Jean Jacques GUIBBERT, ENDA TM
Bogota, Septembre 1997
Régler en ville, dun même élan, les problèmes de la pauvreté et ceux des déchets urbains nest pas une idée nouvelle.
A la veille de la révolution française, dans le but de résoudre le problème de lévacuation des ordures produites par les quelques 600 000 parisiens de lépoque "Lavoisier conseille de donner aux pauvres une charrette traînée par un âne ou un mauvais cheval, et de leur faire parcourir sans cesse, pendant le jour, les voies publiques de la commune pour enlever, à laide du balai, toutes les immondices, et les conduire au dépotoir. Les réformateurs sociaux espéraient ainsi se débarrasser à la fois des ordures et des vagabonds
La collecte fut finalement confiée à des entreprises qui se servaient de tombereaux à deux chevaux menés par des charretiers aidés par des retrousseurs".
Les ordures partirent les vagabonds restèrent Les entreprises senrichirent. Deux siècles après ce constat est toujours dactualité.
Les études de cas -dont cette présentation ne constitue quune des synthèses possibles- ont été réalisées dans le cadre du programme PRECEUP, un programme inter-antenne dENDA Tiers Monde lancé en 1994, qui vise à soutenir dans les villes du sud des initiatives locales damélioration du cadre de vie des populations défavorisées et à susciter une réflexion collective sur les questions denvironnement urbain. Dans quel contexte se situe cette initiative ?
_______________
Texte de la communication présentée au séminaire "La dimension culturelle de la gestion des déchets". IDEA-ENDA-WASTE. Université nationale. Bogota, 12-13 septembre 1997
1 Le contexte dintervention du PRECEUP
1.1. Au Sud, un monde urbain en devenir
Pendant la deuxième moitié de ce siècle, la population mondiale aura quadruplé. Cette croissance se sera, en particulier, manifestée par le gonflement spectaculaire des villes du tiers monde.
"Le taux durbanisation de la planète passerait de 45 % en lan 2000 à 60 % en 2025 ; il pourrait atteindre 75 % en 2100. Les différences restent marquées : en 2025, lAmérique Latine serait urbanisée à 83 %, lAfrique à 52 %, lAsie à 49 %. A terme, on peut faire lhypothèse dune homogénéisation des taux durbanisation, entre 70 % et 90 %".
Malgré certains signes dessoufflement dans les régions particulièrement urbanisées, la croissance urbaine sera encore une tendance lourde des 3 prochaines décennies.
Le cadre de vie et de travail des citadins des villes du tiers monde est façonné par un double mouvement.
Un mouvement "par le haut", mondialisé, uniforme, inspiré par la pensée néo libérale qui simpose, maintenant, à travers les mécanismes mis en place par les institutions de Bretton Woods à lensemble de la planète.
Un mouvement "par le bas" extrêmement diversifié qui est le fruit dune multitude dinitiatives des populations et dautres acteurs économiques et sociaux, dans le cadre de leur lutte pour la survie, pour la satisfaction de leurs besoins minimaux, et pour la mise en oeuvre de leur projet de vie et de société.
Ces deux vagues se rencontrent sur 4 scènes spatio-temporelles.
- La scène municipale, longtemps absente du débat, et qui aujourdhui devient un lieu stratégique darticulation des deux mouvements.
- La scène nationale longtemps essentielle, mais que la faiblesse et les dérives des Etats a temporairement subordonnée aux décisions internationales, phénomène illustré par ladoption des Plans dAjustement Structurels.
- La scène régionale et internationale, enfin, dominée par le modèle unique de développement néo libéral, mais où commence à émerger un nouveau mouvement ; celui de la constitution de la société civile internationale qui fait entendre sa différence sur le terrain et dans les forums et tribunes internationaux.
1.2. Les impasses du développement "par le haut"
La crise de la dette des années 80 marque un tournant "les pays débiteurs ont du accepter les conditions fixées par les institutions financières internationales. le FMI et la Banque Mondiale insistaient alors pour quils "aménagent" leur économie. Ils devaient non seulement exporter davantage pour rembourser leurs dettes mais aussi restructurer leur économie selon les principes du néolibéralisme, à savoir déréglementer lactivité économique, privatiser les entreprises publiques et réduire fortement les dépenses de lEtat".
Aucun pays néchappe aux contraintes et aux contradictions dont est porteur le modèle de développement néo libéral. Ces politiques ont frappé durement les catégories les plus pauvres des villes du tiers monde
- Au Sahel, la région a connu un des taux de croissance urbaine les plus élevés de la planète (7 % par an pendant les années 60-70), "la valeur ajoutée moyenne par habitant a pratiquement stagné sur lensemble de la période et même régressé au cours de la dernière décennie, particulièrement dans les villes".
- En Amérique Latine, "ce qui paraît évident, cest que le processus dajustement a conduit à une des pires conditions de vie dans les grandes villes latino-américaines. Des études récentes ayant révélé que la pauvreté dans les zones marginales urbaines était plus profonde que la pauvreté détectée dans les zones rurales".
Partout, la montée du libéralisme saccompagne de la croissance des inégalités. Frédéric F. CLAIRMONT, dans son dernier ouvrage sur la montée et le déclin du libéralisme, nous rappelle la croissance des inégalités économiques depuis un siècle : "en 1870, le revenu moyen par tête dans le monde est 11 fois plus élevé que celui des plus pauvres ; en 1960, 38 fois ; en 1994, 58 fois. On ne peut éviter de sinterroger (dit lauteur) sur la gestion prétendument efficace assurée par le capitalisme quand il enrichit les riches et appauvrit la plus grande masse de lhumanité".
La pauvreté est au coeur de la crise urbaine qui frappe un pourcentage toujours plus élevé de citadins. La crise urbaine cest avant tout la crise dun modèle de croissance générateur dexclusions économiques sociales et culturelles, et producteur dinégalités.
Alors quune minorité durbains vivent selon les standards occidentaux les plus avancés, dautres sont obligés de chercher leur nourriture dans les poubelles de la ville. Le fossé entre ces deux mondes ne fait que sagrandir.
Les villes du tiers monde sont prisonnières dun faisceau de crises entre croisées.
- Crise de lenvironnement urbain, dont la manifestation la plus évidente est la crise de lassainissement, la dégradation du cadre bâti et des infrastructures.
- Crise sociale et des valeurs qui érode les mécanismes de solidarité et de convivialité urbaine et débouche sur les manifestations de violence interpersonnelles et intercommunautaires.
- Crise du politique et de la gestion urbaine qui est tout à la fois une crise de la gouvernance urbaine et de la citoyenneté, à savoir, une crise de confiance entre les citadins et les institutions qui sont sensés les représenter ou défendre le bien commun.
Ces différentes crises sentrecroisent et se conjuguent pour enclencher le cercle vicieux de la violence et la pauvreté urbaine.
1.3. La ville "par le bas" : léconomie populaire face au défi de la pauvreté
Face aux défis de la survie quotidienne en ville, les populations ont développé une multitude dactivités familiales ou collectives qui sefforcent dutiliser au mieux les ressources rares du milieu urbain (espace, énergie, capitaux) afin de satisfaire leurs besoins, tout en créant un maximum demplois et de revenus.
Cest ainsi quune multitude de petites entreprises, qui représentent selon les villes environ 50% de lemploi urbain, développent leurs activités pour apporter des réponses économiquement accessibles au problème de la majorité des citadins :
- en produisant les biens déquipement des foyers, des ateliers dartisans ou des agriculteurs ;
- en assainissant moins cher les quartiers ;
- en proposant des services de transport ou des sources dénergie accessibles ;
- en organisant laccès à la santé, à léducation ou aux loisirs sur de nouvelles bases ;
- en produisant dans les interstices de la ville ou à sa périphérie une partie significative des aliments qui y sont consommés.
Comment qualifier ce phénomène qui relève autant de léconomique que du social, de lécologique que du politique voire du culturel ? Economie et écologie populaire urbaine ? Economie environnementale urbaine populaire ? Socio économie urbaine ? Cette recherche, parfois barbare de mots, indique seulement une insatisfaction vis-à-vis des qualifications unidimensionnelles des phénomènes auxquels nous faisons référence.
Une chose est certaine ce phénomène est au coeur dune reconstruction de léconomique, du social et du politique qui a déjà commencé.
2 Un nouveau paradigme pour un changement significatif et durable dans les villes du Sud
Peut-on transformer les capacités de survie et de résistance manifestées par les populations urbaines les plus pauvres face à la crise urbaine en éléments moteurs pour un changement significatif et durable des villes du tiers monde ?
Telle était la question posée par lensemble des expériences analysées ou appuyées pendant la première phase du programme PRECEUP.
Un des objectifs de ce programme était donc de détecter dans différentes villes du tiers monde, des expériences illustratives de cette hypothèse. Des expériences qui porteraient en elles les germes dun changement social significatif à léchelle dun groupe, dun quartier ou dune ville.
Passer dinitiatives isolées de groupes en survie (adaptation au système) à une dynamique de changement (transformation du système) supposait quune série de manifestations concomitantes interviennent dans des champs aussi divers que : le protagonisme des acteurs ; linnovation ; les relations population-administration ; les systèmes de communication et de décision ; les valeurs ; etc.
Nous allons présenter ci-après quelques éléments dun jeu dhypothèses qui a résulté de cette première phase de recherches et dactions du PRECEUP.
HYPOTHÈSE 1 : UNE SORTIE DE LA PAUVRETÉ QUI PASSE PAR LE PROTAGONISME DES PAUVRES EUX-MÊMES
Une crise urbaine globale dont la principale manifestation est la pauvreté, implique une stratégie de sortie de crise dont lorientation principale est la lutte contre la pauvreté
- Sattaquer à la pauvreté urbaine dans toutes ses manifestations est donc une manière de reconstruire la ville, de relancer léconomie, de recoudre les déchirures du tissu social, de récupérer lécosystème et de réhabiliter le politique.
- Lutter contre la pauvreté ne peut se faire par une politique assistancialiste mais en valorisant le potentiel humain négligé que représentent les pauvres, et en les accompagnant dans la conquête dun protagonisme toujours plus grand sur les différentes scènes urbaines.
Mes collègues pourraient abondamment illustrer cette hypothèse. Yolanda de Leon pourrait nous parler du processus qui a permis aux "taupes" qui squattaient lancien incinérateur dordures de Saint Domingue de reconquérir leur dignité tout en construisant leur toit.
Marie Dominique de Suremain, quant à elle, pourrait nous conter lhistoire de PROSPERAR la coopérative des chiffonniers de Manizales dont beaucoup avaient dit à ses débuts "ceux des ordures, qui va les organiser ? "
HYPOTHÈSE 2 : DES PRATIQUES ET INITIATIVES POPULAIRES CONSTITUANT DES FAITS PORTEURS DAVENIR
Face à la crise urbaine, les populations les plus pauvres ont développé un certain nombre dactivités et dinitiatives individuelles ou collectives que lon peut considérer comme des faits porteurs davenir. Il est probable, dune part, que ces pratiques et initiatives ne soient pas vouées à disparaître mais à évoluer ; dautre part, quelles pèsent dun poids significatif sur léconomie et les services de lensemble de la ville.
Il est important didentifier, de valoriser, de renforcer et darticuler entre elles ces activités et ces initiatives.
Ces activités pèsent dun poids décisif sur léconomie urbaine. En voici quelques exemples.
Léconomie populaire de lhabitat
Léconomie populaire de lhabitat a, dans tous les continents, joué un rôle fondamental dans la construction des logements populaires.
Selon une étude récente, lon peut dire que les investissements immobiliers non réglementaires (lhabitat spontané), équivalent à 80 % du montant total des transferts nets reçus par lAfrique de lOuest depuis les indépendances !
Léconomie populaire urbaine des déchets
Dans ce secteur aussi, les initiatives populaires jouent un rôle significatif.
A Bamako, une centaine de GIE assurent lenlèvement domiciliaire des ordures de la capitale du Mali.
A Bombay (10 millions dhabitants), 50 % des ordures sont ramassées et recyclées par une multitude de filières "informelles".
En Colombie, on estime à 50 000 familles celles qui vivent du recyclage des ordures dont 10000 pour la seule capitale.
Loin dêtre des survivances du passé, ou des pratiques de survie sans lendemain, ces pratiques nous semblent être, tout au contraire, les manifestations contemporaines de la capacité dadaptation et de réponse des populations aux défis que leur posent la pauvreté et lurbanisation.
Cest ainsi que nous vous invitons à considérer léconomie populaire urbaine, non pas seulement comme des manifestations de survie des populations les plus pauvres des villes du tiers monde face à la montée de la crise, mais aussi comme les premières manifestations de la construction dun modèle alternatif.
Nous considérons quau delà des réponses, conjoncturelles à un problème de survie, elles fonctionnent comme un véritable laboratoire du futur.
HYPOTHÈSE 3 : LES EXCLUS DU MODÈLE DOMINANT SONT LES GROUPES MOTEURS DU MODÈLE ÉMERGEANT
Certains acteurs urbains ont subi plus que dautres le poids de la crise urbaine. Ce sont ces acteurs (femmes, jeunes, travailleurs de léconomie populaire urbaine), qui étaient le moins associés à la gestion et aux bénéfices du système antérieur, qui ont le plus intérêt au changement.
Ils sont, de ce fait, amenés à jouer un rôle particulièrement important comme groupes moteurs dans la mise en oeuvre du changement.
Les femmes, gardiennes de lavenir
Dans lensemble des études de cas que nous avons réalisées les femmes ont joué un rôle particulièrement dynamique dans les processus de mise en oeuvre des expériences.
Nombreuses sont les femmes dans cette assistance qui pourraient illustrer le nom de cette association de femmes chiffonières de San Gil en Colombie "les gardiennes de lavenir".
Partout, les femmes apparaissent comme un des piliers des projets, leur assurant stabilité et continuité. Certes, ceci ne se fait pas toujours sans problèmes, et il est parfois difficile pour elles, déchapper à la tutelle maritale ou au machisme ambiant. Cependant, le fait quelles soient dans la plupart des cas, les gestionnaires "naturels" du cadre de vie de la famille et du quartier ; le fait, dautre part, quelles soient - contrairement aux idées reçues - lélément de stabilité de la cellule familiale (nombreuses sont les femmes chef de ménage, dans des pays comme la République Dominicaine, la Colombie ou le Maroc) leur assure de fait, un rôle clé dans léconomie et la gestion de lenvironnement des quartiers.
Les jeunes, piliers de la reconstruction économique et sociale
Les sociétés et les villes du tiers monde sont des sociétés jeunes. 50 % des citadins africains, environ, ont moins de 15 ans. Ces jeunes ont de plus en plus de difficultés à trouver leur place dans léconomie et la société urbaine. Leur exclusion et leur frustration peuvent conduire à toutes les dérives. Ce sont ainsi les jeunes qui fournissent les gros bataillons des mouvements islamistes du monde arabe, des milices urbaines armées du Liberia ou de Somalie, des sicaires des cartels mafieux de Medellin ou dailleurs.
La majorité des jeunes, cependant, ont choisi l"autre sentier", celui du changement social démocratique.
Moulay Hassan TALL pourrait illustrer ce point en nous présentant le cas des Groupements dIntérêt Economique (GIE) dirigés par des jeunes chômeurs diplômés qui, à Bamako, assurent lessentiel de lenlèvement des ordures domiciliaires de la capitale du Mali.
Virup PANWALKAR pourrait quant à lui nous parler du cas de Shivagi Nagar, bidonville de Bombay, où ce sont les jeunes qui ont été le groupe charnière pour la reconstruction de lharmonie brisée entre les communautés musulmanes et hindoues après les émeutes inter religieuses de décembre 92 et janvier 93..
Un peu partout les jeunes sorganisent dans les quartiers pour agir au quotidien et développer une multitude dinitiatives citoyennes. Une attention particulière doit être portée aux initiatives des jeunes urbains car elles préfigurent les villes de demain.
HYPOTHÈSE 4 : LINNOVATION COMME FACTEUR DÉTERMINANT DE LA TRANSITION URBAINE
Nous sommes dans une phase de changement accéléré du système urbain. Cette période de transition se caractérise par la contradiction suivante. La ville subit linfluence dun modèle néolibéral dominant, accepté par la plupart des décideurs comme le modèle unique de développement. Cependant, ce modèle sessouffle et narrive pas à gérer, de manière satisfaisante, les problèmes urbains et se caractérise, malgré les apparences trompeuses de la croissance et de la modernité, par de graves dysfonctionnements qui menacent de bloquer le système urbain (inégalités, tensions et violences sociales, pauvreté, dégradation importante de lenvironnement urbain, articulation négative avec lespace rural ou régional, etc.).
Cette période de transition se caractérise dautre part, par lébauche dun modèle alternatif émergeant, dont les contours restent encore flous, les éléments qui pourraient le composer, désarticulés, et la concrétisation aléatoire.
Dans un contexte de transition, linnovation et la créativité sociale sont des facteurs déterminants.
Innovation sociale
Nous proposons de traiter cet aspect en premier chef dans la mesure où il a souvent été relégué au second plan, après linnovation technologique. Or, lon sest vite rendu compte que linnovation technologique est souvent restée sans lendemain si elle na pas été accompagnée dune innovation sociale. Innover cest changer ; en matière technique cest inventer, en matière sociale cela signifie : mettre la société en mouvement.
Emmanuel NDIONE ne nous démentirait pas lui dont léquipe accompagne à Thiès, la deuxième ville du Sénégal, la fédération "Doley Jappo" (lunion fait la force) qui réunit 3000 femmes organisées en 30 associations réparties dans 23 quartiers et qui réalise un important programme déconomie populaire et de gestion de lenvironnement des quartiers périphériques.
Dans le feu de laction, les populations, et les ONG qui les accompagnent, ont su inventer les outils pour une gestion participative et démocratique des processus et des actions.
Innovation technologique
- traitement des eaux usées dans des étangs à macrophytes (lentilles deau) accompagné de pisciculture proposé par PRISM au Bangladesh
Nos amis de WASTE ou du GRET pourraient abondamment illustrer cet aspect du problème.
Mais ces innovations de type technique supposent quelles ne succombent pas au piège de la gadgétisation -fut-elle appropriée- et quelles sarticulent à tout un ensemble dautres mesures pour sinscrire durablement dans le paysage.
Innovation en matière économique et financière
- Le FOCAUP (Fonds communautaire pour lassainissement des quartiers urbains pauvres) crée dans le cadre du programme PADE de Rufisque est un fonds rotatif qui assure la mobilisation et la redistribution de lépargne populaire pour le financement dactions en faveur de lassainissement et lamélioration de la qualité de lenvironnement.
- En Colombie, cest la création de lECOFONDO, alimenté principalement par des ressources provenant du système "dette pour environnement" et co administré par les ONG et lEtat, qui a donné un coup de fouet à la mise en oeuvre de projets décodéveloppement dans lensemble du pays.
Partout linnovation économique et financière est une nécessité pour assurer la faisabilité des opérations.
HYPOTHESE 5 : DEMOCRATISER LA DECISION ET CONSTRUIRE LES PARTENARIATS POUR REHABILITER LE POLITIQUE
Une des manifestations de la crise des villes est le discrédit du politique. Il y a une crise de la gouvernance urbaine parce que les gens se sentent exclus de la décision et ont perdu confiance en ceux qui sont sensés les représenter et défendre leurs intérêts.
Un saut qualificatif de la participation au partenariat local, puis du partenariat local à la citoyenneté urbaine, peut être un des éléments de la réhabilitation du politique.
Nous assistons, depuis une dizaine dannées, à un processus de déconstruction-reconstruction de lEtat au niveau national (gouvernement national) ou municipal (gouvernement local). Le breviaire néo libéral stipule que face aux dérives bureaucratiques de lEtat, il faut lui faire subir une crise damaigrissement accéléré passant par le "dégraissage" de la fonction publique et la privatisation des solutions à apporter aux problèmes des citadins : se loger, se transporter, séduquer, se soigner, enlever les ordures, etc.
Cette proposition est basée sur lhypothèse que léconomique (le marché) est mieux à même de gérer la situation que le politique (les différentes formes de gouvernement national ou local).
Si nous pensons quil y a certainement beaucoup déléments inacceptables dans le fonctionnement des gouvernements nationaux et locaux (la perte de crédibilité de lEtat et du politique auprès des populations, est là pour en témoigner), nous pensons cependant quune réduction trop forte du rôle de prestataire de services de lEtat se fera au détriment des urbains les plus pauvres et en revanche, risque douvrir la voie à des dérapages de type mafieux (Colombie), religieux (Inde, Maghreb) ou claniques (Liberia, Somalie).
Plutôt que de gouverner moins cest de gouverner mieux dont il sagit. Cest ainsi que nous sommes convaincus que lactuel processus de démantèlement de lEtat sera suivi par une réinvention de nouvelles façons de gouverner, cest-à-dire de nouvelles formes dEtat. Celles-ci sont déjà en gestation dans la dialectique, le dialogue, le partenariat qui confrontent à tous les niveaux les initiatives populaires de la société et les différents échelons représentatifs de lEtat.
HYPOTHÈSE 6 : DE NOUVELLES VALEURS POUR UNE CULTURE DU CHANGEMENT SOCIAL MAITRISÉ
Les anciens systèmes de valeurs
anciennes citadinités et valeurs religieuses englobantes de lIslam et de la Umma au Maghreb,
tolérance inter communautaire en Inde,
éthique du travail et du mérite en Amérique latine,
sont ébranlés par les changements rapides et non maîtrisés vécus par les sociétés urbaines du tiers monde.
La violence (assainissement humain, nettoyage social, déguerpissement) est devenue un système de régulation habituel, et la recherche de largent à tout prix, (mafieux, issu de la corruption ou de la spéculation) la règle.
Ce monde en désarroi et déboussolé ne satisfait pas les populations, et en particulier les jeunes, qui cherchent de nouveaux repères.
Comment se déstructurent et se restructurent au quotidien les systèmes de valeurs, des groupes de populations urbaines les plus pauvres ? En quoi ces "valeurs populaires" sarticulent elles et influent-elles sur la culture urbaine globale ?
Resteront-elles cantonnées dans une sous culture de la pauvreté résiduelle, ou au contraire, participeront-elles de la construction dun nouveau contrat social négocié avec lensemble des acteurs urbains et fonctionnant comme un acte fondateur et régulateur dun nouveau modèle de ville. Cest là, un des grands défis du siècle prochain.
Lidentité culturelle des urbains les plus pauvres est en crise.
- Fondamentalisme hindou qui recrute ses militants parmi les jeunes et les exclus comme nous lavons vu dans létude de cas sur Bombay.
- Narcoculture en Colombie et dans certains pays latino-américains ou avec lafflux de largent "facile" issu du trafic de drogue, nous assistons, chez les jeunes, au naufrage des valeurs traditionnelles basées sur le travail et le mérite et leur remplacement par celle de lenrichissement quelquen soit le coût et les moyens.
Comment engager un processus de renforcement démocratique et durable du modèle populaire ? "Le point de départ devrait en être, selon CORAGGIO, la culture populaire, ses valeurs, ses habitudes, ses attitudes, ses auto justifications, ses visions du monde".
"La tâche difficile qui se pose à laction politique est de partir de cette matrice, de son coeur même, pour développer une culture populaire contre hégémonique en combinant la lutte symbolique et la lutte pour la reproduction matérielle".
Une culture qui sache marier le développement des individus et les solidarités communautaires, la construction dune éthique à vocation universelle dans le respect de la diversité ; la sagesse des héritages et la fougue des héritiers.
CONCLUSION
Un changement déchelle pour un changement significatif
Oeuvrer en faveur de léconomie populaire urbaine suppose une intervention conjuguée à plusieurs niveaux, qui permette larticulation du micro et du macro.
Mobiliser à la base, le potentiel de léconomie et de la gestion populaire des villes
Le niveau dintervention habituel des ONG est certainement le niveau micro, et il reste essentiel. En effet, on ne réglera pas les problèmes de léconomie et de lenvironnement urbain sans promouvoir en premier lieu le protagonisme des plus pauvres et sans reconnaître, accompagner, appuyer et mobiliser le gisement potentiel que représentent les initiatives économiques et de gestion urbaine des populations. Leur renforcement, leur structuration, le développement de leurs capacités de projection et danticipation, de proposition et de négociation est la base de lensemble de lédifice.
Cest sur la base de ces initiatives que se reconstruisent les nouveaux mécanismes de gestion démocratique des villes et que se bâtiront les éléments pour un développement durable des villes.
Articuler au niveau municipal les initiatives populaires et les politiques des gouvernements locaux
Les actions de niveau micro rencontreront rapidement leurs limites si elles ne sarticulent pas aux politiques méso, développées au niveau de lensemble de la ville par les autres acteurs urbains institutionnels ou privés.
Cest à ce niveau que doivent être négociés et définis les éléments qui conditionnent grandement la capacité de lécologie populaire urbaine à rester une pratique de survie des plus pauvres ou à se métamorphoser en un des leviers du changement global.
Les politiques de décentralisation de lappareil dEtat ont fait un peu partout des municipalités, un échelon clé de la relation Etat-société au siècle prochain.
Cest à ce niveau et selon des modalités extrêmement diverses selon les contextes, que seront établies les différentes formes de partenariat ; définies les politiques daccès à lespace urbain, au crédit, aux marchés publics ; que seront proposés des normes, une législation et un type de formation adaptée ; que seront décidées les mesures incitatives - ou non - au développement de léconomie populaire urbaine.
Après deux décennies dactions en vase clos, les ONG et les organisations populaires, se sont rendues à lévidence : lacteur municipal est un partenaire incontournable, sans limplication duquel leurs initiatives ne pourront avoir ni durabilité, ni replicabilité.
Desserrer les contraintes extérieures qui pèsent sur les économies nationales et les villes
Les efforts dune communauté peuvent être annulées en un instant par une décision de niveau international. Que tel pays du sud soit obligé, au nom du libre échangisme, daccepter limportation de déchets "made in USA", et cest la ruine de toute une communauté de chiffonniers. Que tel autre pays au nom de la clause sociale se voit refuser laccès au marché européen pour des produits dans lequel intervient le travail des enfants et cest aussi tout un pan de léconomie locale qui est menacé. Quun prêt ou un financement international impose une privatisation du service public et interdise toute politique de subvention, et ce peut être léquilibre fragile dun projet de privatisation sociale du ramassage des ordures qui est remis en cause.
Agir au niveau où se définissent les politiques macro : cest tout le sens de lintervention des ONG internationales ou des mouvements continentaux dorganisations populaires qui sefforcent de dénoncer les atteintes et de faire respecter par les gouvernements les accords auxquels ils ont souscrit au niveau international en matière de protection de lenvironnement, de droits de lhomme, de développement social ou dhabitat.
Mais laissons le mot de la fin à une personne que je considère comme un des grands penseurs sociaux latino-américains contemporains : le sous commandant MARCOS.
Voici une de ses déclarations récentes qui nous vient des montagnes du Sud -Est du Mexique :
"lempire des financiers aux poches pleines affronte le rebellion des poches de résistance. Oui, des poches. De toutes tailles, de différentes couleurs, de formes variées. Leur seul point commun : une volonté de résistance au "nouvel ordre mondial", et au crime contre lhumanité qui représente cette quatrième guerre.
Le néolibéralisme tente de soumettre des millions dêtres, et veut se défaire de tous ceux qui seraient "de trop". Mais ces "jettables" se révoltent. Femmes, enfants, vieillards, jeunes, indigènes, écologistes, homosexuels, lesbiennes, séropositifs, travailleurs et tous ceux qui dérangent lordre nouveau, qui sorganisent et qui luttent. Les exclus de la "modernité" tissent les résistances.
Il ny a pas que dans les montagnes du Sud-Est mexicain que lon résiste au néolibéralisme Les poches de résistance se multiplient. Chacune a sa propre histoire, ses spécificités, ses similitudes, ses revendications, ses luttes, ses succès. Si lhumanité veut survivre et saméliorer, son seul espoir réside dans ces poches que forment les exclus, les laissés pour compte, les "jetables".