La Gestion Populaire de l'Environnement Urbain : un laboratoire du changement éco-social dans les villes du Sud

 

 

 

Jean Jacques GUIBBERT, ENDA TM

Bogota, Septembre 1997

 

 

 

 

Régler en ville, d’un même élan, les problèmes de la pauvreté et ceux des déchets urbains n’est pas une idée nouvelle.

 

A la veille de la révolution française, dans le but de résoudre le problème de l’évacuation des ordures produites par les quelques 600 000 parisiens de l’époque "Lavoisier conseille de donner aux pauvres une charrette traînée par un âne ou un mauvais cheval, et de leur faire parcourir sans cesse, pendant le jour, les voies publiques de la commune pour enlever, à l’aide du balai, toutes les immondices, et les conduire au dépotoir. Les réformateurs sociaux espéraient ainsi se débarrasser à la fois des ordures et des vagabonds…

La collecte fut finalement confiée à des entreprises qui se servaient de tombereaux à deux chevaux menés par des charretiers aidés par des retrousseurs".

 

Les ordures partirent… les vagabonds restèrent… Les entreprises s’enrichirent. Deux siècles après ce constat est toujours d’actualité.

 

Les études de cas -dont cette présentation ne constitue qu’une des synthèses possibles- ont été réalisées dans le cadre du programme PRECEUP, un programme inter-antenne d’ENDA Tiers Monde lancé en 1994, qui vise à soutenir dans les villes du sud des initiatives locales d’amélioration du cadre de vie des populations défavorisées et à susciter une réflexion collective sur les questions d’environnement urbain. Dans quel contexte se situe cette initiative ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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Texte de la communication présentée au séminaire "La dimension culturelle de la gestion des déchets". IDEA-ENDA-WASTE. Université nationale. Bogota, 12-13 septembre 1997

 

 

 

1 Le contexte d’intervention du PRECEUP

 

 

 

1.1. Au Sud, un monde urbain en devenir

 

Pendant la deuxième moitié de ce siècle, la population mondiale aura quadruplé. Cette croissance se sera, en particulier, manifestée par le gonflement spectaculaire des villes du tiers monde.

 

"Le taux d’urbanisation de la planète passerait de 45 % en l’an 2000 à 60 % en 2025 ; il pourrait atteindre 75 % en 2100. Les différences restent marquées : en 2025, l’Amérique Latine serait urbanisée à 83 %, l’Afrique à 52 %, l’Asie à 49 %. A terme, on peut faire l’hypothèse d’une homogénéisation des taux d’urbanisation, entre 70 % et 90 %".

Malgré certains signes d’essoufflement dans les régions particulièrement urbanisées, la croissance urbaine sera encore une tendance lourde des 3 prochaines décennies.

 

Le cadre de vie et de travail des citadins des villes du tiers monde est façonné par un double mouvement.

 

Un mouvement "par le haut", mondialisé, uniforme, inspiré par la pensée néo libérale qui s’impose, maintenant, à travers les mécanismes mis en place par les institutions de Bretton Woods à l’ensemble de la planète.

 

Un mouvement "par le bas" extrêmement diversifié qui est le fruit d’une multitude d’initiatives des populations et d’autres acteurs économiques et sociaux, dans le cadre de leur lutte pour la survie, pour la satisfaction de leurs besoins minimaux, et pour la mise en oeuvre de leur projet de vie et de société.

 

Ces deux vagues se rencontrent sur 4 scènes spatio-temporelles.

 

- La scène des quartiers et de la quotidienneté ou le mouvement "par le bas" possède ses principaux bastions de résistance et ses potentiels d’initiatives les plus forts. C’est la base arrière de l’économie "par le bas". C’est la scène principale d’intervention des ONG.

 

- La scène municipale, longtemps absente du débat, et qui aujourd’hui devient un lieu stratégique d’articulation des deux mouvements.

 

- La scène nationale longtemps essentielle, mais que la faiblesse et les dérives des Etats a temporairement subordonnée aux décisions internationales, phénomène illustré par l’adoption des Plans d’Ajustement Structurels.

 

- La scène régionale et internationale, enfin, dominée par le modèle unique de développement néo libéral, mais où commence à émerger un nouveau mouvement ; celui de la constitution de la société civile internationale qui fait entendre sa différence sur le terrain et dans les forums et tribunes internationaux.

 

 

 

1.2. Les impasses du développement "par le haut"

 

La crise de la dette des années 80 marque un tournant "les pays débiteurs ont du accepter les conditions fixées par les institutions financières internationales. le FMI et la Banque Mondiale insistaient alors pour qu’ils "aménagent" leur économie. Ils devaient non seulement exporter davantage pour rembourser leurs dettes mais aussi restructurer leur économie selon les principes du néolibéralisme, à savoir déréglementer l’activité économique, privatiser les entreprises publiques et réduire fortement les dépenses de l’Etat".

 

Aucun pays n’échappe aux contraintes et aux contradictions dont est porteur le modèle de développement néo libéral. Ces politiques ont frappé durement les catégories les plus pauvres des villes du tiers monde

 

- En Chine, et suite à la nouvelle devise du parti "enrichissez-vous", "le fossé ne cesse de se creuser entre les riches et les pauvres, une partie de la population se trouvant dans une situation extrêmement précaire".

 

- Au Sahel, la région a connu un des taux de croissance urbaine les plus élevés de la planète (7 % par an pendant les années 60-70), "la valeur ajoutée moyenne par habitant a pratiquement stagné sur l’ensemble de la période et même régressé au cours de la dernière décennie, particulièrement dans les villes".

 

- En Amérique Latine, "ce qui paraît évident, c’est que le processus d’ajustement a conduit à une des pires conditions de vie dans les grandes villes latino-américaines. Des études récentes ayant révélé que la pauvreté dans les zones marginales urbaines était plus profonde que la pauvreté détectée dans les zones rurales".

 

Partout, la montée du libéralisme s’accompagne de la croissance des inégalités. Frédéric F. CLAIRMONT, dans son dernier ouvrage sur la montée et le déclin du libéralisme, nous rappelle la croissance des inégalités économiques depuis un siècle : "en 1870, le revenu moyen par tête dans le monde est 11 fois plus élevé que celui des plus pauvres ; en 1960, 38 fois ; en 1994, 58 fois. On ne peut éviter de s’interroger (dit l’auteur) sur la gestion prétendument efficace assurée par le capitalisme quand il enrichit les riches et appauvrit la plus grande masse de l’humanité".

 

La pauvreté est au coeur de la crise urbaine qui frappe un pourcentage toujours plus élevé de citadins. La crise urbaine c’est avant tout la crise d’un modèle de croissance générateur d’exclusions économiques sociales et culturelles, et producteur d’inégalités.

Alors qu’une minorité d’urbains vivent selon les standards occidentaux les plus avancés, d’autres sont obligés de chercher leur nourriture dans les poubelles de la ville. Le fossé entre ces deux mondes ne fait que s’agrandir.

 

Les villes du tiers monde sont prisonnières d’un faisceau de crises entre croisées.

 

- Crise économique qui se traduit par la dégradation des revenus et la précarité de l’emploi de catégories toujours plus importantes de citadins.

 

- Crise de l’environnement urbain, dont la manifestation la plus évidente est la crise de l’assainissement, la dégradation du cadre bâti et des infrastructures.

 

- Crise sociale et des valeurs qui érode les mécanismes de solidarité et de convivialité urbaine et débouche sur les manifestations de violence interpersonnelles et intercommunautaires.

 

- Crise du politique et de la gestion urbaine qui est tout à la fois une crise de la gouvernance urbaine et de la citoyenneté, à savoir, une crise de confiance entre les citadins et les institutions qui sont sensés les représenter ou défendre le bien commun.

 

Ces différentes crises s’entrecroisent et se conjuguent pour enclencher le cercle vicieux de la violence et la pauvreté urbaine.

 

 

1.3. La ville "par le bas" : l’économie populaire face au défi de la pauvreté

 

Face aux défis de la survie quotidienne en ville, les populations ont développé une multitude d’activités familiales ou collectives qui s’efforcent d’utiliser au mieux les ressources rares du milieu urbain (espace, énergie, capitaux) afin de satisfaire leurs besoins, tout en créant un maximum d’emplois et de revenus.

C’est ainsi qu’une multitude de petites entreprises, qui représentent selon les villes environ 50% de l’emploi urbain, développent leurs activités pour apporter des réponses économiquement accessibles au problème de la majorité des citadins :

- en construisant les logements et en équipant les quartiers ;

- en produisant les biens d’équipement des foyers, des ateliers d’artisans ou des agriculteurs ;

- en assainissant moins cher les quartiers ;

- en proposant des services de transport ou des sources d’énergie accessibles ;

- en organisant l’accès à la santé, à l’éducation ou aux loisirs sur de nouvelles bases ;

- en produisant dans les interstices de la ville ou à sa périphérie une partie significative des aliments qui y sont consommés.

 

Comment qualifier ce phénomène qui relève autant de l’économique que du social, de l’écologique que du politique voire du culturel ? Economie et écologie populaire urbaine ? Economie environnementale urbaine populaire ? Socio économie urbaine ? Cette recherche, parfois barbare de mots, indique seulement une insatisfaction vis-à-vis des qualifications unidimensionnelles des phénomènes auxquels nous faisons référence.

 

Une chose est certaine ce phénomène est au coeur d’une reconstruction de l’économique, du social et du politique qui a déjà commencé.

 

 

 

2 Un nouveau paradigme pour un changement significatif et durable dans les villes du Sud

 

 

 

Peut-on transformer les capacités de survie et de résistance manifestées par les populations urbaines les plus pauvres face à la crise urbaine en éléments moteurs pour un changement significatif et durable des villes du tiers monde ?

 

Telle était la question posée par l’ensemble des expériences analysées ou appuyées pendant la première phase du programme PRECEUP.

 

Un des objectifs de ce programme était donc de détecter dans différentes villes du tiers monde, des expériences illustratives de cette hypothèse. Des expériences qui porteraient en elles les germes d’un changement social significatif à l’échelle d’un groupe, d’un quartier ou d’une ville.

Passer d’initiatives isolées de groupes en survie (adaptation au système) à une dynamique de changement (transformation du système) supposait qu’une série de manifestations concomitantes interviennent dans des champs aussi divers que : le protagonisme des acteurs ; l’innovation ; les relations population-administration ; les systèmes de communication et de décision ; les valeurs ; etc.

 

Nous allons présenter ci-après quelques éléments d’un jeu d’hypothèses qui a résulté de cette première phase de recherches et d’actions du PRECEUP.

 

 

HYPOTHÈSE 1 : UNE SORTIE DE LA PAUVRETÉ QUI PASSE PAR LE PROTAGONISME DES PAUVRES EUX-MÊMES

 

Une crise urbaine globale dont la principale manifestation est la pauvreté, implique une stratégie de sortie de crise dont l’orientation principale est la lutte contre la pauvreté

 

- La principale manifestation du dysfonctionnement des villes sur le plan économique (chômage), social (exclusion), écologique (dégradation du cadre de vie) et politique (absence de citoyenneté) est la pauvreté.

 

- S’attaquer à la pauvreté urbaine dans toutes ses manifestations est donc une manière de reconstruire la ville, de relancer l’économie, de recoudre les déchirures du tissu social, de récupérer l’écosystème et de réhabiliter le politique.

 

- Lutter contre la pauvreté ne peut se faire par une politique assistancialiste mais en valorisant le potentiel humain négligé que représentent les pauvres, et en les accompagnant dans la conquête d’un protagonisme toujours plus grand sur les différentes scènes urbaines.

 

Mes collègues pourraient abondamment illustrer cette hypothèse. Yolanda de Leon pourrait nous parler du processus qui a permis aux "taupes" qui squattaient l’ancien incinérateur d’ordures de Saint Domingue de reconquérir leur dignité tout en construisant leur toit.

 

Marie Dominique de Suremain, quant à elle, pourrait nous conter l’histoire de PROSPERAR la coopérative des chiffonniers de Manizales dont beaucoup avaient dit à ses débuts "ceux des ordures, qui va les organiser ? "

 

 

HYPOTHÈSE 2 : DES PRATIQUES ET INITIATIVES POPULAIRES CONSTITUANT DES FAITS PORTEURS D’AVENIR

 

 

 

Face à la crise urbaine, les populations les plus pauvres ont développé un certain nombre d’activités et d’initiatives individuelles ou collectives que l’on peut considérer comme des faits porteurs d’avenir. Il est probable, d’une part, que ces pratiques et initiatives ne soient pas vouées à disparaître mais à évoluer ; d’autre part, qu’elles pèsent d’un poids significatif sur l’économie et les services de l’ensemble de la ville.

Il est important d’identifier, de valoriser, de renforcer et d’articuler entre elles ces activités et ces initiatives.

 

Ces activités pèsent d’un poids décisif sur l’économie urbaine. En voici quelques exemples.

 

 

• L’économie populaire de l’habitat

L’économie populaire de l’habitat a, dans tous les continents, joué un rôle fondamental dans la construction des logements populaires.

 

Selon une étude récente, l’on peut dire que les investissements immobiliers non réglementaires (l’habitat spontané), équivalent à 80 % du montant total des transferts nets reçus par l’Afrique de l’Ouest depuis les indépendances !

 

 

• L’économie populaire urbaine des déchets

Dans ce secteur aussi, les initiatives populaires jouent un rôle significatif.

A Bamako, une centaine de GIE assurent l’enlèvement domiciliaire des ordures de la capitale du Mali.

A Bombay (10 millions d’habitants), 50 % des ordures sont ramassées et recyclées par une multitude de filières "informelles".

En Colombie, on estime à 50 000 familles celles qui vivent du recyclage des ordures dont 10000 pour la seule capitale.

 

Loin d’être des survivances du passé, ou des pratiques de survie sans lendemain, ces pratiques nous semblent être, tout au contraire, les manifestations contemporaines de la capacité d’adaptation et de réponse des populations aux défis que leur posent la pauvreté et l’urbanisation.

 

C’est ainsi que nous vous invitons à considérer l’économie populaire urbaine, non pas seulement comme des manifestations de survie des populations les plus pauvres des villes du tiers monde face à la montée de la crise, mais aussi comme les premières manifestations de la construction d’un modèle alternatif.

 

Nous considérons qu’au delà des réponses, conjoncturelles à un problème de survie, elles fonctionnent comme un véritable laboratoire du futur.

 

 

HYPOTHÈSE 3 : LES EXCLUS DU MODÈLE DOMINANT SONT LES GROUPES MOTEURS DU MODÈLE ÉMERGEANT

 

Certains acteurs urbains ont subi plus que d’autres le poids de la crise urbaine. Ce sont ces acteurs (femmes, jeunes, travailleurs de l’économie populaire urbaine), qui étaient le moins associés à la gestion et aux bénéfices du système antérieur, qui ont le plus intérêt au changement.

 

Ils sont, de ce fait, amenés à jouer un rôle particulièrement important comme groupes moteurs dans la mise en oeuvre du changement.

 

 

Les femmes, gardiennes de l’avenir

 

Dans l’ensemble des études de cas que nous avons réalisées les femmes ont joué un rôle particulièrement dynamique dans les processus de mise en oeuvre des expériences.

 

Nombreuses sont les femmes dans cette assistance qui pourraient illustrer le nom de cette association de femmes chiffonières de San Gil en Colombie "les gardiennes de l’avenir".

 

Partout, les femmes apparaissent comme un des piliers des projets, leur assurant stabilité et continuité. Certes, ceci ne se fait pas toujours sans problèmes, et il est parfois difficile pour elles, d’échapper à la tutelle maritale ou au machisme ambiant. Cependant, le fait qu’elles soient dans la plupart des cas, les gestionnaires "naturels" du cadre de vie de la famille et du quartier ; le fait, d’autre part, qu’elles soient - contrairement aux idées reçues - l’élément de stabilité de la cellule familiale (nombreuses sont les femmes chef de ménage, dans des pays comme la République Dominicaine, la Colombie ou le Maroc) leur assure de fait, un rôle clé dans l’économie et la gestion de l’environnement des quartiers.

 

 

Les jeunes, piliers de la reconstruction économique et sociale

 

Les sociétés et les villes du tiers monde sont des sociétés jeunes. 50 % des citadins africains, environ, ont moins de 15 ans. Ces jeunes ont de plus en plus de difficultés à trouver leur place dans l’économie et la société urbaine. Leur exclusion et leur frustration peuvent conduire à toutes les dérives. Ce sont ainsi les jeunes qui fournissent les gros bataillons des mouvements islamistes du monde arabe, des milices urbaines armées du Liberia ou de Somalie, des sicaires des cartels mafieux de Medellin ou d’ailleurs.

La majorité des jeunes, cependant, ont choisi l’"autre sentier", celui du changement social démocratique.

 

Moulay Hassan TALL pourrait illustrer ce point en nous présentant le cas des Groupements d’Intérêt Economique (GIE) dirigés par des jeunes chômeurs diplômés qui, à Bamako, assurent l’essentiel de l’enlèvement des ordures domiciliaires de la capitale du Mali.

Virup PANWALKAR pourrait quant à lui nous parler du cas de Shivagi Nagar, bidonville de Bombay, où ce sont les jeunes qui ont été le groupe charnière pour la reconstruction de l’harmonie brisée entre les communautés musulmanes et hindoues après les émeutes inter religieuses de décembre 92 et janvier 93..

Un peu partout les jeunes s’organisent dans les quartiers pour agir au quotidien et développer une multitude d’initiatives citoyennes. Une attention particulière doit être portée aux initiatives des jeunes urbains car elles préfigurent les villes de demain.

 

 

HYPOTHÈSE 4 : L’INNOVATION COMME FACTEUR DÉTERMINANT DE LA TRANSITION URBAINE

 

Nous sommes dans une phase de changement accéléré du système urbain. Cette période de transition se caractérise par la contradiction suivante. La ville subit l’influence d’un modèle néolibéral dominant, accepté par la plupart des décideurs comme le modèle unique de développement. Cependant, ce modèle s’essouffle et n’arrive pas à gérer, de manière satisfaisante, les problèmes urbains et se caractérise, malgré les apparences trompeuses de la croissance et de la modernité, par de graves dysfonctionnements qui menacent de bloquer le système urbain (inégalités, tensions et violences sociales, pauvreté, dégradation importante de l’environnement urbain, articulation négative avec l’espace rural ou régional, etc.).

 

Cette période de transition se caractérise d’autre part, par l’ébauche d’un modèle alternatif émergeant, dont les contours restent encore flous, les éléments qui pourraient le composer, désarticulés, et la concrétisation aléatoire.

 

 

Dans un contexte de transition, l‘innovation et la créativité sociale sont des facteurs déterminants.

 

 

Innovation sociale

 

Nous proposons de traiter cet aspect en premier chef dans la mesure où il a souvent été relégué au second plan, après l’innovation technologique. Or, l’on s’est vite rendu compte que l’innovation technologique est souvent restée sans lendemain si elle n’a pas été accompagnée d’une innovation sociale. Innover c’est changer ; en matière technique c’est inventer, en matière sociale cela signifie : mettre la société en mouvement.

 

Emmanuel NDIONE ne nous démentirait pas lui dont l’équipe accompagne à Thiès, la deuxième ville du Sénégal, la fédération "Doley Jappo" (l’union fait la force) qui réunit 3000 femmes organisées en 30 associations réparties dans 23 quartiers et qui réalise un important programme d’économie populaire et de gestion de l’environnement des quartiers périphériques.

 

Dans le feu de l’action, les populations, et les ONG qui les accompagnent, ont su inventer les outils pour une gestion participative et démocratique des processus et des actions.

 

 

Innovation technologique

 

- lagunage par macrophyte, mais surtout système de réseau d’égout à faible diamètre, mis en oeuvre à Rufisque par le PADE ;

 

- traitement des eaux usées dans des étangs à macrophytes (lentilles d’eau) accompagné de pisciculture proposé par PRISM au Bangladesh

Nos amis de WASTE ou du GRET pourraient abondamment illustrer cet aspect du problème.

 

Mais ces innovations de type technique supposent qu’elles ne succombent pas au piège de la gadgétisation -fut-elle appropriée- et qu’elles s’articulent à tout un ensemble d’autres mesures pour s’inscrire durablement dans le paysage.

 

 

Innovation en matière économique et financière

 

- A Malekar Wadi, l’innovation correspondant à l’installation de latrines publiques dans le quartier est moins technique que financière. C’est, en effet, l’application du principe de "payer pour utiliser" qui a garantit la maintenance du système ; ainsi qu’un processus intensif d’éducation communautaire.

 

- Le FOCAUP (Fonds communautaire pour l’assainissement des quartiers urbains pauvres) crée dans le cadre du programme PADE de Rufisque est un fonds rotatif qui assure la mobilisation et la redistribution de l’épargne populaire pour le financement d’actions en faveur de l’assainissement et l’amélioration de la qualité de l’environnement.

 

- En Colombie, c’est la création de l’ECOFONDO, alimenté principalement par des ressources provenant du système "dette pour environnement" et co administré par les ONG et l’Etat, qui a donné un coup de fouet à la mise en oeuvre de projets d’écodéveloppement dans l’ensemble du pays.

Partout l’innovation économique et financière est une nécessité pour assurer la faisabilité des opérations.

 

 

HYPOTHESE 5 : DEMOCRATISER LA DECISION ET CONSTRUIRE LES PARTENARIATS POUR REHABILITER LE POLITIQUE

 

Une des manifestations de la crise des villes est le discrédit du politique. Il y a une crise de la gouvernance urbaine parce que les gens se sentent exclus de la décision et ont perdu confiance en ceux qui sont sensés les représenter et défendre leurs intérêts.

Un saut qualificatif de la participation au partenariat local, puis du partenariat local à la citoyenneté urbaine, peut être un des éléments de la réhabilitation du politique.

 

Nous assistons, depuis une dizaine d’années, à un processus de déconstruction-reconstruction de l’Etat au niveau national (gouvernement national) ou municipal (gouvernement local). Le breviaire néo libéral stipule que face aux dérives bureaucratiques de l’Etat, il faut lui faire subir une crise d’amaigrissement accéléré passant par le "dégraissage" de la fonction publique et la privatisation des solutions à apporter aux problèmes des citadins : se loger, se transporter, s’éduquer, se soigner, enlever les ordures, etc.

Cette proposition est basée sur l’hypothèse que l’économique (le marché) est mieux à même de gérer la situation que le politique (les différentes formes de gouvernement national ou local).

Si nous pensons qu’il y a certainement beaucoup d’éléments inacceptables dans le fonctionnement des gouvernements nationaux et locaux (la perte de crédibilité de l’Etat et du politique auprès des populations, est là pour en témoigner), nous pensons cependant qu’une réduction trop forte du rôle de prestataire de services de l’Etat se fera au détriment des urbains les plus pauvres et en revanche, risque d’ouvrir la voie à des dérapages de type mafieux (Colombie), religieux (Inde, Maghreb) ou claniques (Liberia, Somalie).

 

Plutôt que de gouverner moins c’est de gouverner mieux dont il s’agit. C’est ainsi que nous sommes convaincus que l’actuel processus de démantèlement de l’Etat sera suivi par une réinvention de nouvelles façons de gouverner, c’est-à-dire de nouvelles formes d’Etat. Celles-ci sont déjà en gestation dans la dialectique, le dialogue, le partenariat qui confrontent à tous les niveaux les initiatives populaires de la société et les différents échelons représentatifs de l’Etat.

 

 

HYPOTHÈSE 6 : DE NOUVELLES VALEURS POUR UNE CULTURE DU CHANGEMENT SOCIAL MAITRISÉ

 

Les anciens systèmes de valeurs

• solidarités traditionnelles et respect des valeurs véhiculées par les aînés en Afrique sub saharienne ,

• anciennes citadinités et valeurs religieuses englobantes de l’Islam et de la Umma au Maghreb,

• tolérance inter communautaire en Inde,

• éthique du travail et du mérite en Amérique latine,

sont ébranlés par les changements rapides et non maîtrisés vécus par les sociétés urbaines du tiers monde.

 

La violence (assainissement humain, nettoyage social, déguerpissement) est devenue un système de régulation habituel, et la recherche de l’argent à tout prix, (mafieux, issu de la corruption ou de la spéculation) la règle.

 

Ce monde en désarroi et déboussolé ne satisfait pas les populations, et en particulier les jeunes, qui cherchent de nouveaux repères.

 

Comment se déstructurent et se restructurent au quotidien les systèmes de valeurs, des groupes de populations urbaines les plus pauvres ? En quoi ces "valeurs populaires" s’articulent elles et influent-elles sur la culture urbaine globale ?

 

Resteront-elles cantonnées dans une sous culture de la pauvreté résiduelle, ou au contraire, participeront-elles de la construction d’un nouveau contrat social négocié avec l’ensemble des acteurs urbains et fonctionnant comme un acte fondateur et régulateur d’un nouveau modèle de ville. C’est là, un des grands défis du siècle prochain.

 

L’identité culturelle des urbains les plus pauvres est en crise.

 

- Tentation islamiste au Maghreb qui séduit certains jeunes désenchantés du modèle inégalitaire actuel qu’il assimilent à l’Occident.

 

- Fondamentalisme hindou qui recrute ses militants parmi les jeunes et les exclus comme nous l’avons vu dans l’étude de cas sur Bombay.

 

- Narcoculture en Colombie et dans certains pays latino-américains ou avec l’afflux de l’argent "facile" issu du trafic de drogue, nous assistons, chez les jeunes, au naufrage des valeurs traditionnelles basées sur le travail et le mérite et leur remplacement par celle de l’enrichissement quelqu’en soit le coût et les moyens.

 

Comment engager un processus de renforcement démocratique et durable du modèle populaire ? "Le point de départ devrait en être, selon CORAGGIO, la culture populaire, ses valeurs, ses habitudes, ses attitudes, ses auto justifications, ses visions du monde".

 

"La tâche difficile qui se pose à l’action politique est de partir de cette matrice, de son coeur même, pour développer une culture populaire contre hégémonique en combinant la lutte symbolique et la lutte pour la reproduction matérielle".

 

Une culture qui sache marier le développement des individus et les solidarités communautaires, la construction d’une éthique à vocation universelle dans le respect de la diversité ; la sagesse des héritages et la fougue des héritiers.

 

 

 

CONCLUSION

 

 

 

Un changement d’échelle pour un changement significatif

 

 

Oeuvrer en faveur de l’économie populaire urbaine suppose une intervention conjuguée à plusieurs niveaux, qui permette l’articulation du micro et du macro.

 

 

• Mobiliser à la base, le potentiel de l’économie et de la gestion populaire des villes

 

Le niveau d’intervention habituel des ONG est certainement le niveau micro, et il reste essentiel. En effet, on ne réglera pas les problèmes de l’économie et de l’environnement urbain sans promouvoir en premier lieu le protagonisme des plus pauvres et sans reconnaître, accompagner, appuyer et mobiliser le gisement potentiel que représentent les initiatives économiques et de gestion urbaine des populations. Leur renforcement, leur structuration, le développement de leurs capacités de projection et d’anticipation, de proposition et de négociation est la base de l’ensemble de l’édifice.

C’est sur la base de ces initiatives que se reconstruisent les nouveaux mécanismes de gestion démocratique des villes et que se bâtiront les éléments pour un développement durable des villes.

 

 

• Articuler au niveau municipal les initiatives populaires et les politiques des gouvernements locaux

 

Les actions de niveau micro rencontreront rapidement leurs limites si elles ne s’articulent pas aux politiques méso, développées au niveau de l’ensemble de la ville par les autres acteurs urbains institutionnels ou privés.

C’est à ce niveau que doivent être négociés et définis les éléments qui conditionnent grandement la capacité de l’écologie populaire urbaine à rester une pratique de survie des plus pauvres ou à se métamorphoser en un des leviers du changement global.

Les politiques de décentralisation de l’appareil d’Etat ont fait un peu partout des municipalités, un échelon clé de la relation Etat-société au siècle prochain.

C’est à ce niveau et selon des modalités extrêmement diverses selon les contextes, que seront établies les différentes formes de partenariat ; définies les politiques d’accès à l’espace urbain, au crédit, aux marchés publics ; que seront proposés des normes, une législation et un type de formation adaptée ; que seront décidées les mesures incitatives - ou non - au développement de l’économie populaire urbaine.

Après deux décennies d’actions en vase clos, les ONG et les organisations populaires, se sont rendues à l’évidence : l’acteur municipal est un partenaire incontournable, sans l’implication duquel leurs initiatives ne pourront avoir ni durabilité, ni replicabilité.

 

 

Desserrer les contraintes extérieures qui pèsent sur les économies nationales et les villes

 

Les efforts d’une communauté peuvent être annulées en un instant par une décision de niveau international. Que tel pays du sud soit obligé, au nom du libre échangisme, d’accepter l’importation de déchets "made in USA", et c’est la ruine de toute une communauté de chiffonniers. Que tel autre pays au nom de la clause sociale se voit refuser l’accès au marché européen pour des produits dans lequel intervient le travail des enfants et c’est aussi tout un pan de l’économie locale qui est menacé. Qu’un prêt ou un financement international impose une privatisation du service public et interdise toute politique de subvention, et ce peut être l’équilibre fragile d’un projet de privatisation sociale du ramassage des ordures qui est remis en cause.

Agir au niveau où se définissent les politiques macro : c’est tout le sens de l’intervention des ONG internationales ou des mouvements continentaux d’organisations populaires qui s’efforcent de dénoncer les atteintes et de faire respecter par les gouvernements les accords auxquels ils ont souscrit au niveau international en matière de protection de l’environnement, de droits de l’homme, de développement social ou d’habitat.

 

Mais laissons le mot de la fin à une personne que je considère comme un des grands penseurs sociaux latino-américains contemporains : le sous commandant MARCOS.

Voici une de ses déclarations récentes qui nous vient des montagnes du Sud -Est du Mexique :

 

"l’empire des financiers aux poches pleines affronte le rebellion des poches de résistance. Oui, des poches. De toutes tailles, de différentes couleurs, de formes variées. Leur seul point commun : une volonté de résistance au "nouvel ordre mondial", et au crime contre l’humanité qui représente cette quatrième guerre.

Le néolibéralisme tente de soumettre des millions d’êtres, et veut se défaire de tous ceux qui seraient "de trop". Mais ces "jettables" se révoltent. Femmes, enfants, vieillards, jeunes, indigènes, écologistes, homosexuels, lesbiennes, séropositifs, travailleurs et tous ceux qui dérangent l’ordre nouveau, qui s’organisent et qui luttent. Les exclus de la "modernité" tissent les résistances.

Il n’y a pas que dans les montagnes du Sud-Est mexicain que l’on résiste au néolibéralisme… Les poches de résistance se multiplient. Chacune a sa propre histoire, ses spécificités, ses similitudes, ses revendications, ses luttes, ses succès. Si l’humanité veut survivre et s’améliorer, son seul espoir réside dans ces poches que forment les exclus, les laissés pour compte, les "jetables".