Lectures du GRIT

Le mystère (du) continu

La légende maudite du vingtième siècle, L'erreur darwinienne,
Anne Dambricourt, Préface de René Lenoir,
La nuée Bleue, 2000
Ce livre a la triple ambition de nous faire partager une découverte troublante, nous donner le spectacle d'une communauté scientifique dogmatique, pris dans un scientisme borné, enfin l'auteur voudrait nous faire partager le bonheur de sa foi qui donne sens à sa vie par le désir de l'Autre qui l'anime. De l'expérience religieuse il ne sera pas rendu compte ici, mon parcours ayant été l'inverse de l'auteur, récente convertie. J'ai trop fait d'histoire des religions pour ignorer la construction des croyances mais la dimension religieuse du rapport à l'Autre est bien essentielle, ce dont Lacan rend bien compte après Buber. Il faut rappeler que religion ne vient pas de religere mais de relegere, religio signifiant exécuter scrupuleusement (religieusement) les rites. Pour le dire autrement la dimension dogmatique des religions (cf. Legendre) prime sur la dimension extatique et fusionnelle, bien que la tendance moderne soit de réduire la religion à la subjectivité, au besoin de sens, à la sincérité du coeur, alors que le sens dont nous avons besoin est un sens commun, langage partagé qui nous permette de communiquer et d'agir ensemble. Pour ce qu'il en est des rigidités de structures scientifiques vieillissantes, on ne le sait que trop. C'est le destin de toutes les institutions de se scléroser, exigeant une régénération périodique. L'ensemble de notre société est aux mains de la génération du baby boom basculant dans un grand papy boom les années qui viennent. Ce qui est dit des scientifiques pourrait se dire des politiques, des journalistes, des psychanalystes, etc. Ce n'est guère réjouissant mais la question de fond posée par ce livre est bien plus intéressante, celle d'une loi de l'évolution et de sa continuité.

De quoi s'agit-il, en effet ? De la constatation d'une transformation continue (de la face crânienne) à partir des grands singes en passant par les australopithèques puis les différents homo successifs jusqu'à nous-mêmes, l'homo sapiens sapiens. La mise en évidence d'un processus continu à travers les différentes étapes de l'hominisation réfute une simple évolution au hasard et nous engage donc à trouver de véritables "lois de l'évolution". C'est une découverte considérable qui devrait relancer la discipline en rejoignant nos intuitions immédiates d'un progrès vers la conscience et l'apprentissage (l'acquis et la culture), sauf que c'est par le refoulement de ces approches subjectives qu'une science a pu se construire, on comprend sa réticence à réexaminer leur pertinence. Il faut bien reconnaître pourtant que la sélection et le hasard ne suffisent pas à tout expliquer. Cela n'est pas une raison pour s'imaginer comme Anne Dambricourt qu'il y aurait là un plan divin. Un sens, sans doute, mais il n'est pas indispensable de s'enfermer dans une tradition et de se croire le centre du monde, l'aboutissement de l'univers qui prend conscience de lui-même. On saute ici plusieurs plans.

Le hasard ne suffit pas, même associé à la pression de l'environnement, pour rendre compte des trajectoires évolutives constatées. Il faut y insister mais cela ne peut vouloir dire que le hasard n'y est absolument pour rien, simplement ce n'est pas n'importe lequel. Si "la vie est ce qui est capable d'erreur" comme dit Canguilhem, ce ne sont pas n'importe quelles erreurs. Ainsi, la sexualité n'existerait pas si le hasard de la rencontre n'avait pas une fonction "vitale". Cependant la sexualité produit des combinaisons d'éléments donnés, plus que des "ratages". Anne Dambricourt a raison d'insister sur le fait que la sélection naturelle ne s'applique pas pour les humains (Sloterdijk parle de couveuse pour la famille humaine accueillant des prématurés qui ne sont pas du tout "viables" dans la nature, ce n'est pas une raison pour en faire des "monstres" qui eux ne sont pas viables du tout). Il ne faut pas exagérer dans l'autre sens quand même. Le fait que 50% des femmes auraient un bassin "androïde", et donc inadapté à l'accouchement, serait la preuve du fait qu'il n'y a pas de sélection naturelle pour les humains ! Ce n'est que la preuve que la sélection est toujours imparfaite, juste ce qu'il faut, rien de plus, et qu'il y a bien intervention d'autres facteurs mais qui ne sont pas le plan divin. Ainsi, on a trouvé dans une région d'Afrique une population dont les femmes avaient un bassin qui semblait démesuré par rapport aux normes. L'hypothèse d'une sélection culturelle, privilégiant les femmes à grand bassin est assez plausible. On doit admettre donc des dynamiques sous-jacentes, locales ou globales, pourquoi pas des "attracteurs harmoniques" dans certains cas spécifiques, cela ne signifie pas forcément que nous étions déjà contenus dans l'embryon du singe tel que nous sommes devenus.

Un certain nombre d'hypothèses peuvent être avancées pour rendre compte d'un processus continu. La première concerne ce qu'on appelle la "néoténie", c'est-à-dire la naissance prématurée d'un enfant inachevé. C'est très certainement un facteur décisif de l'hominisation mais on peut décrire un processus relativement continu dans le sens d'une plus grande prématuration des naissances sans que cela implique une finalité. La signification de la néoténie est celle de l'intériorisation de l'extériorité comme dé-spécialisation initiale compensée par une adaptation extérieure (formation). Seuls les enfants apprennent et nous sommes toujours de grands enfants ! Il n'en demeure pas moins que la néoténie n'explique pas un processus concernant l'embryon lui-même.

D'autres explications peuvent être données à une complexification par paliers. D'une part qu'il ne peut en être autrement. Les éléments simples doivent se constituer avant de se combiner, le plus souvent, et donc plus le temps passe et plus la complexité peut apparaître. Il ne fait pas de doute qu'il y a une tendance à la complexification avec le temps, ce qui n'est pas une découverte de Teilhard de Chardin, mais de l'infréquentable Spencer, véritable idéologue du capitalisme et du darwinisme. Cette tendance des écosystèmes est indubitable, ce qui ne signifie pas qu'il n'y aurait jamais de retours en arrière puisque, sous l'effet d'un stress s'opère à chaque fois une simplification plus ou moins radicale. Donc nulle assurance, nulle promesse, sinon que quelque part peut-être ce processus de complexification ira encore plus loin.

On peut convoquer aussi ce que Henri Atlan appelle une perte de redondance initiale (spécialisation, décomposition) qui donne un processus de complexification cohérent pouvant provoquer des effets "harmoniques", des dynamiques locales. Pour ma part je suis persuadé tout comme René Thom de l'importance des contraintes géométriques qui déterminent l'embryogenèse et la sélection des cellules. Il ne semble pas qu'on puisse y voir le doigt de Dieu. L'ensemble de ces phénomènes fournissent déjà un ensemble d'attracteurs de l'évolution qui dépassent le simple hasard : géométrie, néoténie, imaginaire, apprentissage, complexification, spécialisation. L'hypothèse d'une évolution relativement continue est donc tenable sans faire intervenir aucune divinité ni finalité préconçue. On pourrait donc se penser comme partie prenante d'un processus continu, sauf qu'il y en a plusieurs. L'évolution continue d'une espèce ne se confond pas avec l'évolution globale, l'une et l'autre pouvant subir des retours en arrière catastrophiques. Vouloir unifier ces continuités relatives recouvrant des échelles de temps incommensurables est un acte de foi sans doute mais surtout une réduction à l'unilatéralité. Ainsi, on ne peut mettre sur le même plan l'appartenance à l'évolution biologique et notre participation à l'histoire humaine, même si on peut les mettre en continuité. De même, si on peut tout-à-fait considérer la morale comme un "stade supérieur de l'évolution", qui ne peut certes être dans les gènes comme l'auteur y insiste, la réflexivité qui en est bien la condition n'est pas seulement celle du cerveau mais passe largement par le langage, son extériorité sociale jusque dans ses effets imaginaires et narcissiques. La morale exprime les lois de la parole (qui peut mentir, être de mauvaise foi) bien plus que la pure réflexion de la conscience. Il suffit de suivre sa constitution comme stade cognitif chez l'enfant (Piaget, Kohlberg).

Je pense qu'on peut effectivement donner un sens à l'évolution, qu'on ne peut même s'en empêcher, mais que pour cela l'irréversibilité du temps bâtisseur opposée à l'usure fatale de la durée suffit à canaliser les forces en mouvements d'un fleuve qui creuse son lit. Je ne crois pas qu'on m'attendait de toute éternité, ni que de me faire une représentation de l'univers fait de moi le centre du monde. Le sens de l'histoire humaine ne se confond pas avec le sens de l'évolution, même à la couronner. Le sens de notre histoire se nourrit de son passé, de notre savoir, de la distance parcourue, des valeurs que nous partageons et qui ont elles-mêmes une histoire. Le sens de notre vie s'inscrit dans cette histoire et cherche la reconnaissance des autres car il n'y a pas d'autre sens que le désir de l'Autre, pas d'autre jouissance que ces moments où on peut s'abandonner ainsi assuré de son désir. Le désir de désir, est-ce matérialiste ? En tout cas, la transcendance, c'est l'autre en tant qu'il peut nous répondre (Buber plus que Lévinas), et il y a bien une histoire cognitive et morale, une "civilisation des moeurs", une intériorisation de l'extériorité, une continuité promise pourtant à une mort certaine, comme un répit qui nous est laissé dans les plis d'une dissipation universelle, don superflu de l'être qui en fait toute la valeur, bien éphémère et précieux que nous devons prendre en charge dans un apprentissage infini où personne ne nous précède et dont l'impossible responsabilité comme "berger de l'être" constitue pourtant toute notre dignité et notre mystère, bien au-delà de nous-mêmes et de notre "inhabileté fatale".
28/02/02

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