Restructuration du service de l’eau dans les bidonvilles de Port-au-Prince
Contexte et enjeux
Port-au-Prince est une ville de deux millions d'habitants, qui a connu un développement très rapide ces trente dernières années. La ressource en eau mobilisée pour son alimentation est assez importante (110 000 m3 par jour). Malgré cette dotation en eau non négligeable (50 à 60 litres par jour et par habitant), le service public est très mal assuré :
— de nombreux quartiers (abritant la moitié des habitants) ne sont pas desservis, et seuls 10 à 12 % des familles bénéficient d'un raccordement à domicile ; les autres quartiers sont mal desservis (quelques heures par semaine), ce qui entraîne de forts gaspillages et une mauvaise qualité de l'eau ;
— plus aucune borne-fontaine n'était en service régulier dans la ville en 1994 ;
— l'entreprise publique (Centrale autonome métropolitaine d’eau potable, Camep) est largement déficitaire, elle facture ses prestations sans comptage d'eau et le taux de recouvrement des factures reste faible.
Ce service public peu crédible est à l'image de l'État haïtien, après quarante ans de déshérence, sous les gouvernements des Duvalier et les années d'instabilité politique qui ont suivi. On assiste depuis le retour à la démocratie, en 1994, à une réhabilitation de ce service public, avec des difficultés qui sont à l'image de l'État lui-même qui cherche encore son équilibre (à l'heure où cette note est écrite, Haïti est dépourvu de gouvernement depuis plus de six mois, faute d'un accord entre les parlementaires des divers partis).
Face aux difficultés rencontrées par l'État pour garantir le service public, Port-au-Prince a connu un développement exacerbé du secteur privé de la distribution de l'eau.
Une demi-douzaine de forages privés alimentent en eau (par l'intermédiaire de centaines de camions) les milliers de citernes privées de la ville, dont une bonne partie sont destinées à la revente aux usagers et ont donc pris la place des bornes-fontaines délaissées par l'entreprise publique.
Il existe également de très nombreux particuliers qui revendent l'eau à la porte de leur domicile, et un nombre très important de piquages clandestins.
La longueur totale de ces réseaux de distribution alternatifs a été estimée à 600 km, soit le triple de la longueur du réseau public. Ces opérateurs privés répondent assez bien à la demande en eau des populations défavorisées, mais à un coût élevé : 15 à 25 FF/m3, contre 3 FF pour le réseau public.
Objectifs de l’action
Dans ce contexte difficile, le programme piloté par le Groupe de recherche et d’échanges technologiques (Gret) avec l'assistance technique du bureau d’études Hydro Conseil, est centré précisément sur l'alimentation en eau des bidonvilles, c'est-à-dire de quartiers où il n'existe encore aucun service public. L'objectif est de mettre en place un système de distribution par bornes-fontaines publiques payantes, gérées par des associations de quartier.
Description de l’action
L'action résumée ici correspond à trois programmes successifs et intégrés, financés par l'Union européenne (Echo, DG8) et la Caisse française de développement (CFD). Ces trois programmes ont bénéficié d'un appui décisif et sans faille de la Camep qui démontre ainsi sa capacité d'adaptation et sa volonté de satisfaire les besoins des usagers les plus pauvres.
Ces programmes, qui ont touché quatorze quartiers de Port-au-Prince, où habitent 200 000 personnes, ont suivi le déroulement suivant, élaboré et amélioré progressivement depuis 1994 :
u analyse de la demande des quartiers avec la Camep, de sa faisabilité technique (débit et pression disponible dans le réseau) et sociale (consensus au sein du quartier) ;
u mobilisation de l'ensemble des organisations de base du quartier pour hiérarchiser les besoins, pour identifier les sites de bornes-fontaines et de réservoirs et pour mettre en place un système de gestion ;
u installation de réseau de distribution au sein des quartiers, selon les principes suivants :
— les réseaux de quartier sont alimentés à partir du réseau principal de la Camep, par un raccordement direct équipé d'un compteur ;
— stockage dans le quartier d'un volume correspondant à au moins 24 et de préférence 48 heures de consommation, pour pallier les coupures de pression quotidiennes ;
— réseaux de distribution ramifiés, confiés à la surveillance et l'entretien du comité de quartier ;
— bornes-fontaines publiques, alimentation en eau des citernes qui font de la revente au public et bientôt, branchements à domicile (financés par les utilisateurs).
u gestion de ces réseaux par le quartier sur les bases suivantes :
— tout le réseau situé à l'intérieur des quartiers (1,5 km en moyenne) est sous la responsabilité d'un comité de l'eau, constitué par l'ensemble des organisations populaires du quartier ;
— la responsabilité de la Camep s'arrête au compteur général installé à l'entrée du quartier ; elle facture l'eau à un prix " de gros ", soit 2 FF par m3 ;
— un vendeur d'eau, choisi par le quartier, distribue l'eau à chaque borne-fontaine, au prix de 5 FF par m3 ; il est salarié ou rémunéré au volume vendu ;
— le comité récolte l'argent recueilli et paye les factures de la Camep, la rémunération des vendeurs, les réparations, l'eau de Javel pour la chloration ; la marge dégagée (15 à 20 %) est investie dans de petits travaux d'assainissement locaux (fossés, rigoles, etc.).
Résultats obtenus
Une vingtaine de kilomètres de réseau ont été construits, alimentant une soixantaine de bornes-fontaines et il est prévu début 1998 le raccordement supplémentaire de 50 citernes et de 500 domiciles. 1 000 m3 de réservoirs ont été construits dans les quartiers, permettant de stocker deux jours de distribution et donc de pallier les coupures quotidiennes de pression.
Ces quatorze réseaux permettent de distribuer 500 m3 par jour et donc d'assurer l'alimentation principale de 50 000 personnes (à raison de 8 litres/ jour/habitant) et une alimentation d'appoint pour 150 000 autres habitants. De plus, ces bornes-fontaines ont un effet régulateur sur le prix de l'eau dans ces quartiers, en proposant le service à 5 FF/m3, contre 15 à 25 FF/m3 auparavant. Quatorze comités de quartier gèrent le service de l'eau, certains depuis plus de deux ans. Ils se sont constitués en intégrant des leaders de toutes les organisations de base (partis politiques, églises, associations de jeunes, de femmes, réseaux d'influence de notables, etc.). Ces comités ont démontré leur grande maturité et le taux de paiement des factures Camep est de 100 %.
Points forts de l'expérience :
Ce programme a bénéficié d'un soutien sans faille de la Camep (et particulièrement de sa direction générale), bien qu'il ne s'intègre pas, a priori, dans la stratégie qu'elle avait défendue face aux bailleurs de fonds et à sa tutelle. On doit aussi noter l'engagement consensuel de toutes les organisations de base, dont on connaît par ailleurs la concurrence très vive et conflictuelle en Haïti. La distribution de l'eau constitue donc un enjeu suffisamment important et concret pour que ces organisations taisent leurs rivalités pour aboutir à un résultat tangible.
L'étude, la construction et le contrôle de tous les travaux ont pu être confiés à des bureaux d'études et des entreprises de Port-au-Prince qui ont fait la preuve de leur compétence dans les conditions très particulières des bidonvilles, malgré leur faible expérience dans ce champ relativement nouveau.
La concurrence des nouvelles bornes-fontaines a été acceptée par les propriétaires de citernes, et aucun cas de sabotage n'a été signalé. Ceci a été rendu possible par la forte mobilisation des associations de base qui " protègent " les réseaux.
Problèmes rencontrés et leçons à tirer :
La pression dans le réseau de la Camep est faible, irrégulière et imprévisible, ce qui constitue le principal goulet d'étranglement à une augmentation des quantités distribuées dans les quartiers. Le statut juridique des terrains est très mal défini (pas de cadastre), ce qui entraîne de très longues discussions et des arbitrages difficiles pour le choix de chaque site.
Le personnel de la Camep est mal formé à la gestion de clientèle, de compteurs, de facturation, etc. et il est donc difficile de faire pratiquer cette approche du service public (qui cherche à s'adapter étroitement à la demande) aux agents d'exécution de la Camep, habitués à monnayer la mise en pression des quartiers ou même les branchements pirates.
L'animation dans les quartiers défavorisés de Port-au-Prince est rendue très difficile par un contexte politique et social explosif. Peu d'ONG locales possédaient en 1994 l'expérience et les compétences nécessaires. Le Gret a donc été amené à promouvoir une structure locale qui se spécialise petit à petit dans le domaine de l'ingénierie sociale dans les bidonvilles.
Perspectives et impacts
Nous estimons les besoins pour Port-au-Prince entre 500 et 1000 bornes-fontaines ; il reste donc beaucoup de travail. Heureusement, de nombreux bailleurs de fonds se montrent intéressés par ce programme, car il constitue un des rares exemples de véritable réhabilitation d'un service public, depuis le retour à la démocratie en 1994. Ainsi, la Caisse française de développement (CFD) a octroyé un nouveau concours de 6 millions de francs à la Camep en décembre 1997.
Le développement du système nécessitera cependant une stratégie plus volontariste de la Camep, qui intègre bien cette forme de distribution dans sa stratégie globale. Il dépendra aussi du dynamisme et des performances du ou des opérateurs haïtiens qui s'engageront durablement dans le domaine ardu de l'ingénierie sociale.
Contacts
Bernard Collignon, directeur de Hydro Conseil, 53 rue du Moulin des Prés, 75013 Paris (France). Tél./fax : (33) 1 45 65 11 16. Courriel : H20conseil@aol.comAlain Pamphile, directeur Société d’ingénierie civile et d’architecture, ancien secrétaire général de la Camep. Tél. : (509) 23 83 01/45 53 17. Courriel : plhaiti@aol.com
Pistes d’action 6, 7, 8 et 14
Localisation :
14 quartiers défavorisés de Port-au-Prince
Domaine d’intervention : alimentation en eau potable
Milieu d’intervention : quartiers urbains défavorisés
Commanditaire : CamepMaître d’œuvre : Gret
Financeurs : Union européenne (Echo et DG8) et CFD
Budget total : 17 000 000 FF