L'emploi rural : des mutations profondes
L'économie rurale a longtemps été assimilée
à sa seule composante agricole et l'économie agricole
a été largement résumée à la
seule production. Il est désormais admis que les campagnes
sont loin d'avoir perdu tous leurs emplois artisanaux et industriels
et que la modernisation de l'agriculture est souvent synonyme de
diversification. Par ailleurs, les ruraux semblent être particulièrement
actifs en ce qui concerne l'émergence de nouvelles formes
d'activité et d'emploi.
L'exode rural s'est arrêté au milieu des années
1970. Depuis cette période, certains villages continuent
certes de se vider, mais de nombreux autres gagnent régulièrement
de nouveaux habitants. Pourtant, les villes n'ont pas cessé
d'aspirer les emplois. Plus précisément, ce sont les
proches banlieues qui bénéficient le plus de cette
évolution. Là se trouvent en effet les zones d'activité
les plus attractives, les principaux centres commerciaux, de grands
équipements de loisirs, les centres hospitaliers, les nouveaux
locaux de certaines administrations, nombre d'établissements
scolaires...
Ainsi, le milieu rural tendrait à devenir une simple zone
résidentielle pour ceux, de plus en plus nombreux, qui viennent
y trouver un cadre de vie agréable tout en continuant à
travailler en ville ou qui, originaires de la campagne, y habitent
encore mais ont été contraints de trouver un emploi
en ville. Pourtant, un nombre croissant de ruraux montrent qu'il
reste possible de simultanément " vivre et travailler
au pays ".
La dimension agricole reste importante
L'agriculture constitue sans doute le secteur d'activité
où sont le plus souvent confondus espace de vie et espace
de travail. En un demi-siècle, l'effondrement du nombre de
ses actifs a toutefois réduit cette perspective comme une
peau de chagrin. Aujourd'hui, les obstacles mis devant la transmission-reprise
des exploitations semblent de plus en plus infranchissables.
Cette tendance lourde ne doit jamais être oubliée,
mais il n'est pas non plus possible d'ignorer la très grande
variété des pistes qui sont actuellement explorées
dans le but de construire des activités agricoles viables.
Certains départements et certaines régions estiment
maintenant très officiellement à un tiers la proportion
des installations qui peuvent être considérées
comme " hors normes ". En outre, de nombreuses exploitations
se sont tournées vers de nouvelles productions ou vers de
nouveaux modes de production. D'autres cherchent une meilleure valeur
ajoutée en transformant ou en vendant directement leurs produits.
D'autres encore proposent des activités d'accueil ou réalisent
divers travaux pour des collectivités locales, des entreprises
ou des particuliers.
Tout ceci freine l'érosion du nombre des exploitants, mais
profite également au salariat agricole. Alors que ce dernier
semblait historiquement condamné, cette diversification des
activités s'ajoute au développement des coopératives
d'utilisation de matériel agricole (CUMA), des groupements
d'employeurs et des formes sociétaires pour favoriser l'émergence
de nouveaux postes de travail, souvent plus spécialisés
et requérant une bien plus grande qualification que dans
le passé.
Un secteur secondaire trop souvent oublié
L'urbanisation et l'industrialisation semblent avoir toujours marché
de conserve. D'importantes évolutions méritent cependant
d'être notées. Jeanine Cohen (1) parle ainsi "
du mouvement de certains industriels parisiens partis dès
les années 50 à la recherche d'espaces plus vastes,
moins engorgés, moins onéreux, à main-d'œuvre
d'origine rurale mobilisable, encore que non ou peu qualifiée
pour les travaux industriels, mais convenant en revanche parfaitement
à une organisation taylorisée du travail, telle que
celle que l'on peut appliquer à la production de grande série.
" Impulsée par de très grandes entreprises, cette
" décentralisation industrielle taylorienne " a
dans un premier temps bénéficié à des
départements tels que l'Yonne ou la Sarthe, lesquels ont
ensuite beaucoup souffert des restructurations.
Aujourd'hui, si les centres de décision restent fréquemment
urbains, les ateliers de fabrication tendent encore à migrer
des plus grosses agglomérations vers les campagnes (et, bien
sûr, vers des pays moins développés). Outre
des niveaux de salaires plus élevés, les investisseurs
veulent éviter des surcoûts fonciers, des charges fiscales
plus élevées, des encombrements de circulation...
Il en résulte que les espaces ruraux, même éloignés
des centres urbains, constituent " un domaine marqué
proportionnellement plus que les grandes villes par le travail industriel
et ouvrier ".
Les services, facteur de vitalité
Un tiers des communes rurales ne cessent de voir leur population
décliner. Les autres maintiennent ou augmentent (parfois
spectaculairement) le nombre de leurs habitants en accueillant de
nouveaux résidents.
Dans le premier cas, le devenir de chaque service conditionne l'évolution
démographique du village. La fermeture de l'école,
de l'épicerie ou du bureau de poste est ressentie comme une
catastrophe irrémédiable, tandis que la mise en place
d'un point multi-services, une plus grande fréquence des
commerces ambulants ou l'amélioration des transports collectifs
constituent autant de ballons d'oxygène appréciés.
Dans le second cas, c'est la vitalité sociale des communes
qui dépend de la richesse des services existant localement.
Une offre insuffisante ou inadaptée en matière de
garde d'enfants ou d'activités périscolaires oblige
à chercher des solutions ailleurs. A l'inverse, l'ouverture
d'un commerce ne représente pas seulement de nouveaux emplois,
mais contribue également à accroître la qualité
de la vie locale. Ajouté à d'autres, cet argument
peut influer sur la décision d'un entrepreneur qui est en
train d'hésiter sur son lieu d'implantation.
Alors que les créations nettes d'emplois ne relèvent
désormais plus guère que du seul secteur tertiaire,
les territoires ruraux souffrent d'un handicap : par définition
moins densément peuplés que les villes, ils ont souvent
du mal à faire vivre en même temps une grande variété
de services de qualité. D'un autre côté, l'arrivée
de populations nouvelles (touristes, résidents secondaires
ou principaux, retraités...) se traduit le plus souvent par
l'apparition de nouveaux besoins solvables à satisfaire.
Alain CHANARD
(1) L'emploi rural, une vitalité cachée - sous
la direction de Nicole Mathieu - éditions L'Harmattan - collection
Alternatives rurales - 1995.
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Une économie
à la fois " post-agricole " et " post-industrielle
"
L'économiste Christian Fougerouse considère
que l'on peut commencer à parler d'exode rural dès
les débuts du XIXe siècle. Dans une première
phase, " les départs de la population rurale non-agricole,
artisanale en particulier, sont plus importants que ceux de
la population agricole ". Cette première dévitalisation,
qu'il qualifie de " déstructuration historique
des milieux ruraux ", a largement préparé
l'exode agricole qui allait suivre.
Le " redéveloppement " des territoires ruraux
suppose donc qu'ils se " re-structurent ". Cela
passe par un retour à la diversité des activités
qui y sont réalisées. Christian Fougerouse estime
qu'ils sont en mesure de le faire car l'entrée dans
une ère " post-industrielle " peut leur permettre
de valoriser certaines spécificités. En effet,
alors que " le mode de développement de type industriel
" repose sur " la concentration du capital, la parcellisation
du travail, la minimisation des coûts et la standardisation
des produits et des consommations de masse ", il existe
actuellement de nouvelles opportunités pour un "
mode de développement de type artisanal basé
sur l'atomisation, la polyactivité, le souci de l'accroissement
de la valeur ajoutée unitaire et la différenciation
qualitative des produits et des consommations personnalisés
".
Les territoires ruraux ont ainsi l'occasion de développer
une économie d'accueil combinant " temps libres,
patrimoines et mode de production artisanale ". L'affirmation
d'une telle stratégie fera peut-être qu'ils ne
seront plus considérés comme des espaces résiduels
soumis au bon vouloir (ou à l'indifférence)
des décideurs urbains.
Le renouveau rural. Dépendance ou autonomie -
Christian Fougerouse - éditions L'Harmattan - septembre
1996.
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Aide à domicile
et accueil socio-sanitaire
Apparues il y a un demi-siècle, les associations d'Aide
à domicile en milieu rural (ADMR) offrent un remarquable
exemple de " l'économie plurielle " préconisée
par certains (voir note de lecture page 16). En effet, ce
réseau fait travailler ensemble 100 000 bénévoles
et 38 000 salariés. " L'ancrage local des premiers
permet un bon repérage des besoins et un pilotage "fin"
de l'offre de services. La professionnalisation des seconds
garantit la qualité des prestations. Au final, la "gestion
de la proximité par la proximité" permet
de conjuguer bénévolat et création d'emplois.
" (1)
Il faut par ailleurs noter que l'aide à domicile répond
en particulier à un besoin croissant de prise en charge
des personnes âgées ou handicapées adultes.
En ces domaines, la France privilégie le maintien à
domicile. Toutefois, cette solution trouve ses limites quand
la dépendance devient trop grande. L'hébergement
dans la famille naturelle n'étant pas toujours envisageable,
deux réponses coexistent : les établissements
du type maison de retraite ou foyer-logement et les familles
d'accueil. Actuellement, douze mille de ces dernières
s'occuperaient de vingt mille personnes âgées
ou handicapées adultes. Dans leur immense majorité,
ces familles d'accueil vivent à la campagne.
Après avoir étudié ce qui se passe en
Haute-Garonne, le géographe Yves Negro affirme quant
à lui que le secteur sanitaire et social connaît
" un essor qui profite pleinement à l'espace rural
". Du fait de sa qualité de vie, de la stabilité
de sa main-d'oeuvre et, surtout, du faible coût de son
foncier et de son immobilier, le milieu rural est en effet
choisi de manière privilégiée pour l'implantation
de nouvelles structures d'accueil. Les postes ainsi créés
couvrent une large gamme de qualifications (entretien des
locaux, restauration, lingerie, soins médicaux et para-médicaux,
animation...). Ainsi, ce chercheur ne craint pas d'avancer
que " l'espace rural est le laboratoire, le lieu d'expression
de nouvelles solidarités sociales, et que c'est dans
ce secteur de l'assistance aux personnes âgées
ou physiquement dépendantes que résident les
gisements d'emplois ruraux de demain, plus que dans le secteur
du tourisme et des loisirs ". (2)
(1) Document préparatoire au colloque "Les
services au coeur du développement rural" organisé
à Nîmes en novembre 1996 (TRI 79 et 81).
(2) Economie rurale n°232 - mars-avril 1996.
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