Manifeste de l'Arche


Une vision des enjeux liés aux nouvelles technologies de l'information :
quelle stratégie pour la France ?

Les nouvelles technologies
de l'information :
un espoir plutôt qu'une menace...




Le Manifeste de l'Arche est destiné dans l'esprit de ses auteurs à amorcer un débat politique autour de l'impact des nouvelles technologies sur la société en général.

Annexes : Aménagement du territoire et télétravail : l'avenir est-il en Ardeche ?


Vers une "digitalisation" de la société ?



Il y a deux cents ans, les canuts de Lyon jetaient à la rivière le premier métier à tisser, au motif que cette "nouvelle technologie" leur ferait perdre leur emploi. Ils ne pouvaient prévoir que la machine inventée par Joseph Marie Jacquard inaugurait l'ouverture d'une ère nouvelle, celle de la mécanisation, dont l'arrivée à maturité interviendrait dans les sociétés industrielles avancées, un peu après le milieu du XXème siècle.
La mécanisation complète de l'outil industriel, quasiment achevée à cette date, permettra par la suite l'émergence de la société dite "de con-sommation", une période d'abondance sans précédent, et dont l'un des moteurs, outre l'automobile et les loisirs, sera curieusement ... la mode et le vêtement.
Bien entendu, nos canuts ne pouvaient prévoir que les machines à tisser, qu'ils considéraient - à juste titre - comme des machines à tuer leur emploi, allaient permettre de transformer leur artisanat en un gigantesque marché de masse, donnant au passage naissance à une nouvelle galaxie de métiers et de services, eux-mêmes fortement générateurs d'emplois. Sans doute, seraient-ils également surpris d'apprendre que l'un de leurs lointains descendants, un capitaine d'industrie italien, habillera le monde entier à ses couleurs et deviendra du même coup une figure planétaire ...
De Jacquard à Benetton
Beaucoup de nos contemporains sont aujourd'hui face aux technologies de l'information comme l'étaient les canuts devant l'invention de Joseph Marie Jacquard. L'ordinateur, la machine à traiter de l'information, a en effet mauvaise presse. Il est fortement soupçonné dans cette période de récession, d'être un destructeur d'emplois. Voire même un destructeur tout court du modèle social actuel.
Il ne faut pourtant pas se tromper de cible. L'erreur serait de croire en effet que la crise actuelle est une conséquence directe de l'entrée dans un nouveau cycle - l'informatisation - alors qu'elle est en fait liée aux soubresauts de la fin du cycle précédent.
L'informatisation, qui a démarré dès le début des années soixante avec l'apparition des premiers ordinateurs dans les entreprises, n'en est toutefois qu'à sa première phase, celle de l'automatisation. Le problème est que, durant cette étape, ces machines n'ont été utilisées que dans une optique purement "mécanique", servant essentiellement à automatiser des tâches ou des processus répétitifs. En substance, à remplacer l'homme dans la réalisation de ces travaux. Donc un prolongement pur et simple, mais par d'autres moyens - électroniques en l'occurrence - de la robotisation, elle-même fille naturelle de l'ère mécanique. D'où un effet pervers dont nous subissons aujourd'hui de plein fouet les conséquences:outil d'une formidable efficacité, l'ordinateur a joué comme un redoutable amplificateur des défauts et des tares de la société mécanique. Mais, encore une fois, il ne faut pas se tromper de cible:c'est bien l'automatisation qui tue l'emploi, et non l'ordinateur.
Vers une société d'abondance post-numérique ?
Cette situation n'est pas une fatalité. Tout comme l'ère de la mécanisation, destructrice au départ, a finalement débouché sur une société d'abondance, l'ère de l'informatisation porte probablement en elle le germe d'une future société d'abondance à venir après la phase d'automatisation actuelle. Plusieurs indices laissent même à penser que le basculement d'une phase à l'autre est proche. Au passage, l'erreur serait de croire que nous avons le temps devant nous, que nous disposons d'un siècle entier pour inventer cette future société post-informatique. En réalité, le temps presse. Les cycles d'évolution se raccourcissent de manière inéluctable:100 ans, de 1850 à 1950, pour l'ère de la mécanisation, probablement 50 pour celle de l'informatisation. Aux alentours de l'an 2.000, on peut penser que la maîtrise des facteurs techniques liés à l'informatisation des entreprises sera achevée. Nous serons donc, rapporté à l'ère de la mécanisation, sensiblement au même point où en étaient les sociétés industrielles avancées dans les années cinquante :à l'exact moment où la technologie dominante entre dans son dernier cycle, celle de l'imprégnation complète du tissu économique et social.
Entre l'ère de la mécanisation, et celle de l'informatisation, le parallèle est évident :à la voiture personnelle, autre symbole de la société d'abondance des années soixante, répond en écho le micro-ordinateur. Aux routes et autoroutes de béton correspondent les réseaux de transmission d'information et les "autoroutes électroniques" qui s'apprêtent à révolutionner radicalement le mode de vie de chacun. En permettant, tout comme l'avait fait le couple automobile/route, d'inventer de nouvelles façons d'aller au bureau, au supermarché ou au cinéma.
Non plus en voiture, mais cette fois "en modem".
Un "new deal" électronique ?
L'an 2.000, c'est demain.
Il reste donc peu de temps pour réfléchir à un nouveau modèle économique et social dans lequel les nouvelles technologies ne seront plus considérées seulement comme des outils très performants d'automatisation tuant l'emploi, mais au contraire comme des vecteurs de richesse.
Quel que soit d'ailleurs le sens que l'on donne à ce mot :argent, travail; mais aussi temps libre, loisir, télétravail, éducation ... Bref, d'une recherche du niveau de vie maximum, il va falloir passer à une logique de mode de vie...
Quelles seront les richesses de l'an 2.000 ? Le bien-être :on peut l'espérer, le plein-emploi :pas sûr ...
Malheureusement (ou heureusement ?) il n'est pas certain que la société future puisse continuer de faire rimer bien-être et plein emploi. Beaucoup d'experts estiment que l'ère de l'emploi pour tous est révolue, et qu'il faudra se résoudre à apprendre à "exister sans travailler". Justement, les nouvelles technologies, en permettant un accès élargi à la connaissance, en inventant une nouvelle génération de loisirs, ou en permettant de "travailler" chez soi ou "au pays", peuvent permettre de valoriser ce qui risque inévitablement d'être considéré comme un vide social et moral. Bien entendu, elles peuvent aussi, à plus court terme, créer des emplois et s'imposer comme un vecteur de sortie de crise. L'Economic Institute de Washington estimait ainsi récemment qu'une stratégie très volontariste en matière d'infrastructure de télécommunications rapides entraînerait une augmentation notable du PNB américain sur les 15 années suivantes. Mais personne ne peut raisonnablement affirmer aujourd'hui que l'introduction massive des technologies pourra à elle seule créer suffisamment de nouveaux services pour compenser l'érosion actuelle de emploi. On notera cependant que cette idée de "new deal électronique", de relance de l'économie par de grands travaux high tech, est prise très au sérieux aux Etats-Unis, depuis que le président des Etats-Unis, Bill Clinton, en a fait un cheval de bataille économique.
Un processus de "digitalisation" sociale inéluctable
Quoiqu'il en soit, nous pensons que les nouvelles technologies vont permettre la création de richesses, même si celles-ci ne s'exprimeront pas forcément en terme d'emploi. En revanche, nous ne savons pas encore comment vont se redistribuer ces richesses. La clef de cette problématique est une nouvelle organisation sociale.
Et tout le monde est concerné :au premier chef, les responsables politiques et les différents partenaires économiques - chefs d'entreprise, syndicats ...-, tous ceux qui sont aujourd'hui aux leviers de commande et qui seront jugés sur leur capacité à trouver rapidement un contrepoison au cancer du chômage, tel que nos mentalités le perçoivent aujourd'hui. Mais aussi l'ensemble de ceux dont l'action engage l'avenir : associations, éducateurs et enseignants, autorités morales, etc... Car il est clair que l'introduction massive des technologies numériques dans le tissu social va profondément modifier les modes de vie. Et personne ne peut s'y soustraire. Le phénomène de "digitalisation" des systèmes économiques, qui découle de l'utilisation conjointe de l'informatique et des télécommunications, est désormais trop engagé pour ne pas constituer un processus inéluctable. Nous sommes au pied du mur :le monde qui s'esquisse sera structuré par le micro-ordinateur et les "autoroutes électroniques", au même titre que la voiture et les autoroutes en béton ont façonné les économies industrialisées au cours des trente dernières années.
D'ailleurs deux éléments majeurs, intervenus ces derniers mois, confirment ce scénario et laissent à penser que l'entrée dans la "société digitale" sera plus rapide que prévu.
Le premier est d'ordre économique. Il s'agit de l'impressionnante baisse des prix des micro-ordinateurs, divisés par 5 en deux à trois ans. Conséquence:après les entreprises, les particuliers commencent à s'équiper. Aux Etats-Unis, 37% des foyers sont aujourd'hui équipés d'au moins un micro-ordinateur. Et la moitié disposent en plus d'un modem leur permettant de communiquer. A la fin de la décennie, les spécialistes estiment que 80% des Américains, et non plus cette fois des foyers, disposeront de ces matériels à titre individuel. En France, le taux d'équipement des foyers serait aujourd'hui de 7 à 10% (1% avec modem), contre le double dans les pays du Nord de l'Europe.
Le deuxième élément est d'ordre politique.
Il s'agit du volontarisme américain en matière de création de nouvelles infrastructures rapides de télécommunications, souvent qualifiées "d'autoroutes électroniques". Les Japonais ont aussi une réflexion avancée dans ce domaine.
Les grands "prédateurs électroniques" sont à nos portes
Certes, le fait que les Américains s'engagent dans la voie d'une "digitalisation sociale" massive, n'implique pas que nous en fassions autant. Nous pensons toutefois qu'il est impossible d'ignorer ou même de rester en marge d'un tel processus. Nous sommes en effet déjà largement engagés dans un monde transfrontière, où les échanges, économiques ou culturels sont de plus en plus instantanés et mondiaux. La digitalisation de plus en plus poussée du tissu économique et social ne peut évidemment qu'accentuer cette tendance. Et il ne faut pas être grand clerc pour se rendre compte que, dans un tel schéma, celui qui maîtrisera les infrastructures de transmission et de diffusion de l'information disposera d'un formidable moyen de domination économique et culturel. Nous venons justement d'avoir un avant-goût de ce que pourrait être ce nouvel impérialisme électronique avec "l'attaque brutale" du magnat américain de la télévision Ted Turner. Ou encore celle de la société américaine de téléachat QVC, qui va démarrer ses activités en Angleterre. Aucune frontière, aucun protectionnisme, aucune loi ne semble pouvoir empêcher ces raiders électroniques d'un genre nouveau d'arroser l'Europe par satellite de programmes 100 % américains.
Quelle leçon en tirer ? C'est à leur capacité à établir des stratégies coordonnées que l'on juge les grands prédateurs. L'assaut de Ted Turner et de QVC inquiète parce que leur stratégie coordonne habilement les deux volets clefs :le "contenu", c'est-à-dire les programmes; et la technologie, en l'occurrence la transmission par satellite. Une équation "maîtrise technologique + maîtrise des contenus" qui risque de devenir de plus en plus redoutable...
Déjà leader mondial des hautes technologies, première usine à logiciels de la planète, on imagine déjà ce que pourraient être les grands prédateurs électroniques américains de l'an 2.020 ...
Nous aurions cependant tort d'adopter vis-à-vis des Américains une attitude défensive.
Non à une ligne Maginot électronique
D'abord parce que, dans une société post-informatique, vouloir élever une ligne Maginot électronique serait absurde, puisque inefficace. Ensuite, et surtout, parce que nous n'avons aucune raison de baisser les bras et de partir battus d'avance. Les Américains sont, on le sait, de redoutables communicateurs. Ils sont passés maîtres dans l'art de faire vivre un concept avant même que celui-ci n'existe. C'est une qualité. Mais ce n'est pas parce qu'ils ont aujourd'hui tendance à confisquer le discours sur les futures "autoroutes de l'information" - version électronique de la Nouvelle Frontière - qu'il faut oublier que nous disposons de nos propres points forts.
Sur le plan technologique, la France a la chance de pouvoir s'appuyer sur un opérateur de télécommunications, dont la première qualité n'est sans doute pas d'être un grand communicateur, mais dont les compétences techniques n'en sont pas moins reconnues mondialement. La France dispose aussi, grâce au minitel, d'une avance certaine et d'une expérience sans équivalent dans la mise en place de grands projets d'infrastructures de réseaux publics d'information. Un projet qui constituait en fait la première "nationale de l'information", même si nous n'avons sans doute pas (encore?) su le faire évoluer sur le plan technologique.
La France peut aussi s'appuyer sur un important gisement de compétences logicielles. Certes, le secteur du logiciel français, longtemps sujet de fierté nationale et source traditionnelle d'emplois à forte valeur ajoutée, traverse aujourd'hui une crise profonde. Cette crise est essentiellement structurelle, avec une offre centrée sur les services et le "sur mesure", alors que la demande s'oriente inexorablement vers le "prêt à l'emploi" et les produits standardisés. Mais cela ne remet pas en cause la qualité des compétences. Au passage, on peut penser que la mise en place de grands projets structurants ne pourra qu'aider ce secteur à sortir de l'impasse. Impasse qui, si l'on n'y prend garde, risque de se transformer en une véritable sidérurgie dans ce secteur. Avec, à la clef, des dizaines de milliers de chômeurs supplémentaires.
Sur le plan du contenu, la France dispose aussi d'atouts importants. Outre le fait qu'elle est l'un des derniers pays européens à disposer d'une industrie structurée des programmes audiovisuels face au rouleau compresseur hollywoodien, elle dispose d'un patrimoine culturel parmi les plus riches du monde. Cette matière première ne demande qu'à être valorisée. De ce point de vue, l'arrivée d'une nouvelle génération de supports interactifs, fruits de l'audiovisuel, de l'informatique et des télécommunications, constitue à notre sens une opportunité qu'il est urgent de saisir.
Une vision structurante, des actions concrètes
Ce qui manque donc aujourd'hui, ce sont moins les compétences et la matière première, qu'une réflexion globale sur les stratégies et les actions à mener pour arriver à cette société d'abondance post-informatique. Ce qui manque, en un mot, c'est une vision.
Une vision qui doit inspirer un certains nombre d'actions concrètes, telles que celles que préconise l'Arche, un club de réflexion dont les membres actuels, issus de différents horizons professionnels, ont une vision positive des technologies, et pensent qu'elles sont un moyen pour débloquer une société tétanisée par le chômage, tel qu'il est perçu aujourd'hui.

Pour favoriser une prise de conscience de l'opinion française, l'Arche propose un plan d'action en deux axes.
Le premier axe regroupe des actions "légères", faciles et rapides à mener, qui doivent servir de catalyseur et permettre une prise de conscience rapide.
Le deuxième axe regroupe des actions de fond, engageant le long terme. Les temps changent...

En conclusion, les membres de l'Arche ont conscience que nous allons changer de civilisation, que nous y sommes obligés. La période transitoire peut se faire en douceur, ou par des processus plus "durs", que la France a déjà connus dans son Histoire.
Les membres de l'Arche ont aussi conscience qu'ils ne détiennent pas non plus la Vérité. Et que les mesures qu'ils proposent dans le cadre des "Grands Travaux pour l'an 2.000" ne sont pas limitatives. Le secteur de la santé par exemple n'a pas été étudié (voir toutefois dans ce domaine la dernière annexe), ni celui du gouvernement et de l'administration (thème souvent qualifié de "démocratie directe"). De même aussi que la notion de "transparence" des marchés.
Nous invitons donc tous ceux et celles qui pensent "autrement", qui font ou tentent de faire quelque chose dans leur coin, à nous rejoindre.

Manifeste de l'Arche achevé de rédiger :Paris, novembre 1993

Les rédacteurs du Manifeste de l'Arche sont :
Olivier de Bardies, Jean Michel Billaut, Xavier Dalloz, Max Derhy, Ivor Dracs, Christian Jegourel, Hervé Lebec, Georges Nahon, Jean Philippe Passot, Etienne Pelletier, André-Yves Portnoff, Bernard Savonet, Paul Soriano, Roland Schmitt.
Et notre secrétaire bénévole :Anthony Fremeaux.

Pour toute information :
Adresse de l'Arche : 5, avenue Kléber 75116 PARIS
tel (33-1) 40.67.34.44 ; fax :(33-1) 40.67.31.58