GESTION INTEGREE DE L’ENVIRONNEMENT URBAIN
Réflexions
Laura Berny
Contexte
La gestion intégrée de l’environnement urbain n’est pas encore un terme très répandu parmi les ONG ou les universitaires qui s’intéressent à la participation communautaire. Cependant, le sujet s’est développé ces dernières années avec la multiplication des projets d’environnement urbain dont la pérennisation ne peut passer que par la responsabilisation et la participation active d’une partie de la population bénéficiaire, comme cela a été souligné lors de la conférence de Habitat II.
Dans le passé, les projets d’amélioration ou de développement des quartiers défavorisés des villes du tiers monde étaient souvent initiés ou gérés sans une réelle implication des habitants concernés. Ainsi, une fois le projet mis en route et les ONG parties, il arrivait souvent que l’expérience périclite faute d’avoir mis en place une organisation susceptible d’en assurer la pérennité.
A cette conception d’un développement par " touche ", pas toujours en prise avec les besoins et les aspirations profondes des populations défavorisées des villes du Sud, s’oppose depuis quelques années une vision dite " durable " des expériences d’amélioration des conditions de vie. Cette vision a pour principal souci d’assurer sur le long terme une réelle participation des populations à la prise en charge de ses problèmes d’environnement. Le retrait croissant de l’Etat de la gestion des services urbains, en abandonnant un peu plus à leur sort les populations les plus pauvres, a renforcé cette nécessité. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les projets du Preceup ainsi que la recherche mise en oeuvre dans le cadre de la deuxième phase de ce programme.
Définitions
La gestion intégrée de l’environnement urbain recouvre de nombreux sens selon les acteurs de l’environnement urbain. C’est pourquoi une recherche sur ce thème implique tout d’abord une réflexion sur ses possibles significations.
Le terme de " gestion " constitue déjà une première interrogation.
Il s’agit d’un terme global qui désigne en fait une situation quasi idéale, en tous cas la dernière phase d’un processus qui commence d’abord par la " participation " des acteurs populaires, sous une forme qui va de la plus simple à la plus poussée. Sur une échelle de responsabilité, on pourrait ainsi faire figurer différentes formes d’implication des populations dans la gestion de leur environnement urbain :
" participation à des séances d’information précédant la mise en place d’un projet
" démonstration d’un certain esprit civique (acceptation du tri à la source, apport à un point de collecte, nettoyage de srues, utilisation du compostage pour les déchets organiques...)
" contribution financière à un service ou sous forme de jours de travail ou de dons de matériels
" participation aux différentes consultations prévues au cours du projet (élections de responsables, formulations de critiques et de réactions...)
" participation à la gestion même du projet (prise de responsabilités dans une organisation communautaire, comité de gestion, négociations avec les autres acteurs...)
Pour parvenir au " stade ultime " de la participation qu’est la gestion, on se doute bien qu’un certain nombre d’ingrédients doivent être présents dès la conception d’un projet et que ceux-ci doivent perdurer et/ou évoluer pour permettre la durabilité environnementale mais également économique de l’expérience une fois les appuis (ONG, subventions...) terminés.
Un des axes de la recherche Preceup sera de mettre clairement en évidence ces conditions dans le cadre particulier de la gestion des déchets, tout en sachant qu’elles varieront sensiblement selon les contextes politiques, institutionnels, légaux, économiques, socioculturels des cas étudiés.
Le terme " intégré " constitue la deuxième interrogation
Aussi polysémique que " gestion ", il peut notamment s’appliquer à une gestion territoriale ou à une gestion sectorielle. Dans le premier cas, la gestion intégrée est assimilée à une gestion globale, intégrale ; de l’autre, elle renvoie davantage à l’idée de partage des intérêts et des responsabilités entre les différents acteurs concernés par un problème particulier.
Ces deux conceptions ne sont pas exclusives dans la mesure où la première peut englober, d’une certaine manière, la seconde. Ainsi, Jean Jacques Guibbert a proposé de travailler sur la double dimension de la " gestion intégrée " de l’environnement urbain au sein du Preceup : la dimension " politico-sociale ", liée à la présence de l’ensemble des acteurs dans la gestion de l’environnement, mais aussi la " dimension environnementale conçue comme une approche trans-sectorielle intégrant les aspects déchets, santé, alimentation, énergie, aménagement de l’espace, emploi, etc.
Un certain nombre de projets s’inscrivent dans cette démarche globale comme Alameda Norte au Guatemala, Villa El Salvador au Pérou, Calcutta en Inde, Curitiba au Brésil, barrio San jorge en Argentine, Prodel au Nicaragua...
Mais la durée nécessaire pour atteindre les objectifs fixés au départ (qui évoluent d’ailleurs sensiblement au cours du temps) est souvent beaucoup plus longue que dans la plupart des projets d’environnement urbain.
Par ailleurs, l’étude des relations entre les acteurs peut s’avérer difficile dans le cas d’une gestion intégrale car les acteurs ne sont pas forcément organisés ou mobilisés de la même manière pour régler un problème de collecte des déchets et pour améliorer leurs conditions de vie au niveau de leur quartier.
Globale ou sectorielle, la gestion d’un projet doit en tout cas impliquer la participation de l’ensemble des groupes concernés par les problèmes d’environnement urbain. Il peut s’agir de quelques personnes organisées jusqu’à des structures populaires ou économiques qui peuvent recevoir le nom d’acteurs sociaux au sens plein du terme.
Dans le domaine de l’environnement urbain, les principaux acteurs sont :
• les communautés populaires, organisées de manière plus ou moins efficace et durable (comités de quartier, associations de femmes, de jeunes...)
• le secteur dit informel ou l’économie populaire urbaine (micro-entreprises, coopératives, GIE...)
• le secteur privé (entreprises de services urbains, industriels, sociétés de services...)
• les pouvoirs publics (municipalités, régions, services du gouvernement)
• les ONG (locales, nationales, internationales)
Il apparaît que cette implication de tous les acteurs est souhaitable à plusieurs titres :
• elle permet une prise de conscience et une responsabilisation du public
• elle favorise la création de nouveaux espaces de discussions et de négociations
• chaque acteur peut jouer un rôle complémentaire
• la participation de ces groupes génère des emplois et des revenus qui contribuent à la réduction de la pauvreté du quartier
• elle induit la mise en place de nouveaux schémas de gestion des services qui peuvent déboucher, dans certaines conditions et limites, sur de nouvelles relations entre l’Etat et les citoyens (fin du clientélisme ?)
La gestion intégrée implique également la prise en compte d’un ensemble de contraintes et donc une approche multidisciplinaire. Par rapport aux études réalisées dans les années 80, au cours desquelles l’accent était mis sur les aspects techniques, les recherches actuelles tentent d’être plus intégrales et d’aborder plus à fond les contraintes économiques, culturelles, politiques, et techniques rencontrées par les groupes dans la mise en place et dans la gestion, sur des bases durables, de services urbains à caractère environnemental.
Cette gestion intégrée de l’environnement urbain se conçoit plutôt au niveau d’un quartier. Toutefois, rien n’empêche d’étendre l’étude à une municipalité entière. C’est l’ambition du modèle développé récemment par Waste Consultants de gestion intégrée durable des déchets.
L’environnement urbain.
Au sens large, il est clair que l’environnement urbain recouvre un ensemble d'aspects parmi lesquels : la santé, l’assainissement, les déchets, l’habitat, les transports, l’énergie, l’aménagement de l’espace, etc...
Toutefois, compte tenu des projets en cours, des moyens et du temps impartis dans le cadre de Preceup, la recherche sur la gestion intégrée de l’environnement urbain s’intéressera plus particulièrement à :
• la gestion de l’eau potable et le traitement des eaux usées
• la gestion des déchets ménagers, incluant le recyclage
• l’agriculture urbaine, en relation avec la gestion des déchets organiques
Au terme de cette première partie, nous avons donc une idée un peu plus précise de ce que signifie, dans le cadre de Preceup, la " gestion intégrée de l’environnement urbain ".
La " gestion intégrée " doit avant tout s’entendre comme l’étude des relations entre les différents acteurs (rôles, intérêts, rapports de forces, etc.) dans le cadre d’une expérience environnementale urbaine qui intervient au niveau d’un quartier (mais qui peut éventuellement être étendue à une municipalité).
Les axes de recherche
Il doit s’agir avant tout d’une recherche " pour l’action " qui doit aboutir à des recommandations pratiques. Ce travail de recherche doit notamment permettre d’appuyer le déroulement des expériences en cours, de fournir des arguments pour les décideurs, d’approfondir les connaissances et l’expertise des acteurs et de défricher les nouveaux champs de la gestion environnementale des quartiers populaires (valorisation des ordures ménagères et des eaux usées notamment).
Il faudra tenir compte, dans la description et l’analyse de l’expérience, des grands thèmes clefs qui seront travaillés dans le cahier thématique :
- quelles sont les différentes formes de participation de la population au démarrage du projet : comment s’effectue la mobilisation et la responsabilisation des communautés ; quels sont les intérêts et rapports de forces entre les différents acteurs ; comment sont prises en compte leurs demandes ; quels sont les formes d’articulations entre les groupes ; quels sont les moyens pour renforcer la participation des populations (notamment les femmes) et leur coopération au projet ;
- au stade de la réalisation/gestion : comment s’effectue le management communautaire ; quelles sont les capacités à surmonter les difficultés et les conflits des communautés (ou des micro-entreprises) ; à gérer directement un projet ;
La thématique de la gestion intégrée de l’environnement urbain renvoie à un certain nombre de sujets tels que :
- la gouvernance urbaine
- la décentralisation de l’Etat
- la privatisation des services publics
- la participation communautaire/le rôle des femmes
- " capacity buiding "/les espaces de concertation et de négociation
- l'économie populaire/secteur informel/coopératives/GIE/micro-entreprises
- les innovations sociales/économiques/institutionnelles
- la création d’emploi/durabilité (économique, environnementale)
Des travaux existent sur ces différents thèmes au sein d’Enda (M. Gaye, Jean Jacques Guibbert, Marie Dominique de Suremain...) et ailleurs (Waste Consultants, JL. Corraggio, H. Coing, IPES, IIED, etc.). L’originalité de la recherche initiée au Preceup réside dans la volonté de comprendre les interrelations dynamiques mises en oeuvre entre les différents acteurs concernés.
Chaque expérience de gestion de l’environnement urbain peut être considérée comme un " système " complexe influencé par l'" extérieur " (contexte historique, culturel, politique, législatif...) mais de plus en plus, producteur de forces et de changements (modifications des rapports entre l’Etat et la population, modes d’organisation communautaire, contractualisation des relations, émergence ou consolidation d’une économie urbaine populaire, etc...).
L’étude approfondie d’un secteur particulier peut mettre à jour ces relations, ces rapports de forces, ces intérêts souvent contradictoires entre les groupes sociaux et les compromis mis en oeuvre pour réussir l’expérience et plus généralement la pérennité du système.
Le secteur des déchets offre un champ d’observation particulièrement riche, compte tenu de la multiplicité des activités qui y sont liées, des enjeux économiques qui le caractérisent et d’une gestion qui s’inscrit nécessairement dans la durée.
En effet, la gestion des déchets débouche sur de nombreuses activités souvent prises en charge par les communautés et le secteur informel dans les quartiers les plus pauvres : mise en place de systèmes de collecte (primaire, secondaire...), transports, stockage, tri, revalorisation, recyclage, compostage, etc. (pour les déchets solides) ; construction de réseaux d’assainissement, de systèmes d’épuration, etc (pour les eaux usées).
D’un point de vue économique, il serait particulièrement utile de mieux comprendre les liens entre :
" les habitants, producteurs divers de déchets (degré de participation au tri à la source, à la collecte ? Quelles rétributions contre ce travail ?)
" les municipalités (investissements de quelle nature ? politique à l’égard du recyclage ? gestion des conflits entre ramasseurs d’ordure et récupérateurs ?...)
" les recycleurs (intérêts ? relations avec les microentreprises et avec les grandes entreprises ? quelle viabilité ? rôle des associations ?...)
" les grandes entreprises (influence des lois du marché sur l’activité du recyclage ?)
Par ailleurs, les activités qui découlent de ce secteur en développement dans les quartiers populaires sont à l’origine d’innovations sociales et de montages institutionnels et financiers novateurs dont il sera intéressant d’étudier les conditions de réplicabilité.