Accueil familial : un enjeu pour le développement local
En complément du maintien à domicile et de l’accueil en
institution, l’accueil familial élargit la palette des choix
possibles pour la prise en charge des personnes manquant d’autonomie.
Alors que les besoins ne cessent de croître, le milieu rural
dispose en ce domaine d’atouts importants.
En nombre d’emplois, l’accueil en milieu rural de « populations
particulières » pèse autrement plus lourd que
le tourisme. Cette activité s’avère même essentielle dans
certains départements peu densément peuplés. L’exemple le plus
fréquemment cité est celui de la Lozère, dont certains affirment
qu’elle « survit grâce à ses 88 établissements pour
handicapés mentaux ». A une moindre échelle
territoriale, le premier employeur dans nombre de cantons ruraux est
une maison de retraite ou un centre médicalisé.
Il est en outre intéressant de constater que l’actuel
développement des établissements spécialisés dans ce type d’accueil
profite d’abord et avant tout aux espaces ruraux. Le géographe
Yves Negro s’est intéressé à ce phénomène en étudiant
comment évolue la répartition des maisons de retraite et des
foyers-logements dans le département de la Haute-Garonne (2). Il
ressort de ce travail que le milieu rural attire ce type d’établissements
du fait de sa qualité de vie, de la stabilité de sa main-d'oeuvre
et, surtout, du faible coût de son foncier et de son immobilier.
Yves Negro souligne par ailleurs que les emplois ainsi créés ne
sont pas saisonniers et qu’ils couvrent une large gamme de
qualifications, des agents d'entretien aux moniteurs éducateurs ou
autres soignants. Enfin, il affirme en conclusion que « l'espace
rural est le laboratoire, le lieu d'expression de nouvelles
solidarités sociales, et que c'est dans ce secteur de l'assistance
aux personnes âgées ou physiquement dépendantes que résident les
gisements d'emplois ruraux de demain, plus que dans le secteur du
tourisme et des loisirs ».
Et l’accueil familial ?
Les établissements représentent bien évidemment la partie la
plus visible de ce type d’activité. Toutefois, évalué à une
douzaine de milliers pour les seuls adultes (3), le nombre des
personnes accueillies dans une famille est loin d’être
négligeable. Cet emploi diffus souffre en fait de son manque de
visibilité. De plus, certains conseils généraux tiennent avant
tout à rentabiliser leur parc de maisons de retraite et d’établissements
spécialisés : tout autre mode de prise en charge est alors
ressenti comme une menace.
Pour autant, l’opposition entre les deux types d’accueil n’est
pas fatale. En effet, à l’occasion ou très régulièrement, des
maisons de retraite, des hôpitaux psychiatriques ou encore des
structures socio-éducatives confient des personnes dont elles
occupent à des familles d’accueil qui sont plus ou moins proches
géographiquement. Ainsi, des pensionnaires de ces établissements
bénéficient par ce biais de séjours de vacances dans certains
départements du sud de la France, ou bien de week-ends dans des
fermes proches ou encore de « séjours de rupture » de
quelques jours ou de quelques semaines...
Et, bien sûr, certaines personnes dépendantes préfèrent être
à demeure dans une famille d’accueil plutôt que dans une
institution. Il arrive dans ce cas que la situation s’inverse :
pour que ceux qui les hébergent puissent prendre quelques vacances,
les personnes accueillies passent parfois quelques jours ou quelques
semaines dans un établissement.
Dans le meilleur des cas, des conseils généraux sont ainsi à
même de proposer une large palette de solutions. Les personnes
suffisamment valides (et qui le souhaitent) bénéficient de
services à domicile afin de pouvoir rester chez elles. Les
personnes trop dépendantes ont quant à elles le choix entre divers
types d’établissements ou un accueil familial. Un parallèle peut
ainsi être fait avec le secteur du tourisme : loin d’être
forcément concurrentes, des formes différentes d’accueil peuvent
se conforter les unes les autres.
Vers des réseaux d’accueil ?
Il n’en reste pas moins que l’accueil familial est une
activité contraignante, difficile, mal reconnue. Pour améliorer
les conditions d’exercice de leur activité, des familles ont
entrepris de se regrouper au sein de réseaux plus ou moins formels.
Des groupes de parole permettent ainsi de mieux gérer des
difficultés relationnelles. Des activités communes ou des sorties
collectives mêlent plusieurs « accueillis » et
accueillants. L’équivalent d’un service de remplacement permet
de prendre à tour de rôle quelques vacances. Des actions de
formation se mettent en place. Des collaborations sont recherchées
avec le secteur socio-sanitaire local (médecins, infirmières,
kinésithérapeutes, aides à domicile, etc.).
Parfois aussi, les familles d’accueil cherchent à mieux faire
connaître leur activité à leurs voisins. Certaines ont par
exemple organisé des sortes de « journées portes
ouvertes ». D’autres ne manquent pas une occasion d’associer
leurs hôtes aux fêtes et aux manifestations du village. Ainsi, ces
hôtes ne sont plus seulement accueillis par une famille, mais par
un territoire qui leur reconnaît le droit à l’existence.
Alors qu’il semble être quelquefois honteux, l’accueil de
personnes vulnérables a tout intérêt à sortir ainsi d’une
certaine clandestinité. Après tout, est-il moins valorisant (ou
plus méprisable) de s’occuper de personnes âgées ou
handicapées ou encore de jeunes en difficulté d’insertion
plutôt que de touristes ? Alors que les besoins de prise en
charge ne pourront que continuer à croître dans les années à
venir, l’accueil familial a tout intérêt à mieux se faire
connaître et reconnaître. Il doit pour cela s’organiser plus
collectivement.
Alain Chanard
(1) Libération - 25 mai 1995.
(2) Économie rurale n°245-246 - mars 1996 - SFER - 16, rue
Claude Bernard 75231 Paris cedex 05.
(3) Actualités sociales hebdomadaires n°2065 - 3 avril 1998 -
14, bd Montmartre 75311 Paris cedex 09.
Mieux que le
tourisme...
Dans une synthèse récente (1), l’Inra et l’Insee
rappellent que « les espaces ruraux accueillent des
populations saisonnières qui viennent y séjourner en
villégiature, mais aussi des populations spécifiques qui sont
prises en charge et vivent dans des collectivités telles que
maisons de retraite, établissements pour enfants et adultes
handicapés ou inadaptés, établissements médico-sociaux
spécialisés en gériatrie, psychiatrie, traitement de l’alcoolisme,
établissements pénitentiaires, etc. »
L’Insee et l’Inra notent qu’« il
est difficile d’évaluer l’ensemble des emplois induits,
directement ou indirectement, par la présence de ces activités en
milieu rural » mais ils notent qu’en 1990, les seuls
emplois des établissements accueillant ces « populations
particulières » s’élevaient à 173 000 dans les « espaces
à dominante rurale » (dont 74 000 en « rural
isolé »). A la même date, les « emplois liés
aux activités récréatives et à l’hôtellerie-restauration »
(centres de vacances, campings, remontées mécaniques, offices de
tourisme...) n’étaient que 87 800 dans l’ensemble du pays, dont
33 800 dans l’espace à dominante rurale (19 800 en rural isolé).
Par ailleurs, alors que « les emplois
dans les établissements d’accueil pour personnes âgées, enfants
et adultes handicapés, etc., se sont accrus de moitié entre 1982
et 1990, passant de 450 000 à près de 700 000 au niveau national »,
la synthèse ceci : « la progression a été beaucoup
plus forte dans l’espace à dominante rurale que dans les autres
catégories d’espace : + 73% contre + 54% dans les communes
périurbaines et + 42% dans les pôles urbains. Les emplois dans ces
établissements représentent aujourd’hui 4% de l’emploi dans l’espace
à dominante rurale, contre 2,5% dans les pôles urbains, auxquels s’ajoutent
les emplois induits par la présence de ces activités en milieu
rural. »
(1) Les campagnes et leurs villes - éditions
Insee - 1998 - 204 pages.
|