Porteurs de projets et pouvoir : comprendre
les stratégies des élus.
Etude réalisée par Sophie Vial
Un maire gestionnaire
Un maire aménageur
Un maire leader
Un maire développeur
Sophie Vial, titulaire d'un DESS
en développement local, nous propose une grille d'analyse des élus que
tout porteur de projet, dans n'importe quelle zone rurale, peut s'approprier
pour prospecter une commune d'accueil.
Pourquoi cette typologie, et quelle est son importance ?
Pour Sophie Vial, bien souvent ce qui apparaît significatif n'est pas
la situation réelle de la commune, mais plutôt la façon dont le maire
conçoit son rôle, la représentation qu'il se fait de ses ressources et
enfin le mode par lequel il s'inscrit dans le jeu politique.
Bref : on ne peut pas rendre compte d'un territoire à partir des seuls
critères quantitatifs comme la démographie ou l'activité économique. Une
des clés fondamentales de compréhension du territoire est de s'interroger
sur la manière dont les hommes gouvernent le local.
Comment reconnaître...
...un maire gestionnaire
C'est celui qui est devenu maire "parce qu'on a insisté". Il n'était
"pas très chaud" et qui regrette parce que c'est "beaucoup d'embêtement
pour pas grand chose".
Il se limite à maintenir l'existant, parce que "le budget de la commune
n'est pas épais". Le principal projet évoqué, souvent, est "l'assainissement".
Sa vision de l'avenir ? Fataliste : "j'ai bien peur que d'ici 10 ans
il y ait plus de genêts que de vignes". "Quant aux nouveaux, "ils
n'ont pas envie de se mélanger avec les gens du pays. Qu'est ce que vous
voulez qu'on fasse ? On ne va pas les forcer à sortir de chez eux".
Le tourisme ? "Qu'est ce que vous voulez que ça nous apporte ? A part
le passage des voitures".
Le maire gestionnaire conçoit donc son rôle a-minima, il ne voit pas comment
sa fonction lui permettrait de soutenir une initiative. Au contraire,
initiative est souvent synonyme de risque : "Un jeune a voulu ouvrir
un restaurant, il était du village et je n'ai pas voulu l'encourager à
faire une bêtise". Porteurs de projets, passez votre chemin !
...un maire aménageur
Il dit s'inscrire dans la continuité de son prédécesseur mais on peut
discerner chez lui un désir de changement :"On a pris la suite d'une
génération, celle de nos parents. On se rendait compte qu'il fallait faire
évoluer les choses". Cependant les responsabilités croissantes alourdissent
son emploi du temps et limitent d'autant sa capacité à réaliser son action
communale. Il a conscience que pour faire bien se pose la question de
la disponibilité. "Les lois de la décentralisation ont fait que tout
a changé, avant le maire avait à faire avec le sous-préfet et le percepteur
tandis qu'aujourd'hui on a à faire au Conseil Général, au Conseil Régional,
à la Communauté de Communes. C'est une évolution en emploi du temps et
en responsabilités. Je suis occupé à mi-temps à la mairie, heureusement
que j'ai des employés dans mon entreprise". Un autre : "C'est de
plus en plus compliqué, il faudrait être à la retraite pour faire tout
ce qu'il y a faire". Le maire aménageur a un mode de gestion communale
qui est certes traditionnel, mais il est au courant des différents programmes
lancés et il sait s'y raccrocher. Il sait saisir les opportunités plutôt
qu'élaborer une stratégie : "On va remettre en état un bâtiment communal
grâce à l'OPAH lancée par la ville de Lodève". "On aménage des
sentiers de randonnées dans le cadre des 1% paysager autoroutier... On
n'a pas de projet touristique, ça ne nous intéresse pas". Ses actions
relèvent de l'aménagement et de l'équipement, leur but est d'embellir
le village car le développement signifie améliorer le cadre de vie et
"faire en sorte que le village ne meure pas". Pourtant il a pu
observer "une forte demande de gens qui veulent venir habiter ici"
mais il s'avoue impuissant face au manque de potentiel d'accueil matériel
de sa commune !
Le maire aménageur a souvent le sentiment d'être plus proche des habitants
que ne l'a été son prédécesseur, mais il reste un piètre innovateur en
terme de communication. Il juge la population plus intéressée mais pas
au point de l'associer concrètement aux projets communaux. Il est plus
sensible aux initiatives locales et il fait preuve d'une certaine capacité
d'intervention : installer un transformateur chez un jeune agriculteur,
ouvrir un chemin pour un autre...
Mais gare ! "Il y a eu un projet de boulangerie, je lui prêtais un
local communal... Mais il n'était pas assez entreprenant". "ça m'intéresse
à condition que ce soit des porteurs de projets sérieux. Il y a des choses
qui ne sont pas possibles... Par exemple élever des chèvres. Pour trouver
un projet cohérent ce n'est pas facile".
En bref le maire aménageur oscille entre tradition et modernité. Il fait
preuve d'une certaine capacité d'action mais celle ci reste limitée par
son manque d'innovation et de capacité stratégique. Sa connaissance des
réseaux et son implication lui ont permis de faire évoluer son mode de
gestion locale. Les initiatives soutenues doivent néanmoins répondre à
l'idée a-priori qu'il se fait d'un "bon" projet ; le maire intervient
mais il se positionne en censeur, avec des critères bien à lui d'éligibilité
des projets...
...un maire leader
Notable, il est maire soit par conviction politique, soit par tradition
familiale. Il remplit sa fonction avec dévotion et passion. "J'ai été
élu pour faire en sorte que ça ne devienne pas un village abandonné".
Il vit les lois de la décentralisation de manière positive. C'est un maire
plus autonome, plus responsable et porteur d'enjeux qui dépassent le cadre
de sa commune. Il avoue que les préoccupations d'une gestion classique
de la commune ne l'intéressent guère. Pour lui les enjeux sont ailleurs
et pour y répondre il est obligé de dépasser le simple cadre de sa fonction
: "le maire a sa place dans l'action économique, dans la lutte contre
le chômage même si ce ne sont pas ses attributions légales." "Ce
n'est pas la peine d'être maire si c'est (pour) comme en 1914 (...) reboucher
des trous sur les chemins".
Mais les projets restent peu novateurs : installer une zone artisanale,
accroître la capacité d'accueil touristique, agrandir le périmètre constructible.
Ils se réfèrent davantage à des procédures incitatives extra-locales (Etat,
Europe...) qu'à une action publique qui, à partir des ressources et contraintes
de la commune anticipe les transformations prévisibles et souhaitées du
territoire.
Ses principaux atouts, c'est sa maîtrise du système d'action local et
sa grande connaissance des réseaux politiques et institutionnels. Pour
soutenir une initiative locale il n'hésite pas à jouer de son réseau de
relations : "On a un jeune qui a voulu s'installer... alors je suis
intervenu au niveau de la chambre d'agriculture". Attention tout de
même, l'engagement politique de ce maire leader l'empêche d'appréhender
vraiment la définition d'un projet de territoire. La géométrie du territoire
dépend d'abord des solidarités politiques existantes du maire : ses réseaux
institutionnels et politiques forment un système relativement fermé où
c'est le territoire qui fait le projet et non le projet qui va faire le
territoire.
...un maire développeur
Quelque soit son âge, voilà un maire dynamique récemment élu et prêt
à tout entreprendre pour développer sa commune. "Mon objectif c'était
de relancer le village, sortir les gens du pessimisme, leur ouvrir les
yeux : vous avez un potentiel et il peut se passer des choses". Il
a une réflexion prospective du potentiel communal : "On a perdu de
la population mais maintenant les gens reviennent. Nous on a anticipé,
on a réhabilité..." "Je préfère d'abord repeupler le centre du
village plutôt que créer une verrue avec des gens qui ne participent pas
à la vie du village". Lui sait que communiquer pour informer ne suffit
pas, et que la population doit être mobilisée pour qu'elle se sente concernée
: "Il y a le bulletin municipal, l'affichage public, le téléphone arabe,
l'employé communal qui a un rôle important à jouer puisqu'il est en contact
au quotidien avec la population et puis chaque conseiller municipal a
un rôle d'électron... " "Il faut réunir les gens, il faut leur
donner des projets, des idées et leur donner l'envie de faire quelque
chose. C'est un peu du management..." Il sait comment mobiliser les
gens : "il faut qu'il y ait une fréquence régulière d'événements sur
la commune pour ne pas lâcher la pression, pour que les gens ne se perdent
pas de vue". "Je suis très apprécié par mes discours parce que
j'ai cette mémoire du village et j'essaie d'y mettre une note, j'évoque
un quartier, une personne symbole...".
Il est très exposé à la critique mais il l'accepte : "On a changé
les habitudes et ça ne plaît pas trop, ça fait peur à beaucoup de gens...
Moi je suis jeune, dynamique, j'ai un autre regard sur les choses. Je
passe outre les coups de couteau et les bâtons dans les roues."
Le soutien aux initiatives locales prend ici une toute autre dimension
; ce n'est pas une aide ponctuelle auprès de tel ou tel porteur de projet
qui est venu se présenter. C'est l'élu qui est à la base de l'initiative.
Il identifie les personnes ressources pour son action et il les intègre
à son projet en faisant jouer le multipartenariat.
"Il y a de moins en moins de viticulteurs et de plus en plus de terrains
en friche, donc si on ne se bouge pas la cave coopérative va fermer. Avec
le nouveau gérant de la cave on a relancé une dynamique, on a créé une
nouvelle cuvée. On leur a fait comprendre que s'ils allaient vers une
politique qualitative, ils auraient plus de revenus. La vente en bouteille
cachetée leur permet une plus value sans que la production ait augmenté".
Enfin, le maire développeur est fortement impliqué dans l'intercommunalité,
et regrette ses limites en matière de projet de territoire.
Bref : le maire développeur se distingue par sa vision stratégique. Chaque
action s'intègre dans un projet global, déterminé en fonction d'une réflexion
prospective qui prend en compte les ressources et les contraintes de la
commune, et qui anticipe les transformations prévisibles ou souhaités
du territoire. De caractère entreprenant il a une capacité d'expertise
de part sa formation ou son expérience.
Mais, sérieusement : où peut-on se le procurer ? !
Les élus rencontrés pour cette étude
Il s'agit de 22 maires et 1 adjoint, représentant 23 des 24 communes
du Lodévois-Larzac. 3 catégories socioprofessionnelles dominent : les
retraités (50%), les viticulteurs (22%) et les fonctionnaires (18%). 11
maires ont plus de 60 ans (le plus âgé a 74 ans). 4 ont entre 50 et 60
ans, 6 ont entre 40 et 50 ans. 1 seul a moins de 40 ans (29 ans).
Tous sont originaires de la commune dans laquelle ils occupent leur fonction.
Seuls 2 d'entre eux "ont pris" la mairie parce qu'opposé à leur prédécesseur.
Aux dernières élections municipales, 41% des maires ont été renouvelés.
En général, la transmission du mandat s'est faite dans la continuité et
la plupart avait déjà un mandat électif en tant que simples conseillers.
La moyenne d'âge des maires renouvelés se situe autour des 50 ans. Seuls
3 maires ont une appartenance politique affichée. 70% des maires ont déclaré
être plutôt de gauche.
Quant à vous dire, parmi ces élus enquêtés, combien sont des maires gestionnaires
ou des maires développeurs, ça, c'est une autre histoire !
"Bien évidemment, cette classification n'est pas rigide. Il est possible
qu'un maire soit tour à tour gestionnaire et développeur.
Souvent un maire obéit à des logiques de groupes de pression liés aux
appareils politiques. Ceci se vérifie dans le cadre de la mise en place
des syndicats intercommunaux et de l'intercommunalité ! Et cette lecture
est difficile, car ces politiques de développement ne s'affichent jamais
de façon claire.
Une fois repéré à quel type d'élu il a à faire, il reste au porteur de
projet un important travail de pédagogie à réaliser -(rencontres avec
le(s) élu(s)- expliquer son projet... etc...). C'est par cette mise en
relation qu'un maire peut endurer dans ses conceptions de son rôle d'élu."
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