Des monnaies plurielles pour une économie plurielle

Patrick VIVERET

Le creusement des phénomènes d'exclusion, de pauvreté, voire de misère au cœur même de l'abondance des pays développés, s'accompagne depuis une quinzaine d'années d'un développement international croissant des systèmes d'échanges locaux : SEL dans les pays francophones, LETS (local exchange trade systems) dans les pays anglo-saxons, ils ont pris ces dernières années un développement considérable en Amérique latine sous l'impulsion du Red global de trueque, un réseau de troc multiréciproque initié en Argentine dans la province de Buenos Aires. Ce dernier compte déjà plus de cent cinquante mille membres dans ce pays et ses initiateurs estiment qu'un million de personnes en feront partie en Amérique latine dans les prochains mois. Comment qualifier les instruments d'échange que se donnent ces mouvements ? Témoignent-ils d'autres formes économiques, inventent (ou réinventent)-ils de nouvelles monnaies ? Certains récusent cette appartenance à une logique économique, fût-elle alternative, et se proposent, à l'instar des "réseaux d'échange réciproques de savoirs", qui jouèrent un rôle pionnier dans ce domaine, d'inventer un nouveau lien social et éducatif plutôt qu'économique. À l'inverse les Argentins en n'hésitant pas à émettre une monnaie, les "creditos", à la fois distincte et complémentaire de la monnaie officielle, revendiquent clairement cette approche économique et monétaire, tout comme nombre de LETS et la ville d'Ithaca dans l'État de New York qui édite sa propre monnaie locale. D'autres systèmes d'échange qui se constituent autour du temps comme unité d'échange, les banques du temps italiennes, le système Time dollar aux États-Unis, les SEL français, sont très méfiants à l'égard de cette problématique soit pour des raisons de prudence à l'égard des institutions, soit par conviction propre car ces réseaux refusent l'envahissement dominant de l'économie et ne souhaitent pas y contribuer même indirectement.

Quelles que soient ces options, il est possible de distinguer plusieurs traits communs de ces tentatives qui intéressent directement l'approche que nous développons à Transversales. D'abord elles s'inscrivent toutes dans une logique de transformation profonde des échanges entre les êtres humains et allient les logiques de résistance et de proposition : résistance contre l'exclusion sociale que provoque le manque de monnaie mais aussi, très vite, proposition d'une autre logique qui permet à tous quel que soit l'âge, le statut, la possesssion ou non d'un emploi, de retrouver une capacité d'échange, la reconnaissance de sa place aux yeux d'autrui et la reconquête de l'estime de soi. Pour reprendre une expression souvent entendue dans nombre de ces réseaux, " le lien est supérieur au bien ". Que l'on prépare un plat, répare un moteur ou initie quelqu'un à une langue étrangère, ce qui compte le plus c'est la relation qui s'instaure entre les partenaires. Dès lors, et c'est une troisième caractéristique fondamentale, la qualité de vie est au cœur de ces projets. Les banques du temps (elles se dénomment ainsi par dérision du modèle bancaire dominant) portent particulièrement cette exigence puisqu'elles visent à retrouver un art de vivre le temps, "d'habiter le temps" comme dirait notre ami Jean Chesneaux, face à la vitesse toujours plus folle qui empêche nos sociétés d'écouter et de regarder vraiment.

Une vision renouvelée de la citoyenneté

Enfin, et ce n'est pas le moins important, ces mouvements d'échange participent d'une vision renouvelée de la citoyenneté. La création d'un nouveau lien politique est aussi essentielle que celle d'un nouveau lien social. C'est pour cette raison que la plupart des réseaux que nous évoquons dans notre éclairage ne récusent en aucune manière le principe de "la contribution publique", terme infiniment préférable à celui d'impôt qui fleure bon l'Ancien Régime. Qu'une part de toute activité soit réservée à la collectivité afin de développer des fonctions d'intérêt général est tout à fait conforme à la philosophie de la plupart des réseaux d'échange de proximité. Simplement ils demandent que l'on puisse s'acquitter de cette contribution sous d'autres formes que la possession de monnaie officielle si précisément l'on en manque : par exemple avec des travaux d'intérêt général ou, comme c'est le cas en Argentine, à Ithaca, ou avec le système Time dollar "payant" les institutions publiques avec des formes de "crédit-temps". C'est à une véritable réappropriation démocratique des principes de base de la fiscalité, du droit du travail et de la monnaie que l'on assiste à l'intérieur de ces mouvements. Face au sentiment d'opacité, d'incompréhension que suscitent en général les mécanismes monétaires, l'expérimentation concrète du lien entre des richesses réelles et des signes permettant de les échanger permet de mieux comprendre pourquoi la confiance est le maître mot de tout échange.

Transversales a organisé récemment un séminaire sur "les monnaies plurielles" avec des acteurs de tous ces mouvements pour mieux en comprendre les enjeux mais aussi pour commencer à cerner les questions macro-économiques, sociales et politiques qu'ils posent à l'ère informationnelle. Nés pour l'essentiel d'un dysfonctionnement majeur de nos économies qui creusent les inégalités et rendent une portion croissante de la population insolvable, ces mouvements rendent d'abord des services éminents dans le domaine de la réinsertion et de la lutte contre la pauvreté. C'est au nom de la reconnaissance de cette fonction qu'ils ont pu bénéficier jusqu'ici d'une compréhension globalement intelligente des pouvoirs publics et de la Banque de France. Mais le premier procès d'un SEL en Ariège dont nous avons déjà parlé plusieurs fois (une condamnation annulée en appel) montre que l'on pourrait retrouver un jour les mêmes obstacles bancaires, juridiques, fiscaux, politiques que ceux qui ont bloqué historiquement ces tentatives dans les années trente ou plus récemment en France dans les années cinquante. Il est certes légitime de demander aux SEL de marquer clairement leur appartenance au lien social et politique par le respect du droit du travail et de la contribution publique afin d'éviter toute confusion ou instrumentation par l'économie informelle de nature délictueuse ou mafieuse. Mais il est non moins essentiel de demander aux pouvoirs publics de créer les conditions positives d'un développement de ces échanges et de s'attaquer aux dérégulations économiques majeures qui conduisent à organiser une forme d'hyper-inflation monétaire dans l'économie financière mondiale (2 000 milliards de dollars par jour en circulation), source de spéculation contre-productive car nuisible aux investissements, et une rareté artificielle à l'autre bout de la chaîne économique, là où des hommes peuvent manquer du strict nécessaire pour survivre faute de moyens de paiement. C'est dire que le lien entre des mouvements d'échange de proximité et des initiatiatives civiques internationales comme ATTAC qui vient d'organiser avec succès sa première grande rencontre internationale à Saint Denis sont absolument décisives. De même il est important comme nous avons pu le faire lors de notre séminaire avec la Macif et le groupe Chèque Déjeuner, qu'un lien étroit s'établisse entre la nouvelle "économie solidaire" et les forces plus instituées de l'économie sociale.

Il est en effet essentiel d'inscrire ces perspectives d'échange dans le cadre d'une économie plurielle non réduite aux fonctions du seul marché. Si celui-ci est nécessaire car il permet d'organiser l'échange en situation de neutralité affective entre des humains (je ne suis pas obligé d'aimer quelqu'un pour échanger avec lui), il n'abolit pas deux autres fonctions anthropologiques essentielles que sont la sphère du don et de l'échange réciproque non marchand, d'une part, et la sphère de l'économie publique qui marque l'appartenance des individus à une communauté politique faisant des choix collectifs, d'autre part. Lorsqu'on refuse cette pluralité soit en subordonnant tous les échanges à une économie publique administrée (fait totalitaire) soit comme c'est aujourd'hui le cas à une "société de marché" (cf. Karl Polanyi) qui envahit toute la sphère de l'échange, on fragilise en profondeur le lien social ; alors le marché lui même, faute de régulation, est absorbé par la logique de puissance du capitalisme, industriel hier, informationnel aujourd'hui. La réinvention du lien social et civique que portent les échanges et les monnaies de proximité justifiait donc à nos yeux ce quasi numéro spécial.