En recherche de statut pour l'accueil social à la ferme
Un jeune, une ferme, une famille…
C'est en 1984 que Jean-Yves Saffray s'installe en Gaec à Sernon sur
Vilaine, dans une zone semi-urbaine. Aimant bien les contacts, refusant
d'être seulement paysan, au moment d'avoir à s'engager dans un gros investissement
et une activité purement agricole, il décide en 1994 d'emprunter une autre
voie : celle de l'accueil, et de l'accueil social plus particulièrement.
Il a choisi d'accueillir à chaque fois un ado (12-17 ans), pour des séjours
de 1 à 3 semaines.
" On fait de l'accompagnement. On sert de ce que l'on appelle "pôle affectif".
Les gamins qu'on accueille l'un après l'autre viennent par exemple des
banlieues parisiennes, ils sont sans projets, ont essentiellement des
problèmes familiaux et affectifs ; ce qu'ils recherchent c'est du relationnel
et de l'affectivité, en d'autres termes : être reconnus, entourés et surtout
écoutés…
On répond à leurs besoins par le biais de la découverte du fonctionnement
d'une exploitation et d'un troupeau, de la vie aux alentours de l'exploitation
avec le bourg, la ville… J'attache beaucoup d'importance aux relations
avec les gens d'ici. Il y a une acceptation de la part de ceux qui nous
entourent quant à cette activité d'accueil. Ce qui fait que lorsque l'on
est invité, ça ne pose jamais de problème ; le jeune est intégré, cela
fait partie de sa reconnaissance. Éduquer est un bien grand mot. Je cherche
à faire connaître au jeune ses limites, en lui faisant découvrir notre
quotidien.
Globalement je peux intéresser les jeunes avec une multitude de choses
sur l'exploitation même : à partir de la vache il y a le lait, la traite,
la génétique, la généalogie ; et il y a le tracteur, la mécanique, le
bricolage… De plus, on partage la vie à la maison. On est donc en droit
de demander un minimum, ne serait-ce que mettre le couvert. Et puis on
discute musique, on joue au ping-pong… Le relationnel est au coeur de
mon projet pédagogique.
En plus, il y a l'intéressement. Je demande au jeune de travailler, dans
une certaine mesure et moins qu'un stagiaire. Pour ne pas sombrer dans
l'exploitation d'une main d'oeuvre gratuite, j'ai défini un intéressement
à la journée. A la fin de la journée ou du séjour, on fait chacun nos
comptes en fonction de ce qu'il a fait ou n'a pas fait, et on compare.
En général, ça marche. C'est important de donner une valeur au travail
fourni. Fatalement ils seront amenés à travailler ou à faire de petits
boulots pour gagner leur vie. Pour ça, à mon avis, c'est une approche
intéressante vis-à-vis de l'argent.
Aujourd'hui j'ai des retours par rapport à ce qu'on fait : on me dit que
J. a un projet, que L. s'est complètement désintoxiqué de la télé, et
puis j'observe que tel autre repart avec des adresses de copines en poche…
C'est pas grand chose, mais ça compte.
On ne peut pas accueillir 365 jours par an dans un projet comme le nôtre.
Il est indispensable de pouvoir se ressourcer, pour retrouver de la dynamique
et une motivation pour le jeune qui arrive, pour ne pas tomber dans la
routine : en accueil social, il n'y a rien de pire… Nous ne voulons pas
devenir des "consommateurs de placements", mais faire passer le même message
qu'en agriculture : faire de l'accueil de qualité.
J'ai démarré en envoyant mon projet à tous les éducateurs que je connaissais.
En arrivant chez nous, l'éducateur sait déjà dans quelle maison il met
les pieds. Une discussion s'organise avec lui autour du futur accueilli
et de ses problèmes. A la fin du séjour je fais un rapport à l'éducateur,
soit par écrit, soit face à face et devant le jeune : pour lui je joue
la transparence, il sait ce que je vais dire.
La formation Accueil Paysan, qui est même agréée par le ministère Jeunesse
et Sports pour délivrer le BAFA, m'a beaucoup aidé. Je continue à me former.
Le fait d'être en circuit et de se voir régulièrement nous permet d'être
auto-critique et de s'auto-corriger.
Il y a d'abord eu une période d'essai, durant laquelle je ne savais pas
si cela allait convenir à ma famille. Même si le jeune m'accompagne du
matin au soir pour qu'il ne soit pas à la charge du reste de la famille,
celle-ci est tout de même au centre de ce type d'accueil…
On a d'ailleurs fait un investissement pour l'accueil, de façon à ce que
chacun de nos enfants et chaque accueilli ait sa propre chambre. Pour
mes enfants, selon les jeunes, soit cela accroche très vite, et alors
tout baigne, soit c'est l'indifférence… mais il n'y a jamais eu de conflits
!
Il me semble que l'accueil a redynamisé nos relations familiales, entre
parents et enfants et dans notre couple. Mes enfants ne se plaignent plus
de peu partir en vacances : en fait, l'accueil nous apporte un peu de
sel dans la vie… !"
Le rôle de l'association
dans les pratiques d'accueil social
- coordonner et orienter les demandes de placements, diffuser auprès
des organismes de placement une plaquette présentant chaque lieu d'accueil.
Les adhérents conviennent d'une tarification commune, et se relaient lorsqu'ils
ne peuvent pas faire face.
- organiser la formation continue des adhérents : 3 jours par an, pour
se donner des temps d'évaluation avec l'appui de psychologues.
- jouer un rôle d'interface entre l'organisme de placement et la famille
d'accueil en cas de problème.
- enfin, être en contact permanent avec les services sociaux pour faire
avancer la reconnaissance des compétences des accueillants, des spécificité
de leur accueil.
L'accueil social : quelques repères en vue d'un statut
"Nous ne voulons pas devenir des "consommateurs de placements", mais
faire passer le même message qu'en agriculture : faire de l'accueil de
qualité." En effet, comme il revient moins cher à l'administration, le
risque est grand de voir ce type de placement familial se développer sans
réelles garanties sur son contenu et sa portée. Prenant appui sur une
étude nationale réalisée par l'A.F.I.P. (Association pour la Formation
et l'Information Paysanne et rurale) sur l'accueil social ou thérapeutique
en milieu rural*, Jean-Yves SAFFRAY milite donc aujourd'hui pour faire
avancer l'idée d'un véritable statut de l'accueil social tel qu'il est
pratiqué dans des fermes Accueil Paysan. C'est dans cet objectif que s'inscrit
son article ci-dessous.
Beaucoup d'adhérents à Accueil Paysan ont commencé et trouvé leurs motivations
en accueillant des enfants ou des jeunes à la journée ou en week-end.
Au départ, cela se fait souvent dans un esprit relationnel ou pour rendre
service. Quand ces accueils deviennent plus durables, quand nous demandons
un agrément, une rémunération, l'esprit n'est déjà plus le même. Cela
devient une activité où on retrouve les problèmes d'agrément, d'investissement,
de structure, de statut, de fiscalité, d'assurance et de formation.
Partant de l'expérience d'Accueil Paysan Ile-et-Vilaine où une vingtaine
de familles pratiquent cet accueil social et familial, il nous paraît
important de clarifier cette activité en sachant que ce n'est qu'une ébauche
qui demande à être travaillée.
Suivant l'âge et les publics, les activités et le suivi seront différents.
Il faut également différencier les interlocuteurs, entre les parents qui
mettent leurs enfants en vacances, l'aide sociale à l'enfance qui pratique
des mises au vert et des séjours de rupture, le placement judiciaire,
ou le placement thérapeutique lié au handicap mental ou moteur.
Ce qui ne donne pas moins de 20 formes d'accueil, avec pour chacune d'entre
elles une approche et une relation différentes, qui demandent une compétence
particulière afin de répondre à la demande. Il y a déjà les accueils où
l'animation est primordiale, et ceux où l'éducatif et le relationnel seront
mis au premier plan. Il est donc important lors des projets de se fixer
des limites en nombre et en capacité d'accueil.
L'accueil est donc un métier. Nous pouvons d'ores et déjà définir non
pas une démarche à suivre, mais des mises en garde afin que l'accueil
soit réussi.
Les relations avec les éducateurs
Leur métier est difficile. Ils sont souvent débordés et parent au plus
pressé. Ils sont tenus d'appliquer des décisions administratives ou judiciaires
tout en s'occupant des relations avec les enfants et les parents, quand
ils n'ont pas les problèmes matériels à régler (les horaires de train,
le linge...). Un éducateur a parfois jusqu'à 40 jeunes en charge.
Quand un éducateur téléphone à une famille pour placer un jeune, il aura
tendance à minimiser ses points faibles. C'est à nous de poser les bonnes
questions : problèmes de l'enfant, troubles du comportement, violence,
vie en groupe, durée de l'accueil, ce qu'il en attend. A nous aussi de
décrire succintement notre structure, nos activités, etc...
Il est souhaitable que ce soit l'éducateur qui amène le jeune. Cela permet
d'approfondir l'entretien téléphonique, d'exposer les règles de vie de
la maison et de faire découvrir l'exploitation.
Les relations avec l'accueilli
En accueil social, il est bon dans un premier temps de se mettre au niveau
scolaire et culturel du jeune, de se rapprocher de son monde (musique,
cinéma, lecture...). Cela permet de le connaître un peu mieux et de se
placer en termes non pas d'autorité mais de partenariat, pour acquérir
sa confiance en développant une relation franche et cordiale.
Peu à peu, s'il se sent bien, il approfondira en se livrant sur son passé.
A nous de comprendre son parcours (qui n'est pas toujours facile) et de
lui redonner envie de s'en sortir, par le biais de l'école ou du travail.
Nous devons positiver un avenir qui lui parait bien noir, se servir de
ses échecs ou difficultés pour le motiver.
L'apport de l'exploitation
Il est difficile de définir avec précision ce qu'apporte l'exploitation,
même si son rôle est primordial. C'est d'abord l'espace, les couleurs,
un changement de monde. Il n'y a pas de tours de béton, moins de circulation,
pas de feux rouges. C'est une vie plus en lien avec la nature, du lever
au coucher du soleil. Ils ont souvent perdu le sens du rythme d'une journée.
Leur relation aux animaux est souvent très forte. Les animaux leur permettent
de reporter ou de combler leur manque. Pouvoir caresser, embrasser un
veau ou un lapin est quelque chose qu'ils ne peuvent pas faire en ville.
C'est aussi un bon moyen d'aborder les problèmes de la vie à travers celle
des animaux : durée de vie, production, sexualité.
Il y a la vie de famille : nous mangeons ensemble à heure régulière,
sans télé, nous nous écoutons, nous nous parlons ; beaucoup de jeunes
ne connaissent pas ces moments. La relation familiale leur fait découvrir
une "vraie famille" ou chacun est reconnu et écouté. Quelque fois, c'est
tout simplement ce qu'ils recherchent.
Travailler localement et en réseau
L'étude réalisée par l'AFIP souligne qu'un statut et la reconnaissance
de ce métier font actuellement défaut pour cette activité. L'accueil demande
une présence permanente, et aussi une surveillance quasi permanente. Comment
dans ces conditions statuer sur ce métier (congés payés, ASSEDIC, retraite...)
? Pourtant l'accueil en milieu rural est reconnu pour ses qualités d'insertion
dans un environnement donné et aide à recréer des liens.
Mais le manque de statut rend difficile l'organisation d'associations
ou de réseaux et crée donc un manque d'interlocuteurs auprès des institutions.
C'est au niveau départemental d'abord que se joue cette reconnaissance
de notre travail. Aussi avons-nous aujourd'hui besoin que tous ceux qui,
ailleurs et partout en France, pratiquent l'accueil social nous rejoignent
dans cette réflexion, de façon à créer un réseau qui milite et avance
sur ces questions.
En s'organisant, par la recherche d'un statut, la clarification des conditions
d'exercice, en structurant l'offre, en établissant des partenariats, des
chartes de qualité et un cahier des charges, l'accueil familial présentera
aussi un intérêt en termes de développement et d'aménagement du territoire.
Jean-Yves Saffray,
Accueil Paysan Ile-et Vilaine.
* étude réalisée dans le cadre du programme
européen NOW, et disponible auprès d'Accueil Paysan Ile-et-Vilaine.
Contact :
Accueil Paysan Ile-et-Vilaine,
3, square Ludovic Trarieux, 35200 Rennes.
Tel. : 02 99 86 01 01. Fax : 02 99 23 30 12 13.
in Alternatives Rurales n° 67, 05/98. Préfaucon 38710 Mens.
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