La leçon de Greenspan (régulations et cycles)


Alternatives économiques du mois d'octobre se faisant l'écho de la campagne actuelle contre "le gouverneur de la banque centrale américaine" alors même qu'il doit passer la main, c'est l'occasion de tirer les leçons, à la fois de son action depuis 15 ans dans la prospérité américaine et des limites de cette action qui éclatent au grand jour avec l'éclatement de la bulle spéculative. C'est aussi l'occasion de confirmer les enjeux de civilisation d'une économie cognitive en réseaux malgré l'effondrement d'une spéculation semblable à la "folie du rail", et la fin d'une "nouvelle économie" délirante déconnectée de toute productivité.

"Chaque fois, rappelle Robert Boyer, que les contemporains ont attribué le qualificatif "nouveau" à un phénomène réputé sans précédent, l'épisode correspondant débouche sur une crise majeure." (Sciences humaines, p55) Je pense pourtant que si le krach était prévisible (je l'avais écrit pour ma part dès 1999), ce n'est pas une raison pour faire comme si rien de nouveau ne s'était passé et que l'impact des nouvelles technologies était nul comparé au résultat des politiques de déréglementation comme le prétend Boyer. C'est avoir une trop solide foi dans le libéralisme ! N'ayant pour ma part jamais cédé à l'outrance, ni confondu des transformations anthropologiques avec des profits à court terme, je peux résister à la panique actuelle même si c'est toujours très difficile, c'est le problème de la finance, des valeurs spéculatives qui dépendent de l'opinion des autres. S'il doit y avoir sévère correction et crise afin de reconstruire de nouvelles institutions pour un nouveau cycle, l'avenir des nouvelles technologies et d'une économie cognitive est bien devant nous, comme le développement des chemins de fer n'a pas été vraiment entamé par le krach des premières sociétés en 1843 et 1847. L'utilisation d'Internet n'est en rien ralentie et le travail continue à changer de nature.

Il y a quelqu'indécence à reprocher à Greenspan une "exubérance des marchés" qu'il avait été un des premiers à dénoncer, il est vrai en vain. Rien n'illustre mieux ce paradoxe que l'histoire qui courrait au moment où les cours s'emballaient : Un financier de Wall street voit un homme qui tente de se suicider et le retient en lui disant "ne t'en fais pas, Greenspan va nous sortir de là", et l'autre de répondre "mais je suis Greenspan !". En d'autres termes, la lucidité de Greenspan servait d'excuse à l'aveuglement des autres, illustrant le fait qu'une sécurité excessive entraîne des risques excessifs, cas particulier des paradoxes des "anticipations rationnelles". Trop de puissance aveugle, notre fragilité a un caractère informatif, adaptatif.

Il faut reconnaître que Greenspan a été un des seuls économistes à rester lucide au milieu de l'ivresse néolibérale et qu'il a mené une politique étonnante de justesse comparée à ce que préconisaient ceux qui l'accusent aujourd'hui. Certes, une bonne partie de l'exceptionnelle croissance que les USA ont connus pendant qu'il était aux affaires lui est bien redevable, pratiquant une sorte de keynésianisme honteux à une époque de libéralisme triomphant imposé aux économies extérieures globalisée. Il est vrai qu'il était le seul à pouvoir le faire, grâce à la domination du dollar, sa fonction de monnaie de référence à la place de l'or lui permettant de vivre à crédit, financé par le reste du monde (Japon surtout). Il ne suffit pas de disposer d'un instrument de puissance, il faut savoir l'utiliser. Ce qui caractérise la gestion de Greenspan, c'est d'avoir toujours été attentive aux cycles, ayant décelé, un des premiers, le nouveau cycle long (qui ne fait que commencer) sans céder pour cela aux démesures d'une "nouvelle économie" béate qu'il a toujours dénoncée. Pourtant, son départ coïncide avec le moment où il faut payer la facture de ces années de prospérité, pouvait-il en être autrement ? Crier haro sur le baudet n'est qu'une façon de ne pas vouloir comprendre en se suffisant d'un bouc émissaire commode.

Ce qu'on lui reproche, c'est d'avoir retardé le krach en alimentant le marché par des liquidités produisant une inflation des titres mais, sur le moment, ce qui stupéfiait, c'est qu'il évite le krach justement ! Tout le monde considérait que c'était cela son travail, sa responsabilité. Ce qu'on lui reproche c'est sa réussite en somme, car on en paye aujourd'hui un prix forcément décuplé (pas encore vraiment). Situation classique. La question qui est posée est donc celle de la régulation elle-même (jugée impossible par Hayek au nom de l'auto-organisation comme si on ne soignait pas un organisme malade !). Il faut tirer des leçons précises et ne pas se limiter à refaire l'histoire quand on en connaît la fin, mais se doter des instruments pour réagir avant, lorsque l'avenir reste indécidable et que l'optimisme est de rigueur, la "pensée positive" vouant aux gémonies tous les oiseaux de malheur qui annoncent des catastrophes, considérés comme de véritables psychopathes ! Peut-on réguler un cycle dans ces conditions, jusqu'à quel point ? Surtout, il faut se demander si un homme peut prendre la responsabilité d'un krach quand ce n'est pas par incompétence ? S'il n'est pas inévitable enfin que le krach soit toujours repoussé au dernier moment ?

J'écrivait début 2000 dans "Les cycles du Capital" :

Ainsi, en retardant le krach américain, Greenspan a financé une bulle spéculative de plus en plus énorme qu'il essaie de réduire en douceur, mais c'est impossible a priori. Il a trop profité de la position dominante américaine qu'ils devraient perdre tôt ou tard. Une régulation excessive n'est souvent qu'un abus de pouvoir au service des privilèges des dominants qui devront payer leurs prétentions (comme à la guerre). (03/00)

La leçon à en tirer, c'est qu'il est impossible de ne pas profiter d'une position de domination et qu'il faut s'adapter aux cycles plutôt que vouloir les contrer. A le reconnaître, on devrait pouvoir construire des régulations qui en amortissent les effets au lieu de les aggraver, comme actuellement, car les plus lucides ont été éliminés devant la montée des cours qui continuait, le comportement moutonnier étant le seul possible à court terme dans la spéculation, amplifiant dramatiquement les fluctuations des cours.

L'intérêt d'une sorte de taxe Tobin sur les transactions financières pourrait être de jouer le rôle de régulation des taux d'intérêt, permettant de freiner l'activité en cas de surchauffe par l'augmentation de la taxe (quoique rien n'arrête une ruée vers l'or sans doute, c'est un problème social, cognitif). En tout cas, personne n'a intérêt à la mettre en place pour l'instant, ni à freiner l'euphorie, jamais !

Dire, après-coup, qu'on pouvait intervenir, qu'on pouvait savoir que la bourse était surévalué n'a aucun sens. Greenspan l'avait répété, ainsi que quelques autres, mais on ne pouvait prêter à ces données objectives une valeur de certitude supérieure à la montée effective des cours qui continuait malgré tous ces avertissements : les vérités à long terme ne valent rien dans le monde du court terme qui élimine toute prudence. Un prix nobel comme l'inénarrable Solow prétendait qu'on ne pouvait savoir si la bourse était surévaluée car pour le dire, il aurait fallu analyser la valeur de chaque société, comme si le niveau macro économique n'existait pas !

Du moins le caractère fractal des cours de la bourse (mis en évidence par Mandelbrot et intégré désormais à la gestion de la volatilité des cours) devrait nous avertir que les secousses ne sont pas terminées. Ni ce caractère fractal, ni les cycles économiques ne peuvent être mis sur le dos d'Alan Greenspan (qui n'a pas fait que de bonnes choses bien sûr) mais son impuissance avouée doit nous engager à construire des institutions qui puissent faire face à ces variations prévisibles car largement démographiques. Il faudrait avoir d'autres choix que d'alimenter la spéculation ou de provoquer un krach. C'est devant l'échec du système qu'on a une chance de le reconstruire. L'économie américaine devrait y perdre sa domination sans partage et les contraintes écologiques s'imposer dans une régulation globale, ainsi que le développement humain. Ce n'est pas gagné. Perspectives d'après-guerre sans doute, mais reconstruction qu'il faut préparer dès maintenant.

04/10/02

Index