J. J. GUIBBERT, le 5 Juin98
Si lon veut contribuer à la lutte contre la pauvreté, à la construction des citoyennetés et à la production sociale des villes économiquement et écologiquement durables dans les pays du Sud, nous avons lobligation de passer de réalisations "micro" à des activités reproductibles et englobantes.
Changer déchelle et travailler à des échelles significatives sinscrit comme une priorité des modes daction dENDA dans les années à venir.
I. CHANGER DÉCHELLE UNE IMPÉRIEUSE NÉCESSITÉ
- Avec la décentralisation, les municipalités (gouvernement local) se situent au coeur des nouveaux processus de planification des villes et se positionnent en coordinateurs des multiples initiatives locales de développement.
- Devant les difficultés des programmes gouvernementaux à toucher les populations, et tout particulièrement les plus démunis, les bailleurs de fonds internationaux décident de consacrer une partie significative de leur aide à financer directement des projets de terrain. Ne pouvant les identifier personnellement et suivre directement leur mise en oeuvre, ils demandent à des intermédiaires (les ONG) dassurer le relais entre eux et les populations.
- La multiplication des petits projets, si elle a comme effet positif de rapprocher le développement de la base, présente également certains aspects négatifs : incohérences, doubles emplois, zones grises, difficultés de trouver des interlocuteurs collectifs pour les problèmes globaux (ensemble de la ville), etc.
- La logique des projets, qui, dans un premier temps, a renforcé la capacité dintervention des ONG dappui et des organisations populaires, est à lorigine de certains glissements. Entre autres : instrumentalisation et fragmentation des acteurs de la société civile. Ces derniers se transforment en "exécutants" de politiques définies ailleurs. Ces politiques au grès des modes, mettent laccent sur : les femmes, les jeunes, lenvironnement, les micro-activités économiques, la prévention de la violence, etc.
- Cependant, cette logique est aussi porteuse de son propre dépassement. Dans un premier temps, elle aboutit à une reconnaissance des ONG dappui et des organisations populaires en tant quopérateurs et renforce leur capacité dintervention directe et leur professionnalisation. Rapidement, cependant, il apparaît que si certains problèmes peuvent se résoudre au niveau micro local, dautres nécessitent des changements, et donc une intervention, au niveau meso (ensemble de la ville) voire macro. (politiques nationales, règles internationales)
Cest un des défis qui est posé aujourdhui aux acteurs du terrain.
Comment passer du micro local au quartier ? Processus déjà largement entamé.
Comment passer du quartier à la ville ? Questions clés de la prochaine décennie.
II. TROIS LOGIQUES POUR LE CHANGEMENT DÉCHELLE
1. La logique dintervention (processus par le haut)
a) La logique dintervention administrée
Les processus de planification (schémas durbanismes des années 60 - 70, au Sénégal) ou délaboration de projets, (programme dinfrastructures ou déquipements des années 80 : cas de la famille des AGETIP en Afrique de lOuest) sont décidés par le haut.
Dans la première phase, les ONG sont absentes du paysage : on fait appel à des bureaux détudes pour la réalisation des études et lélaboration des plans ; on fait appel à ladministration ou à des structures de projets créées en parallèle aux services déconcentrés de lEtat pour les mettre en oeuvre.
Dans la deuxième phase, et devant les critiques importantes concernant lefficacité des structures étatiques de la première phase, se mettent en place des ONG para étatiques ou fortement liées aux pouvoirs publics pour concevoir et mettre en oeuvre les projets de développement urbain (ex. des AGETIP en Afrique de lOuest, des associations régionales de développement au Maroc, etc.).
Dans ce cas, la priorité des ONG est celle de lefficacité (dans la gestion des projets, dans leur mise en oeuvre technique : cas de lAGETIP) ou celle de la substitution (elles sont un ersatz à la participation populaire : cas des associations régionales de développement).
b) La logique dintervention avec consultation
On saperçoit rapidement que :
- lon doit consulter et informer les populations dès le début du processus de planification urbaine si lon veut éviter la réalité dun développement séparé.
Des processus de planification "participative", dont linitiative est prise par le haut, sont mis en place, afin de consulter lensemble des acteurs urbains.
Dans ce cas de figure, les ONG se situent, la plupart du temps, comme des " centres dexcellence " (organisations spécialisées en matière de planification, de gestion, et de communication sociale " participation ").
Lexemple de lélaboration du plan stratégique Bogota 2000 et le rôle de son conseil consultatif est une bonne illustration de cette logique. Celle du CCIADL impulsée par la ville de Saint Louis, au Sénégal, semble sinspirer également de cette démarche.
2. La logique dintermédiation
Les ONG qui interviennent dans un contexte de déstructuration de lEtat (ex. des ONG étrangères au Sahel) se posent en concurrents avec le nouvel acteur à prétention hégémonique sur la ville : la Municipalité. Face à la légitimité élective des Municipalités, dont les ONG contestent la validité et signalent les imperfections), ces dernières revendiquent une légitimité "populaire" (elles seraient issues des populations et/ou parleraient en leur nom).
Dans ce cas, les ONG sefforcent de valoriser la position stratégique quelles ont acquise. Elles essayent de conserver leur statut dinterlocuteur direct des bailleurs de fonds et face à la montée en puissance de lacteur municipal, tentent de se situer dans une position dintermédiaire obligée.
Parallèlement, elles sefforcent de se professionnaliser afin de pouvoir revendiquer leur rôle et leur position au nom dune double garantie :
- celle de leur ancrage populaire et de leur capacité à organiser la participation des populations, laquelle serait une alternative aux travers clientélistes des municipalités.
Cette logique est une arme à double tranchant.
Dans un contexte où les mouvements sociaux et les organisations populaires sont forts, elles peuvent servir de catalyseur à lémergence dun projet populaire structuré et négociable avec les autorités (exemple de la Charte de Lima au Pérou).
Dans un contexte daffaiblissement de lEtat et dorganisations populaires sans grande tradition de luttes urbaines, elles peuvent tout à la fois :
- confisquer au profit des ONG la parole populaire et freiner les processus de renforcement des organisations de base dont lagglutination technique des initiatives, médiatisée par les ONG, risque de primer sur la construction dun projet politique.
La supposée "neutralité" des ONG, condition souvent présentée comme nécessaire à leur rôle dintermédiaire, dérive souvent vers une approche technicise, au détriment des alliances "politiques" nécessaires avec les organisations populaires.
3. La logique dautoplanification (processus par le bas)
Dans ce cas-là, il ne sagit plus de " populariser " un projet impulsé par le haut (gouvernement national ou local) mais de participer à lémergence dun projet populaire.
Le processus délaboration du Projet Populaire de Développement Intégré de Villa El Salvador au Pérou ou celui du processus de Recherche-Action-Participative mené par le GRAF avec les organisations populaires de la ville de Thiès en sont de bonnes illustrations.
Les ONG se positionnent comme un des acteurs de processus de changement en gestation et renforcent les alliances avec les secteurs populaires et leurs organisations.
- au niveau du quartier (ex. de lAFVP dans divers projets de quartiers dans des villes dAfrique de lOuest ou de Villa El Salvador au Pérou) ;
- au niveau dacteurs sociaux moteurs (les jeunes, ex. de JEUDA ; les femmes, coopérative des caisses dépargne et de crédit dEnda GRAF ; les artisans de léconomie populaire urbaine, etc.) ;
- au niveau dune filière (ex. des recycleurs colombiens) ;
- au niveau dun secteur dinitiative (ex. des initiatives de santé communautaire - Equipe Santé ; les GIE dassainissement à Bamako, etc.).
- des informations sur les tendances lourdes (croissance démographique et croissance urbaine ; politiques globales et données sur la mondialisation ; politique daide) ; - un accès aux nouvelles technologies de linformation, de lassainissement, etc. ;
- des données sur les législations utiles à la défense des intérêts des populations.
Nous voyons, ici, le rôle clé de linformation, laquelle, mise à la disposition des organisations populaires, devient une arme pour lélaboration de leurs projets et dans leurs négociations avec les bailleurs de fonds et les institutions (alors que son filtrage ou sa rétention de la part des ONG renforce, au contraire, la dépendance des organisations populaires qui doivent sengager dans une relation clientéliste avec les ONG).
"En appuyant par la formation et lappui méthodologique, la production collective de Chartes et de textes de référence (Charte de Lima, PPDI de Villa El Salvador) que les organisations populaires introduisent comme éléments de débat du jeu politique local ou national (élections au Pérou) et quelles déclinent ensuite en projets financiables dans la négociation avec les bailleurs de fonds internationaux ou autres.
"En impulsant la création de lieux de dialogues et de négociations inter acteurs ou de mécanismes de copilotage de certains programmes (exp du PADE à Rufisque).
Il ny a pas de démarche " pure ", et cet essai de typologie est forcément simplificateur.
Beaucoup dambiguïtés subsistent encore dans les démarches par le bas qui sont perpétuellement menacées par les dérapages de type populiste ou communautariste.
Les démarches de consultation par le haut ou dintermédiation ont souvent ouvert des pistes extrêmement fructueuses. Si certaines ont pu se perdre dans les méandres de la récupération, dautres ont également porté en elles leur propre dépassement et ont joué un rôle positif et accélérateur des changements sociaux significatifs dans les villes du Sud.
III. QUELQUES PORTES DENTREES
Dans la plupart des cas, le changement déchelle en vue de la production sociale de villes économiquement et écologiquement durables dans les villes du sud passe par la mise en résonance de trois éléments :
- favoriser la formulation de projets populaires globaux auxquels les différents segments de la population pourront sidentifier et qui deviendront un des éléments de leur cohésion et de leurs négociations avec les autres acteurs urbains
- influer sur les politiques urbaines de niveau global et sur leurs différentes composantes (foncière, financière, infrastructurelle, réglementaire et normative, etc.).
Dans le cas contraire, lintervention des ONG risque fort de naboutir quà lamélioration des stratégies de survie menées au niveau micro par les populations, ou à la mise en place de projets vitrines qui seffondreront une fois que les financements extérieurs et lassistance technique e retireront.
1. Changer déchelle par lappui à lorganisation des acteurs populaires à des niveaux toujours plus élargis : le cas des récupérateurs de Colombie
La coopérative RECUPERAR de Medellin avait au début des années 80, fait la démonstration des potentiels de lorganisation du secteur des récupérateurs populaires.
La fermeture de la décharge de Moravia, située en plein centre de Medellin, la deuxième ville de Colombie (2,5 millions dhabitants environ) menace, dans les années 80, de mettre au chômage plusieurs centaines de récupérateurs "informels" vivant de la récupération sur décharge et de laisser sans revenus leurs familles. Un groupe de travailleurs sociaux et de techniciens des ONG se mobilise pour monter avec les chiffonniers de Moravia un projet de précoopérative, lequel est négocié avec la municipalité.
Dix ans plus tard, RECUPERAR a réussi , en veillant à la diversification des activités et des services prêtés (récupération et stockage, service de nettoyage de certains lieux publics, service denlèvement des ordures de certains quartiers inaccessibles aux services municipaux, etc.) à créer 900 emplois.
Les innovations testées à Medellin par la coopérative RECUPERAR ont inspiré de nombreux groupes de recycleurs dans différentes villes du pays (tout particulièrement dans létablissement de règles de partenariat avec les Municipalités ou de sous traitance diverses avec les entreprises du secteur privé) lesquels ont également décidé de tenter laventure coopérative;
Le rassemblement de ces différents groupes et coopératives (77 au début des années 90) débouchera sur la création de lAssociation Nationale des Recycleurs de Colombie (ANR) laquelle tentera de négocier avec les pouvoirs publics et les Municipalités, une "privatisation sociale" dune partie de la gestion des ordures urbaines comme alternative à la privatisation pure et dure telle quelle était envisagée par les entreprises privées et multinationales.
En matière de commercialisation, lANR essaiera de bénéficier déconomies déchelles et davantage comparatifs en spécialisant, chaque association régionale dans un produit. Lidée était la suivante : "que chaque bureau régional de lassociation nationale choisisse un matériau et stocke les réserves des 77 groupes, membres de lANR au niveau national (verre, carton, etc.). Lidée fait son chemin, mais rencontre cependant de grosses difficultés.
Un créneau qui semble plus prometteur est celui des alliances passées entres différentes associations de lANR afin de pouvoir passer avec les municipalités des contrats que chaque association naurait pu honorer seule, par manque de moyens ou de compétences.
Cette effort dorganisation des professions populaires est une des garanties pour quelles puissent se faire entendre par les autres acteurs (institutionnels et privés) de la ville, et quelles engagent avec eux des relations de partenariat moins inégales.
2. Prospective et planification participative : des orientations stratégiques globales pour mieux agir localement
- La multiplication des acteurs intervenant dans la fabrication des villes ont entraîné une complexification des processus et des initiatives débouchant sur des incohérences flagrantes :
> émergence de lacteur municipal dont les moyens et lexpertise ne sont pas encore à la hauteur des responsabilités qui lui échoient ;
> cartonnement des ONG dans les actions micro (quartier, catégorie sociale, etc.);
> multiplication des initiatives des populations sans que celles-ci arrivent à se doter doutils fédérateurs leur permettant de produire, sur la base de ces initiatives, des propositions globales négociables avec les autres acteurs.
De nouvelles méthodes de prospective, de compréhension globale des interactions urbaines et de conception partagée de projets urbains sont une nécessité.
Paradoxalement, la faiblesse relative des différents acteurs est peut être, du moins pour les villes africaines, une opportunité à saisir, en vue de mettre en place des processus mieux partagés.
- Les populations prennent de plus en plus conscience quentre lattentisme revendicatif et la participation subordonnée, une troisième voie est à trouver : celle dun partenariat critique et actif.
- Lampleur des défis a ramené les ONG à plus de modestie quant à leur capacité dapporter, seules, une réponse significative aux problèmes vécus par les populations.
Après les défis de laction, deux nouveaux défis se présentent aux associations et aux ONG :
- celui, dautre part, de faire un effort particulier pour promouvoir ou participer à des processus de planification stratégique et de prospective au niveau de lensemble de la ville.
Des tentatives ont déjà été réalisées dans ce sens en Amérique Latine telles que :
- le projet populaire de développement intégré de villa El Salvador, une municipalité de plusieurs centaines de milliers dhabitants située à la périphérie de Lima qui sert de cadre de référence au développement physique et social de cette zone ;
- le plan stratégique "Bogota 2000" établi pour la capitale colombienne, puis la valorisation de cette expérience (tout en en approfondissant le rôle de la société civile) pour lélaboration du plan stratégique de Medellin.
Des leçons sont certainement à tirer de ces initiatives pour renforcer les processus actuellement en cours dans différentes villes africaines qui sefforcent de se doter de projets de ville dynamisateurs et fédérateurs du potentiel et des acteurs locaux :
- plan de développement municipal et préparation des assises de St Louis porté par le CCIADL.
Comment "aider" les groupes porteurs dinitiatives locales de développement urbains et les autres acteurs de la société civile à se doter dune vison, de mécanismes et dune stratégie pour concevoir un modèle global de ville, négociable avec les autorités. Voici un des grands défis qui se posent aux ONG à lorée du XXI siècle.
3. Intervenir sur les points sensibles de léco sociosystème urbain
a) Approche réductionniste ou approche systémique
Les programmes dappui au secteur "informel" nont pas toujours su éviter les pièges du réductionnisme.
Léconomie populaire du recyclage par exemple est souvent décrite comme une juxtaposition dindividus ou de petites unités de production et de service et non pas comme un système dont on identifie les aspects relationnels qui en assurent la cohésion et la régulation.
De ce fait, le secteur du recyclage nest perçu que comme une juxtaposition d"entreprises" qui apparaissent comme une version "en négatif" dentreprises modernes (lentreprise "informelle" na pas de comptabilité, pas de statut juridique, pas de permis détablissement, déquipements, etc.). Les projets dappui deviennent alors trop souvent un catalogue de micro appuis à des micro activités.
Une approche de lensemble du système nous permet au contraire didentifier les potentiels dun système auto régulé : des méthodes de régulation de lemploi, du recrutement, des rémunérations ; des mécanismes de mobilisation de lépargne ; des capacités dadaptation au marché et à la demande ; des choix déconomie des biens rares comme le capital, lénergie ou lespace et dutilisation des biens abondants comme la main doeuvre ou certains déchets.
Sans pour autant faire lapologie de léconomie populaire urbaine du recyclage, il apparaît que ce secteur a souvent su sorganiser et sauto réguler au mieux pour fonctionner dans un contexte de fortes contraintes externes.
Ce type dapproche permet aussi de déterminer quels sont les contraintes qui bloquent le développement du système et dont la solution se trouve souvent à la périphérie du système et sont conditionnées par des acteurs "extérieurs" du système populaire :
- manque despace et situation foncière ;
- insuffisance de crédit et de liquidités ;
- marché réduit à des consommateurs populaires en voie dappauvrissement ;
- normes et législations mimétiques et inadaptées ;
- information (sur les technologies ou sur les opportunités) insuffisante ;
- etc.
Une approche systémique de la problématique des déchets en ville devrait nous permettre :
- didentifier lensemble des composantes du système des déchets urbains et de ses interrelations ;
- de détecter les points sensibles, les goulots détranglement et les leviers dont lactionnement peut entraîner un changement déchelle des interventions.
Nous illustrerons quelques uns de ces points sensibles à partir de quelques cas tirés du PRECEUP.
b) Changer les normes : un impératif si lon veut rendre accessible les services de base au plus grand nombre : le cas de lassainissement alternatif au Sénégal
En Afrique subsaharienne, les équipements et loffre des services de base qui en découle, sont souvent calqués sur ceux de lEurope, dont les revenus par tête sont pourtant 40 fois plus élevés.
On ne sétonnera pas dés lors si seulement 4 % des logements de Bamako ; 47,2% des habitants de Dakar, mais seulement 4,0 % des habitants de Pikine la deuxième ville du Sénégal , sont rattachés au système de tout à l'égout.
Changer les normes dassainissement et les adapter aux contextes économiques locaux semble donc une évidence.
Cest ce que sest efforcé de faire léquipe RUP dEnda dans le cadre du PADE (Plan dAssainissement de Diokoul et quartiers environnants) à Rufisque.
- Deux stations dépuration des eaux usées utilisant le lagunage à macrophytes et de traitement des ordures ménagères ont été mises en oeuvre.
Léquipe RUP sefforce maintenant de faire reconnaître ces nouvelles technologies par les services techniques compétents afin de pouvoir les diffuser auprès des autres municipalités sénégalaises qui en ont fait la demande.
c) Linformation, un accélérateur des changements déchelle : le cas des récupérateurs populaires de Saint Domingue.
En 1996 on pouvait évaluer à 6000, les personnes qui vivaient dans la capitale dominicaine de la récupération des ordures.
Malgré son rôle clé (comme premier niveau de la récupération des déchets), ce groupe de personnes jouissait dune faible reconnaissance sociale et institutionnelle, et ne tirait que des bénéfices limités de ses activités. Il se caractérisait par une grande hétérogénéité et un faible niveau dorganisation.
Au niveau institutionnel et privé, la situation se caractérisait jusquà une date récente par :
- lexistence de quelques entreprises publiques de recyclage (en particulier du verre et du papier) caractérisées par un fort clientélisme et corruption et une faible efficacité et qualité.
Enda Caraïbes décide en 1996 de lancer une recherche-action prospective avec les récupérateurs populaires et plus particulièrement avec les entreprises familiales de ces récupérateurs qui affirment ne pas connaître de problèmes significatifs et semblent relativement satisfaits des revenus tirés de leur activité, lesquels leur permettent, disent-ils, " de subvenir aux besoins de leurs familles et de couvrir leurs frais de personnel et de local ".
Dans lensemble, les commerçants de la récupération sont peu enclins à agir collectivement, car ils pensent quil y a peu de risque que la le volume des déchets urbains diminue à Saint Domingue et quils auront donc toujours suffisamment de matériaux à commercialiser.
Leurs principales revendications sont dans un premier temps de niveau micro (améliorer leur équipement, disposer dénergie électrique, accéder plus faiblement à lespace public).
Ils ont certes conscience que leur activité est très sensible aux variations des prix des matériaux recyclables, mais nont que très peu dinformations sur la fixation de ces prix au niveau national voire international, et ont tendance à considérer que cet aspect les dépasse et quils ne peuvent avoir aucune prise sur lui.
Ils ignorent cependant une chose.
A partir de 1997, les autorités dominicaines envisagent de :
- faire appel au secteur privé pour monter une unité de recyclage sur la principale décharge de la ville (et ceci sans prendre en compte la situation des récupérateurs travaillant sur la décharge.
Cette information, qui leur est fournie par léquipe dEnda Caraïbes, favorisera le changement déchelle de leurs revendications.
Dune demande damélioration de leurs ateliers respectifs, ils décideront de prioriser :
- la revendication dun débat au niveau municipal et national en vue de définir une loi municipale / nationale de protection des droits des recycleurs populaires.
d) Légitimer la participation des acteurs non gouvernementaux à la gestion des déchets urbains par lassistance technique et la mise en réseaux : le cas du réseau de gestion communautaire des déchets urbains (GCDU) au Maroc.
Au début des années 90 au Maroc, la participation des ONG et associations à lamélioration de lenvironnement urbain seffectue essentiellement sous forme de collaboration volontaire à quelques campagnes de nettoyage qui restent souvent sans lendemain.
La gestion des ordures est considérée comme une affaire de spécialistes quil serait délicat, voire irresponsable, de confier à dautres acteurs que les services techniques centraux ou municipaux.
Des rapprochements cependant commencent à sétablir au niveau local entre certaines municipalités (qui se trouvent démunies pour faire face aux problèmes dinsalubrité de plus en plus aigus que connaissent les quartiers défavorisé) et certaines associations locales (qui sefforcent de mobiliser les efforts des citoyens pour sattaquer à un problème dordures dont ils pâtissent quotidiennement).
Le programme GCDU initié par Enda Maghreb en 1994 sefforcera de renforcer ce processus.
Son objectif principal est lamélioration du cadre de vie et des conditions de vie des populations défavorisées en milieu urbain et péri urbain, et tout particulièrement lamélioration de la gestion des déchets par le renforcement des initiatives locales.
Une série dATMS (Appuis Techniques et Méthodologiques Solidaires) sont lancés en vue :
- de favoriser les possibilités dintégration économiques des acteurs populaires autour des actions mise en oeuvre
- de renforcer les capacités de mobilisation sociale et daction autour de lenvironnement urbain
- de promouvoir lutilisation de technologies alternatives adaptées aux conditions locales.
Entre août et juillet 1997, huit études ATMS sont réalisées et plusieurs dossiers de projets sont remontés.
La mise en réseau de ces initiatives aura un impact significatif sur leur renforcement et sur leur reconnaissance par les pouvoirs publics.
Ce ne sont là que quelques uns des points sensibles permettant de déclencher des actions à des échelles plus significatives.
Dautres points sensibles pourraient certainement être identifiés tels que :
- la mise sur pied de mécanismes dépargne et de crédits, le cas des caisses dépargne et de crédit de femmes appuyées par Enda GRAF SAHEL au Sénégal en étant une illustration pertinente ;
- la création deffets multiplicateurs par la formation des formateurs ou des animateurs urbains telle quelle est pratiquée par léquipe Jeunesse Action (pour les animateurs de rue) ou par lantenne Enda Vietnam (pour les travailleurs sociaux et les animateurs urbains) ;
- etc.
Les travaux de latelier de Bamako permettront certainement de compléter ce panorama, par des illustrations se rapportant plus précisément à la gestion des déchets.
IV. DES MODALITES DE CHANGEMENT DECHELLE QUI VARIENT SELON LES CONTEXTES
Les modalités du changement déchelle varieront fortement selon le contexte. Trois éléments majeurs nous semblent être pris en compte.
a) Le degré de permissivité de lEtat
Le niveau de "participation" des associations de base et des ONG aux processus de planification urbaine variera fortement si lon intervient dans des pays qui héritent dune pratique de planification par le haut comme cest le cas au Vietnam ou en Ethiopie ; ou dans des pays, comme le Sénégal, où une tradition d"animation" de promotion humaine et de "participation" existe depuis les années 70.
b) Le niveau de développement et de protagonisme des organisations et des mouvements populaires
Léchelle de coagulation des initiatives populaires varie également selon les pays. Le projet de développement intégré de Villa El Salvador au Pérou na pu être possible que comme aboutissement dune vingtaine dannées defforts de la CUAVES (la Communauté urbaine Autogestionnaire de Villa El Salvador) laquelle a progressivement fédéré dans laction de centaines dassociations et autres organisations dhabitants de cette ville de 300 000 habitants. Les tentatives de fédération des GIE dassainissement de Bamako aussi louable soit lintention de leurs promoteurs étaient sans doute prématurées, ce qui explique - du moins en partie- leur échec relatif.
Vouloir coaguler et fédérer artificiellement les initiatives populaires débouche fréquemment sur leur bureaucratisation ou leur instrumentalisation.
c) La capacité daction individuelle et collective des ONG et leur degré de professionnalisation
On ne pourra envisager dintervenir à la même échelle selon que lon pourra sappuyer sur des ONG professionnalisées ayant développées des capacités dinterventions nationales (comme cest le cas de Sulab International en Inde pour lassainissement communautaire ou de SERVIVIENDA en Colombie pour la production dhabitat social) ; ou sur un mouvement dONG émergeant (comme cétait le cas, il y a quelques années, pour les ONG nationales au Maroc ou en Ethiopie).
Passer du quartier à la ville, construire une capacité de proposition et dinfluence sur les politiques à léchelle de lensemble des agglomérations (y compris des plus grandes) semble cependant un objectif majeur des organisations populaires et des ONG pour les prochaines années.
Dans le cas contraire, seule restera aux habitants des quartiers la solution de la contestation dans la rue . Les explosions de violence sociale dont la liste sallonge de Caracas à Harare, de Bombay à Casablanca sont là pour nous la rappeler.
V. DU MICRO AU MACRO, ARTICULER LES ECHELLES DINTERVENTION
Changer déchelle est aujourdhui une priorité. Les ONG, qui sefforcent daccompagner les initiatives de la population en milieu urbain, ne seront pas crédibles si elles ne répondent pas à ce défi.
- Le niveau méso (celui de la ville) est certainement aujourdhui le niveau privilégié darticulation des initiatives de la population et des politiques des gouvernements locaux (municipalité) et nationaux. La vague de décentralisation et lémergence de lacteur municipal est une occasion à ne pas rater. Cest à ce niveau que - à certaines conditions - peuvent être négociées et définies les politiques déquipements, de services et de développement local, et peut se réaliser le saut, nécessaire, du quartier à la ville.
Cest à ce niveau que vont se définir les règles et les modalités de différentes formes de partenariat - ou de subordination - entre les acteurs communautaires, publics et privés qui façonnent les villes.
Cest à ce niveau que peuvent se cristalliser des plans stratégiques et des projets de ville mobilisateurs et fédérateurs.
- Mais ces tentatives sont vouées à léchec si le contexte macro névolue pas favorablement. Cest à ce niveau que les citoyens peuvent rappeler lEtat à ses obligations et à une politique déquipements et de services au bénéfice du plus grand nombre. Cest à ce niveau également que celui-ci, ayant reconstruit une relation de confiance avec la société civile, peut négocier avec laide internationale, la prise en charge dun plan ambitieux déquipements et de développement social et la mise en place dun contexte international plus favorable au développement économique et social des villes du Sud.
Dans ce contexte, préparer le 21è siècle, signifie, pour les villes et citadins dAfrique : se doter de projets collectifs (Plans Stratégiques, chartes urbaines, projets de villes) mobilisateurs et fédérateurs, qui pourraient constituer un des meilleurs antidotes au catastrophisme urbain. Les populations des villes africaines, et en particulier les plus démunies, qui ont démontré une grande capacité dadaptation au changement quont connu leurs villes depuis une génération, ainsi quune grande capacité dinitiative dans leur lutte contre la pauvreté, ne sont certainement pas les plus mal placées pour sengager sur cette voie.