III. L’identification et la reconnaissance des acteurs populaires impliqués dans la gestion de l’environnement et des déchets.

 

Parmi les différentes études de cas, on observe que le vocabulaire employé pour qualifier les acteurs populaires de la gestion des déchets et de l’environnement varie beaucoup. Les filières en soi sont complexes et elles varient selon les contextes, tandis que les termes peuvent être différents dans un même continent et une même langue.

Il importe de distinguer

Les habitants, producteurs de déchets, qui peuvent être aussi agents du début de la filière, soit qu’ils créent un programme communautaire pour collecter ou traiter sur place les déchets, soit qu’ils se contentent de les séparer à la source d’une façon simple.

Les éboueurs populaires ou ramasseurs, qui peuvent être indépendants ou provenir d’une association, basée dans le quartier ou dans un autre secteur. Les indépendants fonctionnent dans des quartiers non desservis (Dakar, Thiès ou villes latino-américaines des Caraïbes) quand la municipalité a très peu de moyens. D’autre fois ils se contentent des voies secondaires inaccessibles aux camions-bennes (Ho Chi Minh Ville). Ils font en général payer leurs services directement aux habitants et offrent une qualité et une fréquence peu fiable. Ils déversent le produit de leur collecte dans des terrains vagues, des cours d’eau ou des points de collecte plus ou moins organisés. Ils s’adonnent en général au recyclage au fur et à mesure de leur collecte.

Quand la municipalité l’autorise ou quand des programmes sociaux l’organisent, se forment des associations populaires de ramasseurs, qui ont une reconnaissance municipale. Dans certains cas elles prolifèrent plus ou moins spontanément, comme les GIE de Bamako, dans d’autres cas, les municipalité les engagent et organisent leur travail (voir Cucuta en Colombie) qu’elles rémunèrent, d’autres fois elles doivent faire payer leur travail. Il existe aussi des contrats de précollecte, qui couvrent seulement les voies de d’accès difficile jusqu’aux routes principales où les ramasseurs laissent les déchets qui sont ensuite enlevés par le système formel.

Les instruments de travail de ces ramasseurs populaires et communautaires peuvent aller d’un sac à l’épaule, jusqu’à des tricycles sophistiqués, en passant par les charrettes à bras ou à traction animale.

Les récupérateurs ou recycleurs populaires : certains travaillent dans la rue, en devançant la collecte formelle ou ouvrant les récipient ou sacs en plastique, avec une gamme également variées de récipients et moyens de transport. Plus ils sont organisés et plus les accords progressent avec la population et les producteurs de déchets, plus le travail se fait à la source, allant jusqu’à pénétrer dans les usines et centres commerciaux où ils ont un poste fixe. D’autres font leur sélection dans des centres de tri communautaires (Santo Domingo, Bogotá, Thiès ou Dakar) ou appartenant au système officiel (Ho Chi Min Ville). Mais leur travail de sélection, qui répond aux conditions réelles du marché des produits recyclés non organiques, comme le papier, le carton, le verre, les métaux ou les plastiques, peut être précédé d’un premier tri fait au quotidien par les habitants (HCM Ville) ou lors de campagnes périodiques (Bogotá).

Dans certaines expériences, les tentatives d’organisation du recyclage par les habitants d’un quartiers ont fait découvrir l’existence préalable de ces récupérateurs, dont le projet pouvait ôter le gagne-pain ou chercher à les intégrer. L’option d’intégration a été prise à Ho Chi Min ville, en fonction d’ailleurs d’un programme du District, et des rapprochements ont été fait aussi à Santo Domingo. A Manille, aux Philippines, un programme pilote de recyclage a été lancé et soutenu par une vaste campagne d'information de la population. Ce programme a assuré la formation d'agents (appelés ECO-AIDES) auxquels ont été fournis des uniformes portant l'inscription : " pera sa basura " (argent contre déchets). Il n’est pas toujours facile d’intégrer les récupérateurs indépendants et les propositions qui leurs sont faites (crédits pour leurs véhicules, uniformes, campagnes auprès des habitants) ont des succès variés qu’il faut interpréter avec prudence.

D’autres recycleurs achètent les matériaux sélectionnés aux habitants : les bouteilles, le papier journal en quantités, les os, les "eaux grasses" de restaurants. Ils circulent alors dans les rues et sont spécialisés dans quelques produits. L’étude de Santo Domingo et celle d’HCM montrent bien ces catégories dans chaque ville, avec de nombreux points communs et des originalités dans chacune.

Il y a également de nombreux récupérateurs sur les décharges quand elles sont gérées de façon non techniques. Ils habitent souvent dans les quartiers qui entourent la déchargent et travaillent dans des conditions particulièrement insalubres. On signale même des récupérateurs admis sur les décharges contrôlées, qui luttent contre les bulldozers pour leur arracher les déchets de jour ou même de nuit quand les contrôles sont sévères.

Au-delà de ces activités de récupération, qui peuvent être rémunérées différemment selon le degré de sophistication et le type de relation entre producteurs et recycleurs, la filière continue avec une grande variété d’intermédiaires plus ou moins formels selon les pays. Dans tous les cas on signale des acheteurs et des dépôts informels, de petite taille au bas de la chaîne mais aussi qui gèrent de grands volumes, en haut de l’échelle, avant de revendre aux industries. Ainsi, certaines industries qui utilisent des déchets comme matières premières, créent et contrôlent des systèmes de ramassage, de transport et de

transformation partielle. Le premier de ces systèmes appliqué à l'industrie moderne en Inde a été l'organisation de chiffonniers pour approvisionner les moulins à papier de Calcutta au milieu du dix-neuvième siècle. Aujourd’hui de nombreuses industries créent des "infrastructures de retour des matières premières", basées sur un mélange de groupes communautaires et d’intermédiaires commerciaux comme l’entreprise de verre Peldar en Colombie.

Dans les pays les plus pauvres, ces matières premières servent avant tout aux multiples industries populaires, qui peuvent fabriquer toutes sortes d’objets métalliques, de plastique, de verre et de carton. Dans d’autres pays, elles alimentent l’industrie formelle, depuis la sidérurgie aux grandes usines de carton ou de verre.

Selon les pays, la description des filières de gestion des déchets inclut plus ou moins de chaînons, mais il s’agit de plusieurs milliers de personnes qui vivent de leur collecte (récupérateurs) et/ou de leur valorisation (recycleurs). Une fraction importante des déchets urbains échappe à la collecte officielle, soit qu’elle soit abandonnée par les producteurs, ce qui contamine l’environnement, soit qu’elle soit captée par la filière du recyclage, qui est d’autant plus active que la population est pauvre. Au point que les habitants les plus pauvres ne produisent que très peu de déchets, un peu de plastiques et des déchets biodégradables.

Dans la ville de Mumbai, on estime que presque 100.000 personnes participent à la récupération et au recyclage. A Bogotá, ville de 6 millions d’habitants les récupérateurs populaires et formels représentent plus de 10.000 personnes qui retirent probablement 10% des déchets ce qui est important si l’on considère que les déchets ménagers secs représentent environ 30% du total. Les chiffres sont du même ordre à Ho Chi Min Ville où Enda a estimé à plus de 1000 récupérateurs (trices) itinérants, 2000 ceux qui travaillent sur les décharges, et 4500 femmes acheteuses de déchets, sans compter les ramasseurs privés qui s’adonnent également au recyclage. A Santo Domingo on retrouve des situations similaires ainsi que dans les villes africaines étudiées, en proportion de leur population.

La diversité des acteurs populaires, en fonction des contextes, de leur origine dans le quartier ou dans le secteur "professionnel" plus ou moins formel, ainsi que les caractéristiques concrètes des propositions qui leur sont faites, dans le cadre du système municipal de gestion des déchets ou en marge de celui-ci, et selon le degré de responsabilité assumé par l’Etat au niveau local et national, rendent très complexes les analyses et les comparaisons, surtout d’un continent à l’autre. De nombreuses combinaisons sont possibles. Ainsi au Costa Rica se sont unis dans une Chambre du Recyclage des acteurs très variés de la filière, qui n’avaient en commun que la petite taille et le sentiment de faire œuvre utile tout en étant marginalisés par les autorités.

Différencier les acteurs et leurs intérêts concrets et contextualisés est crucial. Les habitants peuvent souhaiter simplement que la rue soit propre, ou au contraire prendre conscience de l’importance de diminuer les déchets et vouloir baisser le prix des taxes. Ils peuvent s’opposer à l’ouverture d’une décharge même techniquement contrôlée à proximité de leur domicile ou ne pas vouloir sélectionner sans contrepartie. Les récupérateurs informels peuvent souhaiter ne pas vouloir manipuler des déchets organiques pour se consacrer aux déchets secs, ou bien ne pas vouloir composter à cause du travail supplémentaire que cela représente, en arrivant à la conclusion qu’il est plus rentable pour eux d’utiliser les déchets frais dans le maraîchage.

Plus le thème avance dans la conscience de la population et des producteurs de déchets de toutes sortes, plus les déchets deviennent un enjeu. D’objets indésirables, ils deviennent matières premières et acquièrent un prix, avec tous les effets contradictoires que cela suppose. On arrive ainsi à des paradoxes, auxquels échappent seulement les projets qui ont un caractère principalement éducatif et environnemental, c’est à dire qui ne sont pas ... autosuffisants...

Les groupes communautaires souffrent souvent d'un manque d'organisation et de capacités de gestion, qui sont signalés dans les trois continents. Leur taille est généralement trop réduite pour leur permettre d'adopter un type de gestion professionnel et ils ne peuvent donc se développer. Ils limitent souvent leurs activités au ramassage des déchets. En l'absence d'intégration verticale de composantes de la gestion des déchets telles que le compostage ou le recyclage, ces groupes demeurent isolés. Leur capital social reste pauvre et ils ne peuvent donc prétendre au crédit bancaire.

Il est assez difficile de créer cette intégration verticale qui permet une plus grande accumulation de valeur ajoutée. Les projets doivent alors abandonner quelque peu leur caractère de proximité et acquérir une dimension plus économique et technique. Peu arrivent à le faire sans perdre leurs caractéristiques communautaires ou éducatives.

 

Participation des femmes dans les projets de gestion environnementale

Il est particulièrement frappant qu’une bonne partie des projets ait pour base sociale une fédération ou association de femmes, sans qu’il s’agisse au départ d’un objectif général explicite de Preceup.

A Bogotá, à Ho Chi Min Ville, à Thiès et ailleurs, les organisations sociales partenaires sont des organisations féminines, ce qui introduit des réflexions intéressantes.

Il existe des rapports spécifiques entre le travail des femmes et la gestion des déchets. Dans les quartiers populaires les femmes (aidées des enfants) sont généralement les principales pourvoyeuses ou organisatrices des besoins quotidiens de la maisonnée. Elles ramassent le combustible, préparent les repas et vont chercher l'eau. Elles participent souvent à la construction, à l’aménagement des quartiers et sont chargées de réparer l'intérieur du logis. Ce sont elles qui accumulent les déchets domestiques dans la cuisine ou un autre endroit et se chargent le plus souvent, avec les enfants, de les déposer hors du domicile ou de les remettre à qui les ramassent. Les campagnes qui cherchent à modifier les habitudes ou croyances relatives à cette manipulation quotidienne doivent leur être adressées en priorité, tout en suscitant chez les membres masculins de la famille un conscience nouvelle de plus grande participation. En période de récession économique, elles auront tendance à intensifier la réutilisation des déchets au fur et à mesure que les ressources financières diminuent.

Au Mali, elles ont participé à la conception du projet de puits de drainage " Sikki Diya ", à sa mise en œuvre et à son suivi. Un autre exemple de décentralisation a eu lieu au Kenya, où le projet de ramassage des déchets " Mouvement pour une ville verte " de Malindi a participé à des programmes d'éducation à l'environnement, apprenant les habitants à planter des fleurs, etc.

Dans certaines villes, en particulier en Asie, les récupérateurs sont surtout des femmes, peut-être en raison du bas statut de cette activité. En Amérique Latine le monde des recycleurs indépendants est un milieu plutôt masculin. Il s'agit d'une population associée à la rue, aux centres urbains et aux décharges. Les femmes y sont présentes, mais surtout quand il s’agit de groupes familiaux, car les rapports entre individus qui travaillent dans la rue sont durs et violents et excluent les femmes seules. Sur les décharges on trouve des hommes, des femmes et des enfants, mais il existe souvent une hiérarchie marquée. Les femmes et les enfants accèdent aux déchets de moindre qualité et travaillent dans des conditions plus difficiles. Quand les déchets trouvent de nouvelles utilisations ou que la concurrence pour se les procurer augmente, les femmes doivent consacrer plus de temps et d'énergie à leur quête.

Dans les programmes qui modifient l’organisation de la filière populaire, un statut plus élevé et un meilleur revenu pour les ramasseurs de déchets peuvent changer la composition par sexe des récupérateurs. Ces changements pourraient entraîner un afflux de nouveaux venus, surtout des hommes et des membres de groupes sociaux plus favorisés. Cependant en Amérique Latine on constate que les coopératives ont tendance à se féminiser. Les récupérateurs indépendants, hommes, semblent s’adapter plus difficilement aux horaires, à la discipline et aux formes de rémunération (plus basses mais plus stables) qu’offrent les coopératives. Celles-ci commencent à sélectionner une main œuvre plus disciplinée, intéressée par un statut protégé et stable, car ce travail est assimilé culturellement à des tâches de nettoyage et sous-traitance, ou est répétitif (tri des plastiques par exemple) ce qui sont des caractéristiques de l’embauche traditionnellement féminine. Si la coopérative se "technifie " par contre, le travail est confié de préférence à des hommes. Quand les projets sont fondés sur des organisations de quartier, comme en Afrique ou à Bogotá, pays où les femmes ont accès à l’espace public, elles participent majoritairement aux programmes et en assurent généralement elles-mêmes le leadership. Quand la dimension culturelle et pédagogique est prédominante, le travail est considéré comme bénévole. Toutefois, il existe des arguments en faveur d'une rémunération lorsque des travaux pénibles d’aménagement de terrains ou de collecte sont nécessaires. Dans certains cas, les femmes ont commencé à demander une rétribution de leur travail communautaire. Des débats ont eu lieu et différentes solutions ont été envisagées dans les projets de Saint Domingue comme de Bogota.

 

Lors de la rencontre de Preceup à Bamako, des organisations ont souligné que les femmes et les enfants étaient souvent responsables des activités de nettoyage et traitement des déchets, et même des travaux pénibles, ce qui est contradictoire avec des directives de protection de leur santé en raison de leur âge ou de certains moments où leur santé, en particulier celle des femmes est vulnérable.

Cette division du travail doit constituer un thème à étudier. Elle a également été constatée dans la participation des habitants à la gestion de l'eau et à l'hygiène publique de base.

Cependant, lorsque le programme lie les thèmes de la santé et de l’environnement, c’est à dire dépasse la question sanitaire pour entrer dans d’autres dimensions, en protégeant les conditions de travail des femmes et des enfants de façon équitable, cette participation est éducative et leur permet d’élever leur niveau de décision sur des questions importantes d’intérêt général. Leur expérience vitale et quotidienne leur permet de faire le lien entre l’espace public et l’espace privé, entre le présent et l’avenir (en pensant à la protection des enfants), entre la production et la reproduction, entre la consommation et les styles de développement. Leurs apports conceptuels et pratiques au processus sont donc précieux, soit en tant qu’habitantes, soit en tant que ramasseuses ou recycleuses.