Corps et société

Ecrits sur la médecine, Georges Canguilhem, Seuil, 2002
Georges Canguilhem a longtemps dominé la philosophie française, présidant le jury d'agrégation, influençant notamment Foucault dans sa remise en cause de la notion de normalité en biologie (la vie est ce qui est capable d'erreur). Le champ Freudien publie une série d'Ecrits sur la médecine, textes de conférences abordant la question de la santé, des maladies ainsi que de la différence entre corps et société pour la question de la régulation.
La finalité de l'organisme est intérieure à l'organisme et, par conséquent, cet idéal qu'il faut restaurer, c'est l'organisme lui-même. Quant à la finalité de la société, c'est précisément l'un des problèmes capitaux de l'existence humaine et l'un des problèmes fondamentaux que se pose la raison. Depuis que l'homme vit en société, sur l'idéal de la société, précisément, tout le monde discute ; par contre, les hommes sont beaucoup plus aisément d'accord sur la nature des maux sociaux que sur la portée des remèdes à leur appliquer [...]. On pourrait dire que, dans l'ordre de l'organique, l'usage de l'organe, de l'appareil, de l'organisme, est patent ; ce qui est parfois obscur, ce qui est souvent obscur, c'est la nature du désordre. Du point de vue social, il semble au contraire que l'abus, le désordre, le mal, soient plus clairs que l'usage normal. L'assentiment collectif se fait plus facilement sur le désordre : le travail des enfants, l'inertie de la bureaucratie, l'alcoolisme, la prostitution, l'arbitraire de la police, ce sont des maux sociaux sur lesquels l'attention collective se porte (bien entendu, pour les hommes de bonne foi et bonne volonté), et sur lesquels le sentiment collectif est aisé. Par contre les mêmes qui s'accordent sur le mal se divisent sur le sujet des réformes ; ce qui paraît aux uns remède apparaît précisément aux autres comme un état pire que le mal, en fonction précisément du fait que la vie d'une société ne lui est pas inhérente à elle-même.

On pourrait dire que, dans l'ordre social, la folie est mieux discernée que la raison, tandis que, dans l'ordre organique, c'est la santé qui est mieux discernée, mieux déterminé que la nature de la maladie. 108-109

Le propre d'un organisme, c'est de vivre comme un tout et de ne pouvoir vivre que comme un tout. Cela est rendu possible par l'existence dans l'organisme d'un ensemble de dispositifs ou de mécanismes de régulation, dont l'effet consiste précisément dans le maintien de cette intégrité, dans la persistance de l'organisme comme tout. 110

L'organisme, du seul fait de son existence, résout une espèce de contradiction, qui est la contradiction entre la stabilité et la modification. 112

Tout cela pour dire que ce n'est pas sans profondeur qu'un biologiste, dont j'ai parlé tout à l'heure, Cannon, a pu intituler l'ouvrage dans lequel il expose sommairement ces mécanismes de régulation : La Sagesse du corps. 114-115

En opposant les conceptions de Cannon et de Bergson, il va montrer ce qui oppose la régulation d'un corps à l'histoire d'une société qui n'est ni corps ni espèce. Pour Cannon on ne va jamais trop loin alors que pour Bergson on expérimente à fond des orientations opposées dont on garde la mémoire dans une évolution créatrice :
"Il est rare que dans une nation une tendance prenne une force telle qu'elle aille jusqu'au désastre. Avant que cet extrême ne soit atteint, des forces correctrices s'élèvent qui arrêtent cette tendance ; généralement elles arrivent à dominer trop absolument, de sorte qu'elles mêmes provoquent une nouvelle réaction". Cannon

La société est à chaque moment de son histoire orientée par une certaine tendance ; une tendance l'emporte sur l'autre, mais lorsqu'elle a atteint une espèce de paroxysme, c'est la tendance contraire qui, à son tout, va se déployer [...] Bergson dit que si en un certain sens, une oscillation autour d'une position médiane, une sorte de mouvement pendulaire existe, le pendule, en ce qui concerne la société, est doué de mémoire et le phénomène n'est plus le même au retour qu'à l'aller. 119

Donc, n'étant ni un individu ni une espèce, la société, être d'un genre ambigu, est machine autant que vie, et, n'étant pas un organisme, la société suppose et même appelle des régulations ; il n'y a pas de société sans régulation, il n'y a pas de société sans règle, mais il n'y a pas dans la société d'autorégulation. La régulation y est toujours, si je puis dire, surajoutée, et toujours précaire.

De sorte qu'on pourrait se demander sans paradoxe si l'état normal d'une société ne serait pas plutôt le désordre et la crise que l'ordre et l'harmonie. En disant "l'état normal de la société", je veux dire l'état de la société considérée comme machine, l'état de la société considérée comme outil. C'est un outil toujours en dérangement parce qu'il est dépourvu de son appareil spécifique d'autorégulation. 121-122

Il n'y a pas une sagesse sociale comme il y a une sagesse du corps. Sage il faut le devenir, et juste, il faut le devenir. Le signe objectif qu'il n'y a pas de justice sociale spontanée, c'est-à-dire d'autorégulation sociale, que la société n'est pas un organisme et que par conséquent son état normal est peut-être le désordre et la crise, c'est le besoin périodique du héros qu'éprouvent les sociétés. 123

Le héros, c'est celui qui, les sages n'ayant pas réglé le problème, n'ayant pas évité que le problème se posât, va trouver, va inventer une solution. Naturellement, cette solution, il ne peut l'inventer que dans l'extrême, il ne peut l'inventer que dans le péril. 124

Il déplore la dégradation de la médecine de l'hygiénisme à la spécialisation et au traitement statistique (DSM), réduisant la médecine à une technique où le malade disparaît alors que chacun devrait être son propre médecin à partir de trente ans, au moins collaborer activement avec son médecin au lieu d'appliquer mécaniquement les traitements sans tenir compte des signes du corps. Si toute maladie a bien une cause, il critique le moralisme psy : "Dans une perspective de psychobiologie médicale, assez en honneur aujourd'hui, on peut aboutir à considérer la maladie comme la complaisance, obscurément recherchée, du malade dans une situation-refuge de victime ou de condamné" 44 où il voit une réminiscence des explications mythiques. Dans une vision plus tragique il nous engage à reconnaître que "Les maladies sont les instruments de la vie par lesquels le vivant, lorsqu'il s'agit de l'homme, se voit contraint de s'avouer mortel" 48. Avouer ses limites au moins, la santé est une dimension corporelle de la vérité. "Je me porte bien dans la mesure où je me sens capable de porter la responsabilité de mes actes" 68.
Les choses en étaient au point que mon cerveau ne pouvait plus supporter les soucis et les tourments qui lui étaient infligés. Il disait : "Je renonce ; mais s'il est quelqu'un d'autre qui tienne ici à ma conservation, qu'il me soulage d'une petite part de mon fardeau et nous ferons encore quelque temps". Kafka

Qui ne reconnaîtrait dans les confidences de l'auteur du Procès la vérité de ces situations de détresse, d'origine psychosociale, génératrices de l'épuisement organique propice à l'éclosion d'une maladie infectieuse ? Et plus sûrement encore s'il s'agit d'affections en rapport avec le système neuroendocrinien, depuis la fatigue chronique jusqu'à l'ulcère gastro-duadénal, et généralement des maladies dites de l'adaptation.

Parce que ces situations de détresse sont souvent des manifestations de blocages au niveau des structures sociales de communication, l'étude de leurs remèdes éventuels ne relève-t-elle que de discipline d'ordre sociologique ? 87-88

20/07/02

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