Je ne passerai pas à la trappe
par Pascale Roze ¤
ECRIRE Le Chasseur Zéro m'a demandé deux ans. Avec de nombreuses interruptions, des découragements, le sentiment que je n'arriverai jamais à être complètement juste par rapport à l'intuition qui m'habitait, des exitations et des bonheurs très forts. Un jour tout est fini. Le livre est sous presse. Voilà la rentrée où vous sortez. Vous disposez de deux mois pour passer à la trappe ou laisser une trace. C'est cette compression du temps qui me frappe le plus. Moi, je voudrais offrir à mon livre le temps du jour et de la nuit, le temps qu'il fait, le temps qui chemine. Je voudrais des dieux qui retiennent les heures, comme Athéna retint l'arrivée de l'aube pour permettre à Ulysse et à Pénélope de jouir plus longtemps de leurs retrouvailles. L'olympienne économie, elle, serait plutôt pressée de me foutre à la poubelle si à minuit sonnant, mon Chasseur Zéro n'a pas fait ses preuves. Aussi, c'est d'abord dans la peur que j'ai vécu cette rentrée.
J'ai été folle de joie quand j'ai su que j'étais sur les premières listes du Goncourt et du Fémina, quand j'ai lu l'article de François Nourissier dans Le Point. C'était comme si ce temps compressé lançait soudain des éclairs. Alors non, pour cette fois, je ne passerai pas à la trappe.
Mais je n'aime pas le combat, je n'ai aucune pugnacité et en dépit de ma joie, je suis effrayée des milliers de mots qui vont bientôt mourir dans les caniveaux et dont je ne serai pas, du moins pas cette fois-là. Où sont les lois de l'échec et de la réussite ? Merci à mon éditeur, ça je peux le dire en toute certitude. La rentrée est un temps sans douceur. C'est un boyau d'étranglement. Moi j'aime la douceur même si mon livre ne le laisse pas supposer. Et je trouve que la lecture d'un livre fut-il bouleversant- doit être un temps de douceur et de méditation. Je voudrais qu'on offre ce temps-là à mon livre.