CHANGER D’ECHELLE

POUR UN CHANGEMENT ECO SOCIAL

SIGNIFICATIF

 

 

 

J. J. GUIBBERT, le 5 Juin98

 

 

 

Si l’on veut contribuer à la lutte contre la pauvreté, à la construction des citoyennetés et à la production sociale des villes économiquement et écologiquement durables dans les pays du Sud, nous avons l’obligation de passer de réalisations "micro" à des activités reproductibles et englobantes.

Changer d’échelle et travailler à des échelles significatives s’inscrit comme une priorité des modes d’action d’ENDA dans les années à venir.

 

 

 

I. CHANGER D’ÉCHELLE UNE IMPÉRIEUSE NÉCESSITÉ

 

- L’échec des logiques de planification par le haut a amené les différents acteurs urbains à chercher des méthodes dans lesquelles les différents acteurs urbains (Institutions nationales, institutions locales, ONG, organisations populaires) seraient impliqués.

 

 

- Avec la décentralisation, les municipalités (gouvernement local) se situent au coeur des nouveaux processus de planification des villes et se positionnent en coordinateurs des multiples initiatives locales de développement.

 

 

- Devant les difficultés des programmes gouvernementaux à toucher les populations, et tout particulièrement les plus démunis, les bailleurs de fonds internationaux décident de consacrer une partie significative de leur aide à financer directement des projets de terrain. Ne pouvant les identifier personnellement et suivre directement leur mise en oeuvre, ils demandent à des intermédiaires (les ONG) d’assurer le relais entre eux et les populations.

 

 

- La multiplication des petits projets, si elle a comme effet positif de rapprocher le développement de la base, présente également certains aspects négatifs : incohérences, doubles emplois, zones grises, difficultés de trouver des interlocuteurs collectifs pour les problèmes globaux (ensemble de la ville), etc.

 

 

- La logique des projets, qui, dans un premier temps, a renforcé la capacité d’intervention des ONG d’appui et des organisations populaires, est à l’origine de certains glissements. Entre autres : instrumentalisation et fragmentation des acteurs de la société civile. Ces derniers se transforment en "exécutants" de politiques définies ailleurs. Ces politiques au grès des modes, mettent l’accent sur : les femmes, les jeunes, l’environnement, les micro-activités économiques, la prévention de la violence, etc.

 

- Cependant, cette logique est aussi porteuse de son propre dépassement. Dans un premier temps, elle aboutit à une reconnaissance des ONG d’appui et des organisations populaires en tant qu’opérateurs et renforce leur capacité d’intervention directe et leur professionnalisation. Rapidement, cependant, il apparaît que si certains problèmes peuvent se résoudre au niveau micro local, d’autres nécessitent des changements, et donc une intervention, au niveau meso (ensemble de la ville) voire macro. (politiques nationales, règles internationales)

 

C’est un des défis qui est posé aujourd’hui aux acteurs du terrain.

Comment passer du micro local au quartier ? Processus déjà largement entamé.

Comment passer du quartier à la ville ? Questions clés de la prochaine décennie.

 

 

 

II. TROIS LOGIQUES POUR LE CHANGEMENT D’ÉCHELLE

 

 

1. La logique d’intervention (processus par le haut)

 

 

a) La logique d’intervention administrée

 

Les processus de planification (schémas d’urbanismes des années 60 - 70, au Sénégal) ou d’élaboration de projets, (programme d’infrastructures ou d’équipements des années 80 : cas de la famille des AGETIP en Afrique de l’Ouest) sont décidés par le haut.

 

Dans la première phase, les ONG sont absentes du paysage : on fait appel à des bureaux d’études pour la réalisation des études et l’élaboration des plans ; on fait appel à l’administration ou à des structures de projets créées en parallèle aux services déconcentrés de l’Etat pour les mettre en oeuvre.

 

Dans la deuxième phase, et devant les critiques importantes concernant l’efficacité des structures étatiques de la première phase, se mettent en place des ONG para étatiques ou fortement liées aux pouvoirs publics pour concevoir et mettre en oeuvre les projets de développement urbain (ex. des AGETIP en Afrique de l’Ouest, des associations régionales de développement au Maroc, etc.).

Dans ce cas, la priorité des ONG est celle de l’efficacité (dans la gestion des projets, dans leur mise en oeuvre technique : cas de l’AGETIP) ou celle de la substitution (elles sont un ersatz à la participation populaire : cas des associations régionales de développement).

 

 

b) La logique d’intervention avec consultation

 

On s’aperçoit rapidement que :

- l’on ne peut ignorer la multitude des initiatives de base dans des domaines aussi divers que l’assainissement, la santé, la création d’emplois, l’habitat, etc. ;

- l’on doit consulter et informer les populations dès le début du processus de planification urbaine si l’on veut éviter la réalité d’un développement séparé.

 

Des processus de planification "participative", dont l’initiative est prise par le haut, sont mis en place, afin de consulter l’ensemble des acteurs urbains.

Dans ce cas de figure, les ONG se situent, la plupart du temps, comme des " centres d’excellence " (organisations spécialisées en matière de planification, de gestion, et de communication sociale " participation ").

 

L’exemple de l’élaboration du plan stratégique Bogota 2000 et le rôle de son conseil consultatif est une bonne illustration de cette logique. Celle du CCIADL impulsée par la ville de Saint Louis, au Sénégal, semble s’inspirer également de cette démarche.

 

 

2. La logique d’intermédiation

 

Les ONG qui interviennent dans un contexte de déstructuration de l’Etat (ex. des ONG étrangères au Sahel) se posent en concurrents avec le nouvel acteur à prétention hégémonique sur la ville : la Municipalité. Face à la légitimité élective des Municipalités, dont les ONG contestent la validité et signalent les imperfections), ces dernières revendiquent une légitimité "populaire" (elles seraient issues des populations et/ou parleraient en leur nom).

Dans ce cas, les ONG s’efforcent de valoriser la position stratégique qu’elles ont acquise. Elles essayent de conserver leur statut d’interlocuteur direct des bailleurs de fonds et face à la montée en puissance de l’acteur municipal, tentent de se situer dans une position d’intermédiaire obligée.

 

Parallèlement, elles s’efforcent de se professionnaliser afin de pouvoir revendiquer leur rôle et leur position au nom d’une double garantie :

- celle de l’efficacité de leur action, et de leur capacité de mise en cohérence des initiatives éclatées de la base ;

- celle de leur ancrage populaire et de leur capacité à organiser la participation des populations, laquelle serait une alternative aux travers clientélistes des municipalités.

 

Cette logique est une arme à double tranchant.

Dans un contexte où les mouvements sociaux et les organisations populaires sont forts, elles peuvent servir de catalyseur à l’émergence d’un projet populaire structuré et négociable avec les autorités (exemple de la Charte de Lima au Pérou).

Dans un contexte d’affaiblissement de l’Etat et d’organisations populaires sans grande tradition de luttes urbaines, elles peuvent tout à la fois :

- participer au démembrement de l’Etat ;

- confisquer au profit des ONG la parole populaire et freiner les processus de renforcement des organisations de base dont l’agglutination technique des initiatives, médiatisée par les ONG, risque de primer sur la construction d’un projet politique.

La supposée "neutralité" des ONG, condition souvent présentée comme nécessaire à leur rôle d’intermédiaire, dérive souvent vers une approche technicise, au détriment des alliances "politiques" nécessaires avec les organisations populaires.

 

 

3. La logique d’autoplanification (processus par le bas)

 

Dans ce cas-là, il ne s’agit plus de " populariser " un projet impulsé par le haut (gouvernement national ou local) mais de participer à l’émergence d’un projet populaire.

Le processus d’élaboration du Projet Populaire de Développement Intégré de Villa El Salvador au Pérou ou celui du processus de Recherche-Action-Participative mené par le GRAF avec les organisations populaires de la ville de Thiès en sont de bonnes illustrations.

 

Les ONG se positionnent comme un des acteurs de processus de changement en gestation et renforcent les alliances avec les secteurs populaires et leurs organisations.

 

"En favorisant l’émergence d’interlocuteurs collectifs au niveau des populations :

- au niveau du quartier (ex. de l’AFVP dans divers projets de quartiers dans des villes d’Afrique de l’Ouest ou de Villa El Salvador au Pérou) ;

- au niveau d’acteurs sociaux moteurs (les jeunes, ex. de JEUDA ; les femmes, coopérative des caisses d’épargne et de crédit d’Enda GRAF ; les artisans de l’économie populaire urbaine, etc.) ;

- au niveau d’une filière (ex. des recycleurs colombiens) ;

- au niveau d’un secteur d’initiative (ex. des initiatives de santé communautaire - Equipe Santé ; les GIE d’assainissement à Bamako, etc.).

 

 

 "En se positionnant comme "experts" au service des organisations populaires auxquels ils fournissent :
- des informations sur les tendances lourdes (croissance démographique et croissance urbaine ; politiques globales et données sur la mondialisation ; politique d’aide) ;

- un accès aux nouvelles technologies de l’information, de l’assainissement, etc. ;

- des données sur les législations utiles à la défense des intérêts des populations.

 

 

Nous voyons, ici, le rôle clé de l’information, laquelle, mise à la disposition des organisations populaires, devient une arme pour l’élaboration de leurs projets et dans leurs négociations avec les bailleurs de fonds et les institutions (alors que son filtrage ou sa rétention de la part des ONG renforce, au contraire, la dépendance des organisations populaires qui doivent s’engager dans une relation clientéliste avec les ONG).

 

"En appuyant par la formation et l’appui méthodologique, la production collective de Chartes et de textes de référence (Charte de Lima, PPDI de Villa El Salvador) que les organisations populaires introduisent comme éléments de débat du jeu politique local ou national (élections au Pérou) et qu’elles déclinent ensuite en projets financiables dans la négociation avec les bailleurs de fonds internationaux ou autres.

 

"En impulsant la création de lieux de dialogues et de négociations inter acteurs ou de mécanismes de copilotage de certains programmes (exp du PADE à Rufisque).

 

Il n’y a pas de démarche " pure ", et cet essai de typologie est forcément simplificateur.

Beaucoup d’ambiguïtés subsistent encore dans les démarches par le bas qui sont perpétuellement menacées par les dérapages de type populiste ou communautariste.

Les démarches de consultation par le haut ou d’intermédiation ont souvent ouvert des pistes extrêmement fructueuses. Si certaines ont pu se perdre dans les méandres de la récupération, d’autres ont également porté en elles leur propre dépassement et ont joué un rôle positif et accélérateur des changements sociaux significatifs dans les villes du Sud.

 

 

 

III. QUELQUES PORTES D’ENTREES

 

Dans la plupart des cas, le changement d’échelle en vue de la production sociale de villes économiquement et écologiquement durables dans les villes du sud passe par la mise en résonance de trois éléments :

- construire des rapports de force plus favorable aux acteurs populaires. Ceci passe par le renforcement de leur protagonisme et la construction d’organisations et de mouvements sociaux de plus en plus englobants et actifs

- favoriser la formulation de projets populaires globaux auxquels les différents segments de la population pourront s’identifier et qui deviendront un des éléments de leur cohésion et de leurs négociations avec les autres acteurs urbains

- influer sur les politiques urbaines de niveau global et sur leurs différentes composantes (foncière, financière, infrastructurelle, réglementaire et normative, etc.).

Dans le cas contraire, l’intervention des ONG risque fort de n’aboutir qu’à l’amélioration des stratégies de survie menées au niveau micro par les populations, ou à la mise en place de projets vitrines qui s’effondreront une fois que les financements extérieurs et l’assistance technique e retireront.

 

 

 

1. Changer d’échelle par l’appui à l’organisation des acteurs populaires à des niveaux toujours plus élargis : le cas des récupérateurs de Colombie

 

La coopérative RECUPERAR de Medellin avait au début des années 80, fait la démonstration des potentiels de l’organisation du secteur des récupérateurs populaires.

 

La fermeture de la décharge de Moravia, située en plein centre de Medellin, la deuxième ville de Colombie (2,5 millions d’habitants environ) menace, dans les années 80, de mettre au chômage plusieurs centaines de récupérateurs "informels" vivant de la récupération sur décharge et de laisser sans revenus leurs familles. Un groupe de travailleurs sociaux et de techniciens des ONG se mobilise pour monter avec les chiffonniers de Moravia un projet de précoopérative, lequel est négocié avec la municipalité.

 

Dix ans plus tard, RECUPERAR a réussi , en veillant à la diversification des activités et des services prêtés (récupération et stockage, service de nettoyage de certains lieux publics, service d’enlèvement des ordures de certains quartiers inaccessibles aux services municipaux, etc.) à créer 900 emplois.

Les innovations testées à Medellin par la coopérative RECUPERAR ont inspiré de nombreux groupes de recycleurs dans différentes villes du pays (tout particulièrement dans l’établissement de règles de partenariat avec les Municipalités ou de sous traitance diverses avec les entreprises du secteur privé) lesquels ont également décidé de tenter l’aventure coopérative;

 

Le rassemblement de ces différents groupes et coopératives (77 au début des années 90) débouchera sur la création de l’Association Nationale des Recycleurs de Colombie (ANR) laquelle tentera de négocier avec les pouvoirs publics et les Municipalités, une "privatisation sociale" d’une partie de la gestion des ordures urbaines comme alternative à la privatisation pure et dure telle qu’elle était envisagée par les entreprises privées et multinationales.

En matière de commercialisation, l’ANR essaiera de bénéficier d’économies d’échelles et davantage comparatifs en spécialisant, chaque association régionale dans un produit. L’idée était la suivante : "que chaque bureau régional de l’association nationale choisisse un matériau et stocke les réserves des 77 groupes, membres de l’ANR au niveau national (verre, carton, etc.). L’idée fait son chemin, mais rencontre cependant de grosses difficultés.

Un créneau qui semble plus prometteur est celui des alliances passées entres différentes associations de l’ANR afin de pouvoir passer avec les municipalités des contrats que chaque association n’aurait pu honorer seule, par manque de moyens ou de compétences.

 

Cette effort d’organisation des professions populaires est une des garanties pour qu’elles puissent se faire entendre par les autres acteurs (institutionnels et privés) de la ville, et qu’elles engagent avec eux des relations de partenariat moins inégales.

 

 

2. Prospective et planification participative : des orientations stratégiques globales pour mieux agir localement

 

- Les méthodes classique de planification urbaine (non participatives et centralisées) semblent maintenant avoir atteint une phase de rendements décroissants rapide. Qui fait encore référence aujourd’hui aux schémas directeurs d’urbanisme qui constituaient le principal instrument des politiques urbaines dans les années 70 ?

 

- La multiplication des acteurs intervenant dans la fabrication des villes ont entraîné une complexification des processus et des initiatives débouchant sur des incohérences flagrantes :

> affaiblissement des institutions étatiques qui abandonnent progressivement la planification globale au bénéfice de l’intervention éclatée par projet (cas des AGETIP) ou de l’intervention sectorielle ;

> émergence de l’acteur municipal dont les moyens et l’expertise ne sont pas encore à la hauteur des responsabilités qui lui échoient ;

> cartonnement des ONG dans les actions micro (quartier, catégorie sociale, etc.);

> multiplication des initiatives des populations sans que celles-ci arrivent à se doter d’outils fédérateurs leur permettant de produire, sur la base de ces initiatives, des propositions globales négociables avec les autres acteurs.

 

De nouvelles méthodes de prospective, de compréhension globale des interactions urbaines et de conception partagée de projets urbains sont une nécessité.

 

Paradoxalement, la faiblesse relative des différents acteurs est peut être, du moins pour les villes africaines, une opportunité à saisir, en vue de mettre en place des processus mieux partagés.

 

- Les acteurs institutionnels (Etat et municipalité) semblent avoir accepté qu’ils ne pourront à eux seuls, régler l’ensemble des problèmes de la ville.

 

- Les populations prennent de plus en plus conscience qu’entre l’attentisme revendicatif et la participation subordonnée, une troisième voie est à trouver : celle d’un partenariat critique et actif.

 

- L’ampleur des défis a ramené les ONG à plus de modestie quant à leur capacité d’apporter, seules, une réponse significative aux problèmes vécus par les populations.

 

Après les défis de l’action, deux nouveaux défis se présentent aux associations et aux ONG :

- celui, d’une part, de poursuivre la mise en oeuvre de projets de terrain à des échelles toujours plus grandes afin de satisfaire à court terme, les besoins immédiats des populations ;

- celui, d’autre part, de faire un effort particulier pour promouvoir ou participer à des processus de planification stratégique et de prospective au niveau de l’ensemble de la ville.

 

Des tentatives ont déjà été réalisées dans ce sens en Amérique Latine telles que :

- l’établissement de la Charte de Lima qui est devenu un texte de référence de la planification sociale et environnementale de la capitale du Pérou ;

- le projet populaire de développement intégré de villa El Salvador, une municipalité de plusieurs centaines de milliers d’habitants située à la périphérie de Lima qui sert de cadre de référence au développement physique et social de cette zone ;

- le plan stratégique "Bogota 2000" établi pour la capitale colombienne, puis la valorisation de cette expérience (tout en en approfondissant le rôle de la société civile) pour l’élaboration du plan stratégique de Medellin.

 

Des leçons sont certainement à tirer de ces initiatives pour renforcer les processus actuellement en cours dans différentes villes africaines qui s’efforcent de se doter de projets de ville dynamisateurs et fédérateurs du potentiel et des acteurs locaux :

- projets de villes de Pikine et Guediawaye à la périphérie de la capitale sénégalaise lancés avec l’appui de l’équipe ECOPOP de ENDA TM ;

- plan de développement municipal et préparation des assises de St Louis porté par le CCIADL.

 

Comment "aider" les groupes porteurs d’initiatives locales de développement urbains et les autres acteurs de la société civile à se doter d’une vison, de mécanismes et d’une stratégie pour concevoir un modèle global de ville, négociable avec les autorités. Voici un des grands défis qui se posent aux ONG à l’orée du XXI siècle.

 

 

3. Intervenir sur les points sensibles de l’éco sociosystème urbain

 

 

a) Approche réductionniste ou approche systémique

 

Les programmes d’appui au secteur "informel" n’ont pas toujours su éviter les pièges du réductionnisme.

 

L’économie populaire du recyclage par exemple est souvent décrite comme une juxtaposition d’individus ou de petites unités de production et de service et non pas comme un système dont on identifie les aspects relationnels qui en assurent la cohésion et la régulation.

 

De ce fait, le secteur du recyclage n’est perçu que comme une juxtaposition d’"entreprises" qui apparaissent comme une version "en négatif" d’entreprises modernes (l’entreprise "informelle" n’a pas de comptabilité, pas de statut juridique, pas de permis d’établissement, d’équipements, etc.). Les projets d’appui deviennent alors trop souvent un catalogue de micro appuis à des micro activités.

 

Une approche de l’ensemble du système nous permet au contraire d’identifier les potentiels d’un système auto régulé : des méthodes de régulation de l’emploi, du recrutement, des rémunérations ; des mécanismes de mobilisation de l’épargne ; des capacités d’adaptation au marché et à la demande ; des choix d’économie des biens rares comme le capital, l’énergie ou l’espace et d’utilisation des biens abondants comme la main d’oeuvre ou certains déchets.

 

Sans pour autant faire l’apologie de l’économie populaire urbaine du recyclage, il apparaît que ce secteur a souvent su s’organiser et s’auto réguler au mieux pour fonctionner dans un contexte de fortes contraintes externes.

 

Ce type d’approche permet aussi de déterminer quels sont les contraintes qui bloquent le développement du système et dont la solution se trouve souvent à la périphérie du système et sont conditionnées par des acteurs "extérieurs" du système populaire :

- manque d’espace et situation foncière ;

- insuffisance de crédit et de liquidités ;

- marché réduit à des consommateurs populaires en voie d’appauvrissement ;

- normes et législations mimétiques et inadaptées ;

- information (sur les technologies ou sur les opportunités) insuffisante ;

- etc.

 

Une approche systémique de la problématique des déchets en ville devrait nous permettre :

- de dépasser l’approche sectorielle qui est trop souvent la loi habituelle de l’intervention en milieu urbain ;

- d’identifier l’ensemble des composantes du système des déchets urbains et de ses interrelations ;

- de détecter les points sensibles, les goulots d’étranglement et les leviers dont l’actionnement peut entraîner un changement d’échelle des interventions.

 

Nous illustrerons quelques uns de ces points sensibles à partir de quelques cas tirés du PRECEUP.

 

 

b) Changer les normes : un impératif si l’on veut rendre accessible les services de base au plus grand nombre : le cas de l’assainissement alternatif au Sénégal

 

En Afrique subsaharienne, les équipements et l’offre des services de base qui en découle, sont souvent calqués sur ceux de l’Europe, dont les revenus par tête sont pourtant 40 fois plus élevés.

 

On ne s’étonnera pas dés lors si seulement 4 % des logements de Bamako ; 47,2% des habitants de Dakar, mais seulement 4,0 % des habitants de Pikine la deuxième ville du Sénégal , sont rattachés au système de tout à l'égout.

 

Changer les normes d’assainissement et les adapter aux contextes économiques locaux semble donc une évidence.

C’est ce que s’est efforcé de faire l’équipe RUP d’Enda dans le cadre du PADE (Plan d’Assainissement de Diokoul et quartiers environnants) à Rufisque.

- Un réseau d’égout à faire diamètre de 3206 mètres desservant 300 ménages a été construit.

- Deux stations d’épuration des eaux usées utilisant le lagunage à macrophytes et de traitement des ordures ménagères ont été mises en oeuvre.

L’équipe RUP s’efforce maintenant de faire reconnaître ces nouvelles technologies par les services techniques compétents afin de pouvoir les diffuser auprès des autres municipalités sénégalaises qui en ont fait la demande.

 

 

c) L’information, un accélérateur des changements d’échelle : le cas des récupérateurs populaires de Saint Domingue.

 

En 1996 on pouvait évaluer à 6000, les personnes qui vivaient dans la capitale dominicaine de la récupération des ordures.

Malgré son rôle clé (comme premier niveau de la récupération des déchets), ce groupe de personnes jouissait d’une faible reconnaissance sociale et institutionnelle, et ne tirait que des bénéfices limités de ses activités. Il se caractérisait par une grande hétérogénéité et un faible niveau d’organisation.

 

Au niveau institutionnel et privé, la situation se caractérisait jusqu’à une date récente par :

- l’absence d’un cadre légal et normatif des activités du recyclage ;

- l’existence de quelques entreprises publiques de recyclage (en particulier du verre et du papier) caractérisées par un fort clientélisme et corruption et une faible efficacité et qualité.

 

Enda Caraïbes décide en 1996 de lancer une recherche-action prospective avec les récupérateurs populaires et plus particulièrement avec les entreprises familiales de ces récupérateurs qui affirment ne pas connaître de problèmes significatifs et semblent relativement satisfaits des revenus tirés de leur activité, lesquels leur permettent, disent-ils, " de subvenir aux besoins de leurs familles et de couvrir leurs frais de personnel et de local ".

Dans l’ensemble, les commerçants de la récupération sont peu enclins à agir collectivement, car ils pensent qu’il y a peu de risque que la le volume des déchets urbains diminue à Saint Domingue et qu’ils auront donc toujours suffisamment de matériaux à commercialiser.

Leurs principales revendications sont dans un premier temps de niveau micro (améliorer leur équipement, disposer d’énergie électrique, accéder plus faiblement à l’espace public).

Ils ont certes conscience que leur activité est très sensible aux variations des prix des matériaux recyclables, mais n’ont que très peu d’informations sur la fixation de ces prix au niveau national voire international, et ont tendance à considérer que cet aspect les dépasse et qu’ils ne peuvent avoir aucune prise sur lui.

 

Ils ignorent cependant une chose.

A partir de 1997, les autorités dominicaines envisagent de :

- doter en capital les entreprises publiques ;

- faire appel au secteur privé pour monter une unité de recyclage sur la principale décharge de la ville (et ceci sans prendre en compte la situation des récupérateurs travaillant sur la décharge.

 

Cette information, qui leur est fournie par l’équipe d’Enda Caraïbes, favorisera le changement d’échelle de leurs revendications.

D’une demande d’amélioration de leurs ateliers respectifs, ils décideront de prioriser :

- la préparation d’une rencontre des recycleurs populaires de l’ensemble du District National (Municipalité) de Saint Domingue en vue de jeter les bases d’une organisation, qui défendrait les intérêts de l’ensemble du secteur du recyclage populaire ;

- la revendication d’un débat au niveau municipal et national en vue de définir une loi municipale / nationale de protection des droits des recycleurs populaires.

 

 

d) Légitimer la participation des acteurs non gouvernementaux à la gestion des déchets urbains par l’assistance technique et la mise en réseaux : le cas du réseau de gestion communautaire des déchets urbains (GCDU) au Maroc.

 

Au début des années 90 au Maroc, la participation des ONG et associations à l’amélioration de l’environnement urbain s’effectue essentiellement sous forme de collaboration volontaire à quelques campagnes de nettoyage qui restent souvent sans lendemain.

La gestion des ordures est considérée comme une affaire de spécialistes qu’il serait délicat, voire irresponsable, de confier à d’autres acteurs que les services techniques centraux ou municipaux.

Des rapprochements cependant commencent à s’établir au niveau local entre certaines municipalités (qui se trouvent démunies pour faire face aux problèmes d’insalubrité de plus en plus aigus que connaissent les quartiers défavorisé) et certaines associations locales (qui s’efforcent de mobiliser les efforts des citoyens pour s’attaquer à un problème d’ordures dont ils pâtissent quotidiennement).

 

Le programme GCDU initié par Enda Maghreb en 1994 s’efforcera de renforcer ce processus.

Son objectif principal est l’amélioration du cadre de vie et des conditions de vie des populations défavorisées en milieu urbain et péri urbain, et tout particulièrement l’amélioration de la gestion des déchets par le renforcement des initiatives locales.

Une série d’ATMS (Appuis Techniques et Méthodologiques Solidaires) sont lancés en vue :

- de renforcer les capacités d’intervention des associations et des communes

- de favoriser les possibilités d’intégration économiques des acteurs populaires autour des actions mise en oeuvre

- de renforcer les capacités de mobilisation sociale et d’action autour de l’environnement urbain

- de promouvoir l’utilisation de technologies alternatives adaptées aux conditions locales.

 

Entre août et juillet 1997, huit études ATMS sont réalisées et plusieurs dossiers de projets sont remontés.

La mise en réseau de ces initiatives aura un impact significatif sur leur renforcement et sur leur reconnaissance par les pouvoirs publics.

 

Ce ne sont là que quelques uns des points sensibles permettant de déclencher des actions à des échelles plus significatives.

D’autres points sensibles pourraient certainement être identifiés tels que :

- la sécurisation de la situation foncière qui, dans les années 80, a permis aux habitants des favellas de Rio de s’engager dans des investissements à plus long terme pour l’amélioration du cadre de vie et l’assainissement de leurs quartiers ;

- la mise sur pied de mécanismes d’épargne et de crédits, le cas des caisses d’épargne et de crédit de femmes appuyées par Enda GRAF SAHEL au Sénégal en étant une illustration pertinente ;

- la création d’effets multiplicateurs par la formation des formateurs ou des animateurs urbains telle qu’elle est pratiquée par l’équipe Jeunesse Action (pour les animateurs de rue) ou par l’antenne Enda Vietnam (pour les travailleurs sociaux et les animateurs urbains) ;

- etc.

Les travaux de l’atelier de Bamako permettront certainement de compléter ce panorama, par des illustrations se rapportant plus précisément à la gestion des déchets.

 

 

 

IV. DES MODALITES DE CHANGEMENT D’ECHELLE QUI VARIENT SELON LES CONTEXTES

 

Les modalités du changement d’échelle varieront fortement selon le contexte. Trois éléments majeurs nous semblent être pris en compte.

 

 

a) Le degré de permissivité de l’Etat

 

Le niveau de "participation" des associations de base et des ONG aux processus de planification urbaine variera fortement si l’on intervient dans des pays qui héritent d’une pratique de planification par le haut comme c’est le cas au Vietnam ou en Ethiopie ; ou dans des pays, comme le Sénégal, où une tradition d’"animation" de promotion humaine et de "participation" existe depuis les années 70.

 

 

b) Le niveau de développement et de protagonisme des organisations et des mouvements populaires

 

L’échelle de coagulation des initiatives populaires varie également selon les pays. Le projet de développement intégré de Villa El Salvador au Pérou n’a pu être possible que comme aboutissement d’une vingtaine d’années d’efforts de la CUAVES (la Communauté urbaine Autogestionnaire de Villa El Salvador) laquelle a progressivement fédéré dans l’action de centaines d’associations et autres organisations d’habitants de cette ville de 300 000 habitants. Les tentatives de fédération des GIE d’assainissement de Bamako aussi louable soit l’intention de leurs promoteurs étaient sans doute prématurées, ce qui explique - du moins en partie- leur échec relatif.

Vouloir coaguler et fédérer artificiellement les initiatives populaires débouche fréquemment sur leur bureaucratisation ou leur instrumentalisation.

 

 

c) La capacité d’action individuelle et collective des ONG et leur degré de professionnalisation

 

On ne pourra envisager d’intervenir à la même échelle selon que l’on pourra s’appuyer sur des ONG professionnalisées ayant développées des capacités d’interventions nationales (comme c’est le cas de Sulab International en Inde pour l’assainissement communautaire ou de SERVIVIENDA en Colombie pour la production d’habitat social) ; ou sur un mouvement d’ONG émergeant (comme c’était le cas, il y a quelques années, pour les ONG nationales au Maroc ou en Ethiopie).

 

Passer du quartier à la ville, construire une capacité de proposition et d’influence sur les politiques à l’échelle de l’ensemble des agglomérations (y compris des plus grandes) semble cependant un objectif majeur des organisations populaires et des ONG pour les prochaines années.

Dans le cas contraire, seule restera aux habitants des quartiers la solution de la contestation dans la rue . Les explosions de violence sociale dont la liste s’allonge de Caracas à Harare, de Bombay à Casablanca sont là pour nous la rappeler.

 

 

 

V. DU MICRO AU MACRO, ARTICULER LES ECHELLES D’INTERVENTION

 

- Les contributions communautaires à la production et à la gestion de l’environnement urbain s’opèrent, la plupart du temps, à un niveau micro et sont encore trop isolées. Le niveau micro auquel s’exercent les initiatives locales de la population n’exclut pas leur multiplication, et il a déjà été démontré que dans un certain nombre de secteur, la somme de ces initiatives populaires pèse d’un poids significatif. Cependant ces initiatives micro manquent encore de vision prospective globale et demandent à être mieux articulés aux politiques de niveau meso, voire macro.

Changer d’échelle est aujourd’hui une priorité. Les ONG, qui s’efforcent d’accompagner les initiatives de la population en milieu urbain, ne seront pas crédibles si elles ne répondent pas à ce défi.

 

 

- Le niveau méso (celui de la ville) est certainement aujourd’hui le niveau privilégié d’articulation des initiatives de la population et des politiques des gouvernements locaux (municipalité) et nationaux. La vague de décentralisation et l’émergence de l’acteur municipal est une occasion à ne pas rater. C’est à ce niveau que - à certaines conditions - peuvent être négociées et définies les politiques d’équipements, de services et de développement local, et peut se réaliser le saut, nécessaire, du quartier à la ville.

C’est à ce niveau que vont se définir les règles et les modalités de différentes formes de partenariat - ou de subordination - entre les acteurs communautaires, publics et privés qui façonnent les villes.

C’est à ce niveau que peuvent se cristalliser des plans stratégiques et des projets de ville mobilisateurs et fédérateurs.

 

 

- Mais ces tentatives sont vouées à l’échec si le contexte macro n’évolue pas favorablement. C’est à ce niveau que les citoyens peuvent rappeler l’Etat à ses obligations et à une politique d’équipements et de services au bénéfice du plus grand nombre. C’est à ce niveau également que celui-ci, ayant reconstruit une relation de confiance avec la société civile, peut négocier avec l’aide internationale, la prise en charge d’un plan ambitieux d’équipements et de développement social et la mise en place d’un contexte international plus favorable au développement économique et social des villes du Sud.

 

Dans ce contexte, préparer le 21è siècle, signifie, pour les villes et citadins d’Afrique : se doter de projets collectifs (Plans Stratégiques, chartes urbaines, projets de villes) mobilisateurs et fédérateurs, qui pourraient constituer un des meilleurs antidotes au catastrophisme urbain. Les populations des villes africaines, et en particulier les plus démunies, qui ont démontré une grande capacité d’adaptation au changement qu’ont connu leurs villes depuis une génération, ainsi qu’une grande capacité d’initiative dans leur lutte contre la pauvreté, ne sont certainement pas les plus mal placées pour s’engager sur cette voie.