Entretien-cinéma

Alfred Eibel

Françoise Sagan, née en 1935, romancière et auteur dramatique, a connu de nombreux succès : «Bonjour tristesse» (1954), «Un certain sourire» (1956), «Dans un mois, dans un an» (1957), etc. Une carrière littéraire fulgurante qui se confirma dans le temps et fit de la dame un personnage de la scène culturelle française.
Un matin, Alfred Eibel, chroniqueur, a rencontré la dame et le personnage.
La dame habitait chez le personnage et vice-versa.


Françoise Sagan
Propos recueillis par Alfred Eibel




Hall d'immeuble
Alfred Eibel : Bonjour
La dame-Françoise Sagan (surprise) : Bonjour
Alfred Eibel : Nous avions rendez-vous ce matin pour un entretien sur le cinéma.
La dame-Françoise Sagan : Mon Dieu, je vous avais oublié.
Alfred Eibel : j'ai sonné, il n'y avait personne.
La dame-Françoise Sagan (étonnée) : Vous êtes sûr ?
Alfred Eibel : J'ai sonné deux fois.
La dame-Françoise Sagan : Bizarre. Elle a dû partir faire une course.
Alfred Eibel : Une amie à vous ?
La dame-Françoise Sagan : Oui, un écrivain célèbre qui n'aime pas qu'on la dérange. Ne vous inquiétez pas, je répondrai à sa place.
Alfred Eibel : Vous êtes bien aimable.
La dame-Françoise Sagan : Je vous en prie.
...


Abécédaire incomplet et propos décousus sur le cinéma

Françoise Sagan
Photo Ulf Andersen

A comme Anatole, Anatole Litvak, réalisateur.
La dame-Françoise Sagan
- Anatole, c'est un ami à moi. Il m'a montré le découpage de «Aimez-vous Brahms ?». Dans le film, il y a une scène de boîte de nuit où l'on me voit en train de danser, de la figuration intelligente, on me voit une seconde. Ceci dit, je ne suis jamais intervenue sur l'adaptation de mes romans.
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- La raison pour laquelle des metteurs en scène étrangers se sont intéressés à mes romans est, je suppose, bassement financière. Mes éditeurs possédaient les droits cinématographiques de mes livres et préfèraient les vendre à des gens qui payaient une grosse somme plutôt qu'à des gens qui payaient moins bien. Ils préfèraient donc les vendre à des américains qu'à des français.
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- Le film de Preminger (Bonjour tristesse) est «très américain» mais pas mal du tout, tout à fait honnête, sensible comme le film de Litvak. Par contre, j'ai trouvé «Un certain sourire» (réalisé par Jean Negulesco) épouvantable. Je l'ai vu par hasard au cinéma. J'en suis ressortie au bout de dix minutes.
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- Ai-je eu le sentiment que mes livres ont été trahis ? Je ne le pense pas. Le film, c'est une création autonome, c'est donc autre chose. Evidemment on est partial au départ, on n'est pas bon juge, il faut bien le dire.


B comme Beauregard, Georges Beauregard, producteur
La dame-Françoise Sagan
- J'ai été amenée à travailler sur Landru par l'entremise du producteur Georges Beauregard. C'était un homme formidable, intelligent, il était à prêt à faire des galipettes pour trouver de l'argent. C'était un producteur qui avait une véritable passion pour son métier.
Beauregard souhaitait absolument que je travaille pour lui. Il était très intéressé par une collaboration avec Claude Chabrol. Il était question de faire une vie de George Sand. On s'est retrouvés chez moi avec Chabrol. À la longue, parler de George Sand nous barbait. Puis, Chabrol m'a dit tout à trac : «Si on faisait Landru ?» J'ai répondu : «Quelle bonne idée!» Finalement, on a déclaré à Georges de Beauregard qu'on voulait tourner une vie de Landru. Il a répondu : «Ah, bon!» Voilà comment cela s'est passé, le plus simplement du monde.


C comme Chamade, publié en 1965, ou Cavalier, Alain Cavalier, réalisateur
La dame-Françoise Sagan
- Je connaissais Alain Cavalier depuis longtemps. Il voulait faire ce film d'après mon roman mais il lui manquait l'argent. On a fini par trouver un producteur qui nous a financé. J'y ai collaboré de façon beaucoup plus approfondie que sur Landru. On a tourné le film ensemble dans le midi pendant l'été, c'était dur.


D comme De quoi s'agit-il ?
Françoise Sagan-Le personnage
- Décidément, dès que je m'absente, tout le monde en profite. Ragots et compagnie.
Alfred Eibel : «Bonjour».
Françoise Sagan-Le personnage : «Qui est ce Monsieur ?»
La dame-Françoise Sagan : «Un chroniqueur».
Françoise Sagan-Le personnage : «Un chroniqueur!»
La dame-Françoise Sagan : «Oui, du Chroniqueur».
Françoise Sagan-Le personnage : «Ah! bon. Et de quoi s'agit-il ?»


E comme Écrivains
La dame Françoise Sagan
- Les jeunes qui se lancent pour faire un film pensent qu'ils sont capables de faire tout eux-mêmes. Très souvent, ils n'ont pas les épaules assez solides. C'est la raison pour laquelle on ne se rappelle pas un prénom ou un personnage de leurs films, on ne se rappelle pas une seule réplique. On ne se rappelle de rien.
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- On ne cesse de crier qu'il y a une crise du scénario, une crise de sujets, ce qui est parfaitement faux. Il suffirait qu'on s'adresse à des auteurs, des gens dont c'est le métier d'écrire des histoires. Les auteurs ne peuvent quand même pas aller dans les studios en disant : «Donnez-moi du travail!». Mais on s'adresse toujours à la femme du producteur ou à une petite copine. Ça ne peut pas marcher. Il faut de véritables sujets.
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- Les écrivains ne sont guère sollicités.


E comme Encore ou comme États-Unis
La dame Françoise Sagan
- Dans les films américains, qui sont ce qu'ils sont, il y a toujours une histoire, une intrigue. Il faut qu'il y ait une intrigue et des héros. Des histoires où le spectateur peut se reconnaître ou au contraire complètement s'évader. Le succès de James Bond en fournit la preuve. Personne n'a pensé être James Bond, mais James Bond fait rêver ; mais on peut faire autre chose que James Bond...


F comme Faits divers
La dame Françoise Sagan
- Je me souviens avoir payé des impôts sur une paie non reçue. C'était à propos d'un film que je devais faire avec Alexandre Astruc en 56-57. Julliard, mon éditeur de l'époque, était fasciné par cette histoire.
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- J'ai tourné un court métrage qui dure dix minutes. «Encore un hiver». Trois jours de tournages. J'ai même obtenu à New York le prix du meilleur court métrage. D'ailleurs, c'est à la suite du succès de ce petit machin que le pauvre Beauregard a produit «Les fougères bleues» qui fut un flop.
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- La seule fois de ma vie où j'ai accepté de présider un jury, pour le Festival de Cannes 1979, je m'en suis mordue les doigts... Je servais de paratonnerre... Le jour des résultats, j'ai quitté le jury...


G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T comme Télévision
La dame Françoise Sagan
- Il est évident que la télévision n'a pas arrangé le cinéma.


V, W, X, Y, Z comme...
Françoise Sagan-Le personnage : «Barbant cet abécédaire».



Propos recueillis par Alfred Eibel





Contacts© Le Chroniqueur, N°0, Septembre 1996, Paris.