".

Contre toute attente, pourrait-on dire, l'idéologie révolutionnaire est donc ce qu'il y a de commun aux démocraties, aux totalitarismes et au néo-libéralisme post-totalitaire, survivant au mythe du progrès. Ainsi, pour Castoriadis et Lefort, si on ne remonte pas à Rousseau, c'est une dimension de la démocratie elle-même en tant qu'elle implique une séparation de la religion et de tout fondement transcendant, un rejet de toute légitimité extérieure et donc une rupture avec la tradition, dans une quête de sens, une indétermination radicale livrée aux conflits et divisions de la société : "les causes du social sont ramenées au social". C'est la même idéologie de l'immanence qu'on trouve dans le sens de l'Histoire pour la lutte des classes communiste, ou dans le destin de la race aryenne pour les nazis. Les sciences de la société et le structuralisme prétendent aussi guider les sociétés à partir de leur observation, déduire la norme du fait. Dès lors, l'Histoire se réduit à une évolution déjà inscrite dans le passé et qui se fait sans nous. Cette "nécessité inscrite dans le réel" ne se présente pas comme une opinion particulière qui dépendrait de nous et pourrait relever d'un débat démocratique, vidé ainsi de toute substance. There Is No Alternative ! Paradoxalement, toute critique est ramenée à un simple discours idéologique, par "une pensée qui s'active sous la consigne de ne pas penser", non-pensée plus que pensée unique, nouvelle langue de bois pour les hommes politiques. Sur ce plan, l'opposition entre droite et gauche tend à se réduire simplement à la meilleure façon de s'adapter.

L'idéologie post-totalitaire

"Le pouvoir tend à nier la légitimité de toute position autre que la sienne. Là réside l'étrangeté de la démocratie dans laquelle nous vivons" 37 Ne croirait-on, là encore, entendre Debord (le style en moins) ! Comme toute idéologie, l'idéologie de la modernisation ne se reconnaît donc pas comme telle mais se prétend la réalité même, transparente dans son éternité, simple constat des évolutions inéluctables (trop rapides), et de la nécessité de notre adaptation (dans un temps trop court). C'est ce qui constitue son côté dogmatique, par l'anti-dogmatisme même se dérobant à toute critique!

L'idéologie post-totalitaire se distingue radicalement pourtant du Grand Savoir Totalitaire ou du mythe du progrès par un refus de tout système, de toute prétention à une vérité commune (un grand récit!), immédiatement identifiés au totalitarisme. C'est l'affirmation au contraire d'un monde incompréhensible, trop complexe, impossible à prévoir, nous vouant à un avenir incertain et courant toujours derrière des changements incessants qui nous dépassent, décourageant toute prévision à long terme, tout sens ("tout devient autoréférentiel, sans but ni sens"). C'est précisément ce qui constitue son caractère post-totalitaire. Ainsi malgré un scientisme omniprésent et le développement continu de tous les savoirs, règne en politique un "Grand Non-Savoir", sorte d'anomie officielle qui est refus de l'Un, refoulement de la totalité, à la fois au nom de la pluralité, de la laïcité, et de "l'idéologie de la complexité" (qu'il ne faut pas confondre avec le cognitivisme), mais surtout, on l'a vu, en opposition aux régimes totalitaires. L'absence de références communes, d'un sujet collectif capable d'agir, ne laisse plus d'autre lien social que le marché ou l'industrie. Ne considérant plus que les individus, "l'image de la réciprocité s'impose comme celle du rapport social" CL 80. Ainsi pour le baron Hayek, redécouvert au début des années 80, la "Présomption fatale" d'intervenir sur les marchés, d'exercer le moindre pouvoir, est "La route de la servitude" qui nous mènerait irrémédiablement au totalitarisme !

Dès lors tous les savoirs sont instrumentalisés et c'est la multiplication des experts au service de l'efficacité pratique. La communication prend la place des idées, le média prime sur le contenu : "représentation d'une démocratie accomplie où la parole circule sans obstacle" CL 82 mais dont la "spécificité est de pousser à l'extrême les caractéristiques de la démocratie, non pas dans l'optique totalitaire visant à recouvrir l'indétermination par un discours de certitude, mais au contraire en accentuant cette indétermination à un point tel que la démocratie verse dans l'insignifiance et la déliaison." 78 Au "tout est possible" totalitaire semble répondre un "rien n'est possible" en démocratie.

Il me semble qu'il faut insister sur le fait que le libéralisme est un scepticisme intéressé, règne des sophistes, des communicateurs, de la rhétorique publicitaire. Au nom du fait qu'on ne peut pas tout savoir, ils voudraient nous persuader que nous ne savons rien, qu'il n'y a que des techniques, que tout se vaut et s'arrogent le droit de faire n'importe quoi ! La philo-sophie au contraire, consciente de son ignorance et du dogmatisme de l'opinion redouble de précaution en retournant aux choses-mêmes et cherche à progresser en soumettant les savoirs disponibles à une critique argumentée. Comme pour le cognitivisme, il s'agit bien d'intégrer la complexité et la "marge d'erreur" dans le savoir. Que la vérité soit incertaine ou hors d'atteinte ne peut signifier qu'il n'y a pas de vérité, vérité sans laquelle le mensonge même ne serait pas possible. Reste la question de la pluralité des opinions mais cela ne doit nous faire renoncer ni à leur dialogue, ni à dire ce qu'on pense, ni à prendre des décisions et choisir notre avenir collectif.

Dans ce monde incertain et mouvant, pluraliste et en révolution permanente, nous sommes réduits à la simple gestion du court terme, à l'irresponsabilité d'un avenir l'imprévisible, pouvoir gestionnaire réduit à l'inéluctable. Ulrich Beck avait déjà dénoncé les gouvernements devenus simples agences de communication passant leur temps à nous vendre un progrès qu'ils ne maîtrisent pas, des évolutions qu'il n'ont pas choisi ("Les événements nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs"). Cette impuissance effective rencontrant l'idéologie anti-totalitaire, ennemie de tous les pouvoirs, le pouvoir doit se dénier comme pouvoir désormais, négation imaginaire de la hiérarchie effective, qui n'exerce plus une domination manifeste mais se réfugie derrière les contraintes externes auxquelles il faut toujours s'adapter ou disparaître. Il n'est plus question, en effet, d'adapter notre environnement aux nécessités sociales, humaines ou même vitales comme l'écologie en montre la nécessité, mais seulement de s'adapter toujours à une évolution imprévisible et destructrice qu'on sait pourtant ne pas être durable ! Nous devenons matière à modeler pour un pouvoir qui devient gestion des "ressources humaines". La discipline a disparu au profit de "conseillers d'orientation", de psychologues mais surtout d'une exigence d'autonomie, d'autoévaluation et d'autocontrôle. Il n'y a plus de pouvoir visible, ni de référence externe, ni même de tiers entre les contraintes extérieures et nous (comme le protestant face à Dieu). Le pouvoir doit être entièrement intériorisé, malgré son incohérence grandissante, l'absence de Loi ne nous laissant pas de repos. Cette "barbarie douce" fait de nombreuses victimes, produit beaucoup de souffrances et d'indignités (cf. "Souffrances en France", C. Dejours). "Le mélange et l'oscillation entre un discours angélique et le recours aux méthodes autoritaires sont caractéristiques du management et de la pédagogie moderne" 63.

Note sur le gouvernement par l'autonomie

La spécificité de l'idéologie post-totalitaire se trouve ainsi dans l'asservissement par l'autonomie. Ce qui peut paraître trop paradoxal n'est pourtant pas si nouveau. Ce n'est pas le premier discours de libération qui se retourne en oppression, c'est plutôt une constante. Staline ne parlait que de libération des peuples, Hitler de libérer les Allemands sans parler de la Grande Révolution Culturelle ou de Pol Pot. On peut se dire que la liberté n'était alors qu'un slogan et que les foules ont été trompées par un Super-Menteur ! On ne pourrait comparer cette grossière manipulation (ayant entraîné des centaines de millions de gens, et parmi les plus intelligents !) à notre autonomie bien réelle dans les démocraties post-totalitaires. A y regarder de plus près on s'aperçoit pourtant que cette dimension n'est pas absente des sociétés totalitaires et d'abord par l'atomisation des individus séparés de tout lien, de tout pouvoir intermédiaire pouvant faire contre-poids à leur dépendance totale de l'Etat. C'est le principe du "diviser pour régner" poussé à son extrême. Nos démocraties capitalistes paraissent moins sanglantes mais des populations entières sont condamnés à une mort sociale avec un total arbitraire. L'individu isolé s'enivre d'abord de sa nouvelle liberté avant de constater qu'il se trouve livré ainsi sans résistance possible aux injonctions du pouvoir (économique) qui pénètre jusqu'aux tréfonds de son âme et de son intimité.

En effet, contrairement à ce que prétend l'idéologie libérale, flattant notre narcissisme et notre désir de reconnaissance, l'individu est loin d'être un "animal rationnel" maître de lui comme du monde et suffisant en soi, monade refermée sur lui-même, parcelle d'âme divine héritant d'une liberté totale, entièrement responsable de ce qu'elle est comme de ses péchés, moderne Robinson jeté seul dans un monde hostile (façon de renier ses origines et de refouler un père décevant d'après Marthe Robert). Au contraire tout montre que l'individu est une construction sociale et historique, ses connaissances et ses représentations venant de l'extérieur sont strictement limitées à l'idéologie du moment historique et du lieu. Personne ne peut dépasser son temps. La Science elle-même doit reconnaître ses "révolutions scientifiques" qui la font changer de paradigme (Kuhn). Des théories de l'apprentissage à la psychanalyse ou aux drogues et anti-dépresseurs, les limitations d'un individu si influençable sont de plus en plus sensibles à mesure qu'on progresse dans le savoir, docte ignorance qui est, il faut le rappeler encore, le contraire du scepticisme ou du relativisme dans lesquels tombe lourdement le néo-libéralisme, malgré sa prétention à maintenir le "choix rationnel" d'un individu qu'on voudrait réduire à un simple calcul unilatéral et donc qu'il faut supposer pris par ailleurs dans un jeu de forces obscures. La vérité est toute autre et moins extrême puisque notre liberté de choix se trouve justement dans notre manque de savoir, notre inquiétude, la part de non-sens sans lequel le sens ne serait rien (Heidegger, "L'essence de la vérité").

C'est seulement à partir de la reconnaissance de cette ignorance au coeur de l'individu que nous pouvons nous "connaître nous-mêmes" et progresser un peu. Si l'individu est sujet des discours, des institutions, et désir de l'Autre il est entièrement dépendant des autres à qui il s'adresse et dont il attend reconnaissance. Dès lors toute autonomie ne peut être que formelle (ce qui n'est pas rien), sauf à partir au désert, ne désignant qu'une absence de contrainte corporelle remplacée par la "contrainte extérieure", nos dépendances effectives (et affectives), le commandement devenant communication, publicité, suggestion. Jean de Beer ouvrait son "Retour sur soi" par ces mots : "La démocratie diffère de la dictature en ce que l'indépendance d'esprit y conduit à la famine et non à la prison". L'autonomie ne désigne en fait qu'un mode de gouvernement appelé gouvernance. Ce n'est pas dire que la discipline était préférable, ni dénier que nous avons besoin d'autonomie, mais ne pas reconnaître notre dépendance des institutions et la réalité du pouvoir produit bien des illusions avec leur cortège de malheurs.

La fabrique de l'humain

Il faut revenir plus précisément sur ce glissement de l'autonomie à l'auto-exploitation dans "l'idéologie de l'organisation" et le discours du management ou de la modernisation. L'idéologie post-totalitaire, qui pénètre l'école tout autant que le management, et que Jean-Pierre Le Goff avait dénoncée dans son livre précédent, se caractérise en effet par une "exigence d'autonomie" contradictoire. C'est ce que Bateson appelle un double bind, une double contrainte impossible à satisfaire comme "soyez naturel" mais qui tend à individualiser les contradictions sociales. Ecartelé entre laisser-faire et répression, ces discours sont de plus en plus incohérents. Leur échec même suscite une multiplication des professions qui prétendent y suppléer (management, communication, formation) et tentent le pari de produire de l'autonomie. Freud disait déjà que gouverner, éduquer, psychanalyser sont des professions impossibles, mais ce nouveau clergé, ou plutôt nouveaux sophistes, prétendent appliquer à l'humain une science expérimentale, le plus souvent basée sur une simplification extrême, une conception mécanique de la communication, sur le mode stimulus-réponse, jointe à une représentation machinique de l'être humain "découpé en comportements élémentaires".

Derrière les mots d'ordre d'autonomie, de responsabilité, de tolérance, d'ouverture et de dialogue, de "savoir-être" enfin, c'est toujours l'optimisation des performances qui est visée, l'individu considéré comme une matière à organiser, à manipuler, à exploiter et dont il faut abattre toutes les résistances. En réduisant ainsi l'individu à ses compétences, son "employabilité", "l'homme, le capital le plus précieux", comme disait Staline, on se livre tout simplement à la négation de la culture et du sens. Bien que "l'idéologie de la communication" affiche un véritable culte pour le dialogue incessant, dans la pratique on assiste plutôt à l'évitement d'un dialogue impossible, presque tout le temps à sens unique.

Un autre effet du "discours de l'organisation", mêlant psychologie et sciences humaines, sera de produire "la représentation d'un savoir sur le sujet... et, par là même, de dissimuler, en engendrant l'illusion d'une norme impersonnelle, la figure des détenteurs du pouvoir" CL 83. L'objectivité d'un savoir constitué sur l'individu annule par avance toutes les divisions sociales, les problèmes extérieurs et les oppositions effectives qui sont dès lors intériorisées. C'est une véritable machine à refouler les inégalités, les différences de condition, de position, en justifiant l'ordre établi par la culpabilisation des perdants, supposés responsables de leur échec, tout comme les riches auraient bien mérité leur réussite, et même d'être bien né ! (Il faut remarquer que ce sont à peu près les critiques que Marx faisait aux Droits de l'Homme dans "La question juive"). Ce qui disparaît aussi, ce sont les relations de pouvoir qui ne s'imposent plus par la terreur et la contrainte mais par la persuasion et le renvoi à une contrainte extérieure à laquelle on doit s'adapter soi-même, qu'il faut devancer même. On demande enfin à chacun de s'identifier à la direction dans une impossible autoévaluation ou bien la fixation des objectifs laissé à l'appréciation du salarié qui sera de toute façon jugé aux résultats (la raison de ces pratiques semble que le temps de travail n'est plus significatif en lui-même pour un travail complexe). Chacun est sommé de "prendre ses responsabilités", se prendre en main, s'autoproduire conforme à la contrainte, avec la terreur de l'échec, de l'exclusion, du chômage, vécus comme un abandon, une chute insupportable, entraînant la perte de l'estime de soi (puisqu'on ne peut s'en prendre qu'à soi). L'école reproduit cette négation de la différence entre les enfants aussi bien qu'entre le Maître et l'enfant considéré comme un adulte au détriment des plus "difficiles" et "retardés". "Les rapports pédagogiques tendent à être psychologisés" 100, accentuant là encore la culpabilisation des plus pauvres pour une situation qui était vécue auparavant comme sociale,  "de classe".

Si le parallèle peut être fait entre la "barbarie douce" du management de certaines entreprises et un totalitarisme mou comme Tocqueville imaginait l'avenir de la démocratie, il ne faut pas confondre ici l'idéologie, dans sa fonction de refoulement et de justification, avec les savoirs positifs qui sont mis en jeu. Il ne s'agit que de lever le refoulement et d'inquiéter des savoirs trop sûrs d'eux-mêmes au profit de l'examen empirique des réalités effectives. Au fond c'est encore "l'autorité" des savoirs qui est en question. On ne peut critiquer, il me semble, le passage de la domination violente à l'information, bien que ce soit une intériorisation de la domination, de même que ce n'est pas l'autonomie qui serait condamnable mais de ne pas en fournir les moyens et de répandre la terreur du chômage par manque de protections sociales, comme un indispensable revenu garanti. Le pouvoir et le savoir ne sont pas mauvais en soi, tout dépend de son usage. C'est la leçon de Foucault à propos des prisons. Ne pas se réfugier derrière le système mais dire qui a fait quoi ! Il ne faut pas aller jusqu'à une dépersonnalisation des acteurs, sous couvert d'individualisation, car chacun reste responsable au moins de la façon dont il manipule les gens.

De Mai 68 au post-totalitarisme libéral

Nous arrivons au coeur du livre avec le récit historique des glissements idéologiques, en partie inspiré par Marcel Gauchet, et qui commence avec Mai 68 voulant faire du passé table rase avant de se casser le nez sur le totalitarisme. Ce que l'époque a retenu de ces événements, c'est l'identification du pouvoir et de la domination auxquels sera opposé une pratique politique authentique, faisant appel au vécu et attentive aux relations personnelles. "La politique est niée dans sa spécificité, dissoute dans l'expression débridée des problèmes individuels et relationnels. Et c'est l'ensemble des rapports sociaux qui tend à être interprété sur le mode de la relation duelle".

Puis vint la "nouvelle philosophie", qui ne comportait ni philosophie, ni nouveauté, mais exprimait surtout la réaction au livre "L'Archipel du goulag", publié en 1974 et véritable tournant du post-totalitarisme. La politique n'allait plus seulement être identifiée à la domination mais bien au totalitarisme lui-même. Dès lors, sur les ruines d'une politique malfaisante, les droits de l'Homme comme droits du gouverné et des victimes, réclamés alors dans les pays de l'Est, ont fini par servir de seule politique, transformant les "citoyens" en "victimes porteurs de droits" contre tous les Etats et tous les pouvoirs. C'est l'époque enfin où l'éthique est opposée au politique déconsidéré (aide humanitaire).

Ce mouvement ne pouvait mener qu'à une dépolitisation de plus en plus totale aboutissant au repli sur soi et sur le court terme, tourné exclusivement vers le bonheur individuel et l'intensification de la vie. Culture d'un narcissisme, qui se veut sans obligation ni dette, et règne de la séduction témoignant d'une crise du processus d'identification, d'une fin des appartenances comme dit Gauchet, de désaffiliation pour Castel, exprimant le fait que "pour la première fois" le social n'est plus prédominant ! On peut y voir l'achèvement de la sortie de la religion (et du patriarcat) qui nous prive pourtant d'un langage commun au profit d'un "patchwork de collage" p111 inconsistant et d'une régression infantile. La fin de l'investissement de la sphère politique est aussi la fin des conflits au profit de l'évitement, mais le déclin de la norme renforce son intériorisation et supprime toute limite aux exigences sociales. Comme Alain Ehrenberg en a rendu compte dans La fatigue d'être soi, l'exigence d'autonomie généralise ainsi les dépressions (maladie de la responsabilité et de l'inaction, limite passé les bornes).

Il y a eu au début des années 80, concordance, autour du mythe de l'autonomie, entre la perte de légitimité du politique, la révolution micro-informatique, et la situation économique (stagflation témoignant des limites des politiques keynésiennes, dépression, chômage, échec de 1983). Ce qui va aboutir à légitimer un néo-libéralisme anti-Etatique centré sur le client-roi (passage à une économie de la demande à l'inverse de l'économie de production fordiste). Les entreprises, dont on attend désormais comme un miracle qu'elles créent des emplois (alors que ça dépend largement de la politique monétaire) sont soudain glorifiées. On leur demande de devenir des "entreprises citoyennes" avant de se vouloir des "entreprises éthiques". C'est alors qu'on assiste à un "transfert des compétences du gauchisme vers le management" 120 , au moment où la génération 68 accède au pouvoir. C'est par là que Boltanski est fondé à parler du rôle de ce qu'il appelle la "critique artiste" (surtout individualisante et anti-normative), dans la modernisation du capitalisme. Pour Le Goff ou Gauchet, il s'agit pourtant d'un phénomène idéologique qui dépasse le capitalisme et la modernisation technique. Ce qu'il faut expliquer, c'est justement l'émergence de cette soumission à l'économie (économiquement on pourrait l'expliquer par le chômage et par les cycles comme "destruction créatrice", voir Schumpeter). Ce serait donc la perte de légitimité de la politique comme de toute autorité qui aurait réduit la politique à la gestion et à la communication, adoptant les techniques de management des entreprises. "Les rapports entre gouvernants et gouvernés en est profondément et durablement altéré" 115.

L'idéologie post-totalitaire achevée se compose ainsi du mouvement anti-autoritaire de Mai 68, du néo-libéralisme économique et du discours de la modernisation. Dans les années 90 la "Révolution Internet" ranimera l'utopie soixante-huitarde ouvrant une "ère nouvelle", si ce n'est une "nouvelle économie" avec le rêve aujourd'hui terni des startup et de l'entrepreneur célébré comme un aventurier. L'individualisme narcissique vire au virtuel et mène de plus en plus au nihilisme mais, en même temps qu'il nous isole et détruit toute solidarité, il impose un "bonheur obligatoire " basé sur une séduction sans loi qui nous fait passer de la culpabilité à l'angoisse. Notre tâche aujourd'hui est donc bien de combattre la déshumanisation et la désagrégation de la société, qui résultent de l'idéologie post-totalitaire. Mais l'opposition anti-libérale semble encore bien insuffisante.

Les insuffisances de l'opposition anti-libérale

La principale critique adressée aux opposants au libéralisme comme ATTAC est leur économisme alors que, pour Jean-Pierre Le Goff, le problème est justement dans cette domination de l'économie qui vient à la place du politique. Sa deuxième critique concerne ce qui reste de l'idée de "rupture", qu'on ne peut assimiler pourtant à une "table rase". C'est bien à une rupture que nous sommes appelés par ce livre !

Pour les sociologues qui échappent à cette critique économiciste, principalement Bourdieu et son entourage, il met en cause l'idée d'une "domination totale" tellement incorporée qu'elle ne nous laisserait aucune issue. Il considère aussi qu'il faut démarquer notre démocratie médiatique des anciens totalitarismes, en considérant que la publicité n'est pas la propagande et nous laisse malgré tout une marge de liberté sauf à tomber dans une conception pavlovienne de nos réactions (mais n'est-ce pas plus subtil ?). Pour lui, il y a bien une guerre de l'information mais on devrait constater son échec relatif. La publicité étudie les consommateurs plus qu'elle ne les influence (mais elle les étudie pour les influencer), son effet le plus délétère serait de renforcer la suggestion d'une société éclatée et incompréhensible. Les publicitaires comme Beigbeder qui dénoncent le pouvoir publicitaire, témoigneraient que "Les trompeurs ont commencé par s'illusionner eux-mêmes". L'enjeu est plutôt de reconnaître que la domination n'est pas extérieure mais résulte d'une contradiction interne. Beigbeder l'admet d'ailleurs lui-même : "Tant qu'il n'y aura rien d'autre, la publicité prendra toute la place".

Il faut partir du constat que la nouvelle négation de la démocratie n'est pas vraiment un totalitarisme, mais que c'est au nom de la démocratie et de l'anti-totalitarisme qu'il n'y a plus de société ni de démocratie. On ne peut se passer, en effet, d'une représentation de l'unité de la société, procédures et réciprocité n'y suffisent pas. Comme dit Legendre, "Non seulement la société doit tenir debout (Etat) mais elle doit avoir l'air de tenir debout". C'est bien sûr, plus facile à dire qu'à faire car il n'est pas question de revenir en arrière. Ni modernisme ni passéisme (pour moi ce ne peut être que l'écologie). Un nouvel humanisme post-totalitaire ne peut plus être innocent mais "forcément déchiré et tragique" 189 devant les victimes du pouvoir aussi bien que de son absence. La première chose à reconnaître, c'est la dissymétrie des positions, les inégalités et discriminations effectives dans des situations concrètes, ensuite que "l'engagement des citoyens n'est ni homogène, ni continu" 194, comme Hirschman l'a déjà montré. Enfin il faut engager une critique du mythe révolutionnaire de la table rase et du rejet de toute transcendance (avec la prétention de l'immanence). Sur ce point nous avons vu qu'aussi bien Castoriadis que Lefort sont à mettre en question. La démocratie ne peut être fondée sur le sans-fondement, ni décider d'abolir l'histoire. Pour que le nouveau ne soit "pas destruction mais commencement", "renouvellement du monde", il faut restaurer une continuité, un héritage et une stabilité durable.

Je dois témoigner d'un large accord, aussi bien dans la critique de l'anti-totalitarisme que de l'anti-libéralisme mais, sans vouloir tomber dans un matérialisme étroit, on regrettera qu'il se sente obligé de minimiser, au profit de l'idéologie politique, les autres continuités plus matérielles, qui ne se réduisent pas à l'économie, que ce soient les cycles générationnels ou les transformations de la technique et du travail, qu'on ne peut réduire entièrement à un fait de discours ! Surtout, il me semble, contre l'évidence de notre temps, que la seule façon de dépasser l'idéologie révolutionnaire est d'admettre que les révolutions reviennent régulièrement, renouvellement périodique nécessaire des institutions plutôt que promesses d'une rupture totale et définitive ou d'un bonheur sans fin. En tout cas, ce qui est pour moi le plus frappant, c'est ce qu'on peut appeler la dimension thérapeutique de la sociologie permettant de reconnaître dans les impasses de notre vie privée et nos échecs les plus intimes ce qui est le sort commun, le malheur du temps, et se révèle ainsi comme phénomène sociologique et historique dont l'intériorisation et l'isolement camouflaient le caractère collectif (Lasch, Beck, Ehrenberg, Mendel). On voit que c'est exactement le contraire de la culpabilisation libérale. Il est plus important encore de comprendre comment nos rêves de liberté et de démocratie se sont retournés contre nous, comment la génération 68 a pu faillir par son arrogance, puis son cynisme, et mener la politique démocratique dans une impasse dont on approche sans doute le paroxysme, en même temps que les livres à ce propos se multiplient et que se forme une prise de conscience collective.

Les chiffres renvoient aux pages du livre. CL : Claude Lefort. AH : Arendt Hannah.

[1] "Nous agençons une nouvelle chape de plomb par le retournement du même en son contraire, sous la croyance au règne de l'anti-normativité.
[...]
On comprend difficilement l'effondrement de la réflexion critique, à moins de considérer que la nouvelle Modernité post-hitlérienne, fonctionnant comme une sorte d'envers historique, ait instauré conformisme et peur de penser dignes des totalitarismes révolus." Pierre Legendre, La société comme Texte p23
12/03/02

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