| La recherche et l'université s'engagent |
La recherche agricole et ses utilisateurs :
un mouvement historique de rapprochement (Réflexions et propositions du Cirad)Depuis de nombreuses années, la recherche agricole internationale a compris qu'elle ne pouvait plus s'auto-programmer de manière technocratique et a entrepris de se rapprocher de ses utilisateurs. Des méthodes de travail nouvelles ont été mises au point pour mieux appréhender le fonctionnement des systèmes de production, en préciser les possibilités d'évolution et définir, en situation réelle, les besoins de recherches qui pourraient permettre les évolutions souhaitées.
Ces méthodes nouvelles ont fait leurs preuves. Mais elles sont restées d'utilisation limitée. Et de nombreuses institutions de recherches se sont contentées d'afficher des slogans affirmant leur souci de placer le paysan au centre de leurs préoccupation, sans que cela entraîne un bouleversement dans leurs modes de travail.
La situation est très différente aujourd'hui car ce sont les évolutions scientifiques elles-mêmes qui rendent ce rapprochement indispensable. Le propos peut être illustré par deux concepts qui sont aujourd'hui au centre de la réflexion agricole internationale : ceux de révolution doublement verte et d'écorégionalité. La révolution doublement verte est une réponse par anticipation aux risques de dégradation à long terme de la situation alimentaire mondiale et des ressources naturelles.
La première révolution verte, fondée sur l'introduction de techniques intensives de production - nouvelles variétés de riz et de blé à haut rendement, engrais et produits phytosanitaires - et favorisée par des politiques économiques volontaristes, a permis aux pays asiatiques de faire face à l'accroissement rapide de leurs besoins alimentaires.
Aujourd'hui, cependant, elle s'épuise : les rendements plafonnent, pour des raisons incomplètement identifiées, alors que les limites biologiques sont loin d'être atteintes.
Ailleurs dans le monde, la révolution verte a obtenu des succès, mais beaucoup de régions ne l'ont pas encore connue. C'est le cas de l'Afrique, pour de nombreuses raisons : milieux naturels souvent potentiellement peu productifs, diversité des systèmes de production, demande sociale diffuse, faiblesse des infrastructures, institutions récentes non stabilisées. Seule la “révolution blanche”, celle du coton, y a été réussie, créant des revenus et stimulant l'agriculture vivrière.
L'Asie comme l'Afrique vont pourtant devoir produire beaucoup plus. La nouvelle révolution agricole qui s'impose devra reproduire les succès de la première révolution verte en intégrant une dimension nouvelle : l'obligation de protéger les ressources naturelles de la dégradation pour aboutir à un renouvellement permanent des écosystèmes cultivés. On notera du reste que la notion de “durabilité” ou de viabilité n'est pas autre chose que la conception ancienne de l'agriculture, qui soulignait la nécessité de maintenir la fertilité des terres pour transmettre le capital aux enfants.
C'est parce qu'elle devra associer productivité élevée et viabilité écologique que la nouvelle révolution est dite “doublement verte”. Fondamentalement destinée à réduire la pauvreté et l'insécurité alimentaire, elle ne s'appuie plus sur des bases purement techniques. Elle doit partir de la demande des populations pauvres, créer des emplois pour ceux qui n'ont que peu ou pas de terre, s'occuper autant des petites exploitations que des autres, de l'ensemble des régions agricoles et non plus seulement des régions à potentiel élevé. Elle doit impliquer fortement les politiques agricoles de façon à créer, à toutes les échelles, des environnements économiques favorables.
Le concept d'écorégionalité, développé par le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (Gcrai) dans le cadre de sa réflexion sur la réforme des centres internationaux, trouve parfaitement sa place dans la perspective de la révolution doublement verte. Le Gcrai le définit comme “la mise en œuvre en partenariat dans un espace donné, de recherches sur les dimensions techniques et humaines des problèmes liés à l'accroissement durable de la production agricole”.
Qu'il s'agisse d'accroître la productivité ou de mieux gérer les ressources naturelles, l'expérience montre que, pour qu'elles soient adoptées en tant qu'innovations, les connaissances produites par la recherche doivent être en accord avec les besoins et les stratégies des acteurs mêmes de cette production et de cette gestion. La prise en compte de la diversité des situations au sein d'une région est par conséquent un élément déterminant.
L'identification des enjeux régionaux et des besoins de recherche comporte bien entendu une phase de synthèse des connaissances disponibles mais repose surtout sur l'élaboration d'un diagnostic du fonctionnement de la région dans toute sa diversité. Ce diagnostic est bâti en considérant trois points de vue : l'espace et les ressources naturelles, les filières des produits, les politiques (prix, crédit, échanges, foncier, aménagement du territoire, etc.). Les différents acteurs concernés participent au diagnostic, puis à la conception du programme de recherche et à son montage institutionnel. Une véritable négociation doit en effet s'instaurer dès le début du processus entre la demande sociale et l'offre de la recherche.
Pendant la phase de recherche, les nouvelles connaissances sont mises à l'épreuve par leurs utilisateurs au fur et à mesure de leur acquisition. L'interaction qui en résulte entre les chercheurs et les destinataires de leurs travaux garantit l'adéquation des innovations au milieu réel et, en cas de besoin, permet d'identifier des recherches complémentaires.
Qu'il s'agisse de révolution doublement verte ou d'approche écorégionale, les nouveaux principes conduisent ainsi à donner un rôle de premier plan aux acteurs du développement qui s'organisent et deviennent des partenaires pour les organismes publics et pour la recherche.
L'organisation même des institutions de recherche accompagne ces évolutions : la traditionnelle organisation sectorielle par produit (cacao, café, riz…) qui prévalait encore récemment dans le système français comme dans le système international des centres du Gcrai, a fait place à une organisation thématique ou géographique, plus respectueuse de l'intégrité des exploitations ou des régions concernées.
Les partenaires les plus naturels de la recherche agricole sont les organisations paysannes, qui se sont particulièrement développées à la faveur du désengagement des États du secteur agricole.
Les organisations paysannes assurent des fonctions techniques et économiques multiples. Véritables médiateurs entre la demande paysanne, souvent diffuse, et l'offre technique extérieure, elles sont à l'échelon local les vecteurs de l'innovation. Mais elles en sont aussi les acteurs, notamment en créant des services collectifs d'intérêt général, en se dotant de systèmes d'épargne et de crédit au bénéfice des paysans, en prenant en main la gestion des ressources naturelles. Certaines s'impliquent également dans la structuration des filières de production et de transformation, afin de sécuriser les débouchés et de rendre plus équitable le partage des revenus entre les différents acteurs.
Si les résultats obtenus sont encore modestes, en raison surtout d'un environnement économique et juridique peu favorable, les organisations paysannes font peu à peu leur apprentissage et se dotent des compétences nécessaires au succès de leurs initiatives. Elles deviennent alors des partenaires à part entière dans les négociations avec les autres acteurs du développement.
Plus généralement, la profession agricole ne peut impulser la modernisation de l'agriculture et l'amélioration de sa productivité que si elle dispose de propositions techniques et économiques adaptées à la diversité des situations et à la demande des producteurs. La recherche doit lui apporter dans ce domaine un appui aussi bien méthodologique que technique.
Les organisations de solidarité internationale, du Nord et du Sud, ont joué dans le passé et doivent continuer à jouer un rôle important pour catalyser la constitution des organisations paysannes. Elles peuvent de ce fait assurer, dans les nombreux cas où c'est nécessaire, une fonction de médiation dans le dialogue nouveau entre ces organisations et les institutions de recherche, pourvu qu'elles aient la capacité sociale et intellectuelle d'assurer une telle médiation.
La recherche en coopération pour le développement (Contribution de l'ORSTOM)
La recherche scientifique est tout aussi indispensable dans les pays du Sud que dans les pays du Nord. Celle qui a pour finalité de préparer la réflexion sur des politiques de développement tout particulièrement. Les pays du Nord, dans la mesure où ils estiment devoir apporter une aide au développement, doivent prendre en considération cette priorité de leurs partenaires du Sud et contribuer aussi bien à la formation des scientifiques qu'à la recherche elle-même.
Mais existe-t-il véritablement une recherche spécifique pour le développement, recherche parfois interprétée chez nous comme étant en marge du courant principal des sciences tout en étant adaptée aux pays en développement ? À l'évidence, il n'en est rien, les exemples donnés par les pays récemment développés montrant au contraire que le développement de compétences scientifiques performantes a accompagné le développement général.
Dans la logique scientifique, il est évident qu'il n'existe pas de recherche spécifique aux pays en développement. Tout au plus des thématiques et des programmes de recherche aptes à apporter les connaissances nécessaires pour répondre aux questions que se posent les acteurs du développement. La mise en place ainsi que l'accroissement des compétences scientifiques sont une composante forte du développement. De ce point de vue, par recherche pour le développement, il faut aussi entendre “pour le développement de la recherche”. En effet, la recherche doit inclure les processus d'élaboration et de transmission du savoir qui relèvent du long terme et de la formation, ainsi que la nécessaire transmission aux principaux acteurs du développement et aux étudiants, futurs acteurs eux-mêmes, des connaissances acquises, synthétisées, formalisées et conceptualisées. Elle doit également participer au processus de production de technologies et d'innovations plus directement en prise avec le monde productif. C'est en effet au niveau d'opérations associant opérateurs économiques et acteurs scientifiques que l'on peut identifier les besoins de recherche finalisée et mettre en œuvre des programmes qui mobilisent des moyens publics et privés. Mais une bonne recherche au service du développement doit également se doter d'une capacité d'expertise et de conseil qui concoure à la diffusion et à la valorisation des savoir-faire et des technologies. Cette activité, complément indispensable d'une recherche impliquée, permet de répondre rapidement aux préoccupations des gestionnaires et des politiques.
La France dispose, pour ces tâches de recherche et de formation, des capacités mobilisables de l'ensemble de son dispositif de recherche et d'institutions spécialisées. Dans ce cadre, l'Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération (Orstom) qui vient de procéder à une refonte de sa programmation dans le cadre d'un schéma stratégique original a défini les objectifs suivants :
- Faire émerger les questions scientifiques liées au développement que se posent les partenaires du Sud ainsi que les décideurs et apporter des réponses par le moyen d'une recherche scientifique en coopération.
- Contribuer à la constitution et à la pérennisation des communautés scientifiques du Sud par la pratique du partenariat tout en tenant compte de la diversité des situations locales.
- Mobiliser et fédérer les compétences françaises autour d'objectifs relevant de la recherche au service du développement.
- Favoriser les relations scientifiques Nord-Sud en utilisant les coopérations avec les instituts et laboratoires du Nord pour faciliter l'insertion des scientifiques du Sud dans la communauté internationale et associer réciproquement les laboratoires des pays développés aux programmes scientifiques des pays en développement.
C'est donc une politique d'ouverture et de partenariat qui doit caractériser la recherche scientifique pour le développement. Cette politique suppose une coopération durable portant à la fois sur la formation et l'échange d'informations, une insertion des chercheurs français travaillant dans les pays du Sud dans les équipes de recherche et les structures nationales. Cela nécessite aussi, parfois, le maintien dans certains pays de véritables centres de ressources, pôles de convivialité scientifique et seuls lieux d'informations, lieux d'appui aux équipes locales où l'on peut assurer recherche et formation dans de bonnes conditions matérielles et accueillir des chercheurs nationaux le plus souvent isolés et démunis.
La recherche universitaire et la coopération (Réflexions et propositions du GEMDEV)
Concernant les sciences économiques, sociales, humaines et politiques, un bilan des actions en coopération est très difficile du fait du nombre élevé d'établissements et de l'éclatement des recherches.
Les chercheurs universitaires ressentent très fortement le besoin d'établir des échanges avec leurs collègues étrangers, cela est une évidence. Mais au-delà, les chercheurs ont nécessité impérieuse pour valider leurs hypothèses et faire avancer leur réflexion théorique, d'être confrontés au “terrain”, c'est à dire aux faits.
Améliorer le tissu des relations inter-universitaires
Les formes que prennent actuellement les actions des universités dans le domaine de la coopération sont souvent ponctuelles et entachées de plusieurs difficultés.
Les échanges universitaires : colloques, direction de thèses, invitation à faire des cours dans une université, publications en commun, sont essentiels et perçus comme tels par l'ensemble de la communauté scientifique. Le tissu de relations ainsi constitué caractérise la spécificité des universités par rapport à d'autres établissements de recherche et leur donne une valeur ajoutée. Recevoir des étudiants et collègues étrangers en fonction des formations proposées et des accords mis en place suppose un certain niveau de performance et donc un “souci de l'excellence”. Or, depuis quelques années ce tissu est en mauvais état. Plusieurs difficultés apparaissent et concernent, notamment, l'accueil en France des collègues et étudiants étrangers où les conditions matérielles sont souvent médiocres et l'obtention de visas parfois longue et délicate. Les difficultés financières tant des partenaires étrangers que des établissements en France constituent de fait un second obstacle aux échanges et rendent ceux-ci moins soutenus. Enfin, les unités d'enseignement et de recherche manquent d'attractivité, peut-être par insuffisance d'information sur le contenu précis des activités menées mais aussi du fait des difficultés mentionnées précédemment. Tous ces éléments concourent à ce que bon nombre de thésards ou de chercheurs entretiennent davantage de relations avec d'autres pays et renoncent à venir en France.
Améliorer la participation des universités à des programmes de coopération
La participation des universités à des programmes de coopération ponctuels, suite à des appels d'offres émanant d'autorités françaises, étrangères ou multilatérales, est d'une intensité très variable selon les établissements et les disciplines. Ces programmes sont basés sur des financements courts, pour lesquels la réponse aux appels d'offres est souvent extrêmement lourde. Les équipes universitaires n'ont pas toujours les moyens humains et financiers pour répondre à ce type d'appel d'offres ni le savoir-faire pour connaître les modalités de fonctionnement de ces programmes de recherche. Fréquemment, l'essentiel “énergie” des équipes de recherche se trouve absorbée dans la gestion administrative de ces programmes les dissuadant de soumissionner ultérieurement sur d'autres projets. Il s'en suit une tendance à la marginalisation de la recherche française par rapport à d'autres recherches tant européennes qu'anglo-saxonnes. Quant aux petites équipes universitaires très performantes n'ayant pas une “taille critique”, elles ne peuvent accéder à de vastes programmes internationaux. On relèvera enfin, dans un domaine particulier, que si la francophonie est une priorité dans le discours des responsables politiques, les programmes de recherche s'y rattachant soumis par bon nombre d'équipes universitaires n'aboutissent que très rarement. Au sein des universités, la politique de coopération n'est pas toujours partie intégrante de la politique scientifique, c'est une activité “annexe” au sein des établissements, souvent peu valorisante pour les enseignants chercheurs. Une volonté politique et un appui durable de nos tutelles pourraient changer cet état de fait.
Créer des espaces de dialogue souples entre décideurs, acteurs et chercheurs
Des structures souples, dotées de réels moyens de fonctionnement seraient à imaginer, où, notamment, chercheurs et décideurs politiques instaureraient un dialogue durable sur de grandes questions liées au “développement”.
En dehors de discussions ponctuelles sur un thème précis, il n'y a pas de structures permanentes de dialogue et d'échange sur les questions de développement entre les chercheurs et les décideurs politiques chargés de concevoir et mettre en œuvre des programmes de coopération. Ces lieux de dialogue permanents ou non constitués, par exemple à partir de grands thèmes, contribueraient à décloisonner les approches et les réflexions seraient fécondes pour l'ensemble des participants. Tout en gardant à chacun ses spécificités, ces espaces de dialogue qui existent dans d'autres pays européens, infléchiraient très certainement les perceptions réciproques entre “la communauté des chercheurs” et celle des décideurs politiques, perceptions basées sur des représentations fausses, du fait d'une carence de structures de dialogue institutionnalisées. Des structures légères seraient peut-être le moyen de favoriser les actions inter-universités et plus largement inter-institutions tant en France qu'avec des partenaires européens mais aussi et surtout avec les institutions “sœurs” dans les pays avec lesquels nous entretenons des relations de coopération. Afin qu'elles ne deviennent pas des “coquilles vides”, celles-ci devraient être dotées de moyens suffisants leur permettant de répondre à leurs missions.