Des thèmes et des démarches qui évoluent



L'évolution des contextes dans les pays du Sud ou de l'Est, l'émergence de priorités nouvelles ou encore le fruit de l'expérience des coopérations antérieures ont conduit les acteurs non gouvernementaux et publics à évoluer dans leurs thèmes d'action comme dans leurs démarches. Les enquêtes conduites fin 1996 dans la phase préliminaire des Assises au sein des différents réseaux d'OSI ou de collectivités territoriales ont fait le point sur certaines de ces évolutions. Un groupe de travail de la Commission Coopération Développement a entrepris une étude spécifique sur les évolutions principales des pratiques et démarches des OSI. Les lecteurs sont invités à consulter ces études disponibles à l'occasion des Assises12.

Nous avons retenu ici quelques uns des traits majeurs de renouvellement de l'action en privilégiant la diversité des domaines (action d'urgence ou appui au développement), comme celle des acteurs (OSI ou collectivités territoriales) et administrations d'Etat.

Une cause majeure d'évolution : la progression des associations et mouvements au Sud et la décentralisation

Le retrait des Etats au Sud a laissé la place à l'émergence et au renforcement de la société civile. De nombreuses associations ou organisations se constituent et occupent l'espace public des débats. Plus encore, elles prennent en charge des fonctions essentielles en milieu urbain ou rural, comme la santé, l'éducation, la production, le développement local.

Leur constitution peut se faire à différents niveaux, aussi bien local que régional ou national. De plus en plus, elles revendiquent un espace d'expression dans des instances internationales.

L'apparition de ces acteurs, parfois remuants, est une chance pour des pays qui ont souvent fonctionné sur un modèle d'encadrement étatique, parfois sous des formes autoritaires. Elle impose aussi une modification de notre approche de la coopération, plus ouverte à la parole des acteurs du Sud, plus respectueuses de leurs rythmes et de leurs exigences. En ce sens, nous sommes conviés à abandonner toute trace d'approche caritative, voire paternaliste, dans les rapports noués, pour s'approcher d'une véritable " co-opération ".

Outre cette émergence souvent récente d'organisations citoyennes ou professionnelles, un nombre croissant de pays du Sud s'est engagé dans la décentralisation. Des pouvoirs locaux sont en train de s'organiser, qui ont à définir les conditions d'une démocratie participative, et devront tenir compte tout à la fois des logiques gouvernementales et des aspirations des citoyens et de leurs organisations pour créer les conditions d'un développement équitable et durable.

Une fois encore, ce paysage en profond bouleversement, qui prend d'autres formes encore dans les pays de l'Est, exige des acteurs français une transformation en profondeur de leurs pratiques d'appui à leurs partenaires au Sud et à l'Est.

L'Etat a lui aussi pris en compte cette évolution, comme l'attestent au plan bilatéral les pratiques de soutien au développement de la société civile, notamment en Palestine, dans les pays d'Europe de l'Est et en Afrique.

Action humanitaire : urgence, réhabilitation et prévention des conflits

Longtemps, on a pu constater la très forte étanchéité des actions d'urgence et de celles de développement, y compris quand il s'agissait de venir en soutien à une même population en situation de crise. Le groupe thématique "urgence, réhabilitation, développement" a fait lui aussi le constat du manque de lien entre " urgenciers " et " développeurs ", alors que l'analyse des crises, et notamment de leur caractère fréquemment chronique, ainsi que l'observation de la multiplication des conflits gelés, remet en cause les pratiques de l'urgence et du développement. Il y a un " avant-crise " et il y aura un " après-crise ", et même si les opérateurs de l'urgence et ceux du développement ont des références et des métiers différents, ceci ne devrait pas les empêcher de rechercher de meilleures synergies entre leurs pratiques et une réelle complémentarité des approches dans une logique de continuité vis-à-vis des populations locales13.

Du côté de l'Etat, il est significatif que des attachés humanitaires affectés à une centaine d'ambassades aient été dotés de crédits déconcentrés utilisables pour des programmes de reconstruction.

Une réflexion est engagée par ailleurs depuis quelques temps sur la multiplication des conflits localisés et leurs conséquences sur la population civile. Du côté des Pouvoirs Publics, il y a une volonté exprimée d'anticipation des conflits et de promotion de médiations en partenariat avec les OSI. Quant aux OSI, elles ont ressenti la nécessité d'un espace d'échanges et de mobilisation sur le thème de la prévention des conflits, comme l'a démontré la réunion organisée en début d'année 1997 par International Alert.

Appui au développement : démocratie locale et développement local

Désengagement des États au Sud, reconstruction à l'Est, décentralisation administrative et politique, rôle accru des organisations de la société civile : l'évolution du paysage des acteurs du développement dans ces pays a singulièrement changé ces dix dernières années, et notamment en Afrique où se concentre une bonne part de l'aide publique et privée française. Ce changement radical de contexte a conduit à adapter les modalités de l'appui aux acteurs du Sud.

En résumé, l'action non gouvernementale des OSI et des collectivités territoriales tend à passer de l'action localisée à l'appui au développement local.

Les collectivités territoriales mettent en avant le lien étroit entre démocratie locale et développement local. Selon le projet de résolutions présenté par Cités Unies France, elles entendent favoriser l'émergence et la consolidation des processus démocratiques en cours. Les collectivités locales considèrent que la politique de décentralisation doit devenir l'approche privilégiée dans la promotion du développement humain durable et de la gestion des établissements humains14, car un établissement humain d'un niveau donné :

Le groupe thématique mondialisation et développement local relève quant à lui que entre le déclin de la sphère publique (en principe tournée vers le bénéfice de la collectivité nationale) et la suprématie de la sphère privée (orientée par le profit individuel), l'espace s'ouvre à l'organisation de la société civile pour la gestion des affaires communes au niveau local. Celle-ci se manifeste par la multiplication des instances communautaires formelles (associations villageoises, associations de quartier, etc.), des organisations professionnelles et le foisonnement des OSI locales. Le cadre du développement local ouvre la voie à un développement " négocié " entre les représentants de l'Etat, les autorités locales et les associations locales. Il constitue un cadre privilégié pour promouvoir et renforcer au Sud la coopération entre les acteurs de leur propre développement.

Le gouvernement français, notamment au travers des programmes européens dont il est souvent l'un des inspirateurs, a engagé une réorientation de sa politique d'aide au développement ou d'appui à la transition privilégiant le renforcement de la démocratie locale.

La question urbaine

Les changements de contexte évoqués plus haut ont contribué à faire émerger de nouvelles priorités pour les sociétés du Sud et de l'Est et ont orienté les thèmes et les contenus des actions de coopération. Ainsi, la capacité de développer des activités économiques a pris une grande acuité, pour fournir des revenus ou des emplois. L'accès au crédit est très recherché, et beaucoup de programmes de coopération tentent d'y répondre. La mutualité est de plus en plus mise à contribution, soit pour les dispositifs de crédit, soit encore pour une couverture collective de services de base, en particulier dans la santé et l'éducation. On le perçoit bien : les systèmes de financement décentralisé et le domaine de l'économie sociale sont et seront des thèmes de plus en plus importants de l'action de coopération et de solidarité.

Le domaine du développement urbain a connu lui aussi un essor considérable au cours des dix dernières années, selon la contribution du groupe thématique urbain. Ce phénomène prend appui sur plusieurs facteurs, au premier rang desquels l'acceptation de l'importance du fait urbain dans les sociétés.

L'urbanisation correspond à un mouvement mondial : toutes les sociétés, y compris celles du Sud, sont de plus en plus urbaines. Ce mouvement entraîne un changement profond du rapport entre la ville et la campagne. Les villes sont dans le même temps des moteurs du développement économique et des lieux de concentration de la pauvreté.

Les Osi interviennent sur les questions urbaines, en réponse à une demande exprimée par les associations d'habitants, quelquefois relayées par les associations intermédiaires locales.

L'urbanisation revêt une dimension toute particulière en raison principalement de l'ampleur du phénomène, de ses conséquences en termes d'aménagement, d'habitat, d'emploi, mais aussi d'environnement, de santé publique et d'exclusion. Alors que les problématiques du Sud demandent des interventions expérimentales, innovantes, fondées sur la réalité des contextes locaux, les collectivités locales françaises sont conscientes que la coopération décentralisée peut contribuer efficacement à renforcer les municipalités au Sud dans l'exercice de leurs compétences, tout en participant à l'intégration des initiatives portées par les acteurs locaux. La conférence des Nations unies “Habitat II” qui s'est tenue à Istanbul en juin 1996 a été l'occasion pour tous les pays participants de confirmer l'importance fondamentale du processus d'urbanisation dans le monde et de reconnaître justement le rôle moteur des villes dans le développement durable.

Le gouvernement français, partageant ce point de vue, a tenu à inclure des organisations de solidarité internationale et des collectivités territoriales dans la délégation de cette conférence.

Les collectivités françaises mènent des coopérations visant le renforcement du processus démocratique par l'augmentation du niveau de compétences des municipalités (élus et services techniques), l'amélioration de la gestion des ressources locales, le développement du dialogue avec les populations et la participation croissante de celles-ci dans la vie de la cité. Elles participent ainsi, aux côtés des Osi, à un meilleur développement durable.

Des économies massivement rurales et agricoles

La reconnaissance de la réalité et de l'importance des questions urbaines, qui ont longtemps été occultée par les acteurs de coopération, ne peut faire oublier que la principale source de revenus au Sud reste la production agricole. Cette dernière est structurante d'un monde rural et le développement de l'agriculture participe du développement local, de l'aménagement du territoire. Pour cela, un développement conjoint des différentes zones d'un même pays est nécessaire, pour l'Afdi.

Selon elle, la mise en relation des campagnes avec les nouveaux ensembles urbains au travers de réseaux de communication et de voies de communication peut permettre d'éviter une segmentation accrue de la population et l'apparition de nouvelles inégalités.

Toutefois, l'essentiel consiste à prendre en compte la parole de toutes les couches de la population, en tous lieux. En particulier, l'organisation des populations rurales et leur expression collective au travers d'organisations représentatives sont désormais l'un des grands enjeux du développement économique et social. Ce sont des conditions d'une plus grande performance technique et professionnelle mais aussi une garantie pour que ce développement se fasse au service du plus grand nombre.

L'expérience passée de la coopération a montré en effet que le seul transfert de technologies ou de crédits pouvait favoriser le maintien de la dépendance économique. Pour l'éviter, la population doit se mettre en situation de porter ses propres réponses et ses propres projets et les actions de solidarité internationale doivent l'y encourager.

L'économie solidaire

Longtemps, les questions économiques sont restées absentes des débats autour de la solidarité internationale. La dissociation très nette entre le domaine des échanges commerciaux et celui de la solidarité en est une cause principale, comme l'a été aussi l'attitude réservée du milieu des Osi vis-à-vis de tout ce qui touchait à l'économique. Mais l'évolution des contextes au Sud ou à l'Est, la nécessité de répondre aux initiatives prises par les acteurs et les partenaires et enfin l'expérience accumulée dans le domaine, ont conduit les Osi à s'engager dans le domaine du développement économique. Une approche privilégiée est celle de l'économie solidaire.

Pour le groupe thématique qui a travaillé sur ce thème, l'économie solidaire peut être approchée par plusieurs entrées :
C'est d'abord une pratique visant à favoriser l'émergence d'initiatives économiques émanant d'individus ou de groupes, s'inscrivant ensuite dans une dynamique collective et citoyenne ; elle tend à s'organiser à différents niveaux (local, national, régional) et s'appuie sur les populations, les bases actives et les pratiques locales ; elle conduit à apporter un accompagnement de proximité aux porteurs de projets. C'est ensuite une alternative par rapport aux seules règles de l'économie de marché. En effet, même si l'économie solidaire s'inscrit dans l'économie de marché, elle affirme sa volonté d'en combattre les dérives, les limites et les injustices. Le secteur de l'économie solidaire se développe sur le constat d'échec des politiques économiques du “tout libéral” mais aussi du “tout État”. Cependant, l'économie solidaire n'est pas là pour “corriger” l'économie dominante, elle n'est pas une “économie balai” dont le rôle se limiterait à ramasser les laissés- pour-compte de la société ; elle propose de faire de l'économie autrement, et porte en elle des propositions applicables aux sociétés dans leur ensemble.

C'est encore l'application de valeurs : équité, respect des populations et de la dimension culturelle, démocratie locale quotidienne que ce soit dans la vie économique, politique ou sociale ; et de principes : rénover l'activité économique par une approche plurielle, assigner à l'économique, outre la création de biens et services, des objectifs précis de dignité pour tous, de répartition équitable des ressources et des richesses entre les populations mais aussi entre les pays et recréer le lien social entre les individus et dans la société.

Ce sont enfin des approches théoriques qui visent : à faire reconnaître une économie solidaire caractérisée par l'hybridation des ressources, c'est à dire le mélange des ressources marchandes, non marchandes et non monétaires ; à développer un concept d'économie de prévention, qui valorise des modes de production, d'organisation et de consommation respectueuses de l'environnement et créatrices d'emplois ; ou à rechercher un statut juridique adapté et une présentation différente des résultats des entreprises.

Cet engagement des Osi dans l'économie solidaire les conduit à dépasser la logique exclusive du don pour s'impliquer dans l'appui à des projets économiques ; à adopter une démarche qui combine l'économique et le social ; à rénover les pratiques, notamment par la mise en place de réseaux d'acteurs de l'économie solidaire, au Nord comme au Sud, identifiant et portant ensemble des intérêts communs ; à favoriser l'accès à l'information financière, technique et scientifique pour l'ensemble des partenaires ; et à agir ici auprès de l'opinion publique et des leaders d'opinion.

La lutte contre l'exclusion et l'élimination de la pauvreté

Depuis la dernière décennie, la lutte contre l'exclusion et pour l'élimination de la pauvreté a été retenue comme un objectif majeur des programmes de développement des organisations internationales, considérant qu'il s'agit “pour l'humanité d'un impératif moral, politique et économique” (Sommet du développement social de Copenhague, 1995).

Cette évolution est née de la prise de conscience qu'il existe une tranche de la population difficile à atteindre, oubliée des projets de développement mis en œuvre pour répondre aux besoins fondamentaux d'une communauté (accès à l'eau, à l'éducation, à la santé, etc.).

Les organisations de solidarité internationale du groupe de travail “lutte contre la pauvreté” ont tracé des chemins nouveaux dans ce domaine pour favoriser la participation active et volontaire des populations en situation d'extrême pauvreté. Elles identifient ces dernières comme devant être les premiers partenaires des politiques de développement et veulent inciter les instances non gouvernementales et intergouvernementales à aller au delà des intentions et d'un simple traitement social de la pauvreté.

La démarche d'atteindre les plus pauvres implique au préalable d'approfondir la connaissance d'une communauté et des conditions dans lesquelles vit une partie plus pauvre de ses membres. Elle est centrée sur l'investissement humain dans le temps et l'accompagnement des plus vulnérables (de la communauté) pour développer avec eux des relations de confiance et d'amitié, pour expérimenter des situations dans lesquelles ils puissent s'exprimer (actions culturelles et créatives) et faire valoir leurs droits et leurs devoirs vis à vis de la communauté. Aussi, tout projet de développement doit adopter une stratégie qui tienne compte des réalités vécues par les plus pauvres. Il est nécessaire d'inclure des processus de formation qui permettent à l'ensemble des agents de développement d'acquérir des capacités à rencontrer les plus exclus et à œuvrer avec eux.

L'évolution des appuis aux activités d'éducation et de formation

L'action des organisations de solidarité internationale et des collectivités françaises dans l'appui aux activités d'éducation et de formation évolue sensiblement depuis la conférence de Jomtien. Il est clairement apparu que, dans un nombre important de pays, l'accès de tous à une éducation efficace ne sera pas possible par la seule multiplication des classes et des maîtres du type existant, mais devra comporter une diversification des formules et acteurs de l'éducation, notamment en faveur de ceux qui abandonnent précocement l'école ainsi que de ceux – la majorité dans certains pays – qui n'y trouveront jamais place. La contribution du groupe de travail “éducation et formation” réuni au sein de la Commission coopération développement a proposé les orientations et priorités suivantes :

  • sortir de l'impasse : les systèmes éducatifs doivent être profondément rénovés, en faisant évoluer les contenus enseignés et les méthodes et formes de l'enseignement à l'école, mais plus encore en trouvant des réponses aux besoins de formation de tous ceux pour qui l'école n'aura pas de place dans un avenir prévisible ou qui en auront été exclus. Les organisations de solidarité internationale doivent orienter prioritairement leurs appuis vers des partenaires et des formules accessibles au plus grand nombre et plus en rapport avec les besoins les plus criants et les possibilités réelles ;
  • rapprocher formation et éducation des réalités de la vie : les attentes des familles et des intéressés, les contraintes de l'économie et de la société, conduisent à privilégier les formations rapidement utilisables pour une insertion économique et sociale. Cela passe par l'ouverture des programmes scolaires à des enseignements reliés à des activités économiques, par la formation fonctionnelle des adultes et en particulier des femmes, le soutien aux formations par l'apprentissage, l'extension de l'usage des langues familiales et véhiculaire et la mise en place de partenariats famille – enseignant – compétence locale autour de l'école.
  • encourager la diversification, l'innovation et les convergences : les responsabilités dans les domaines de la formation doivent être partagées et tous les types d'éducation – formelle et non formelle – ont à apprendre les uns des autres et ont à se rapprocher.

    Mobiliser les nouvelles technologies de l'information et la communication ?

    Pour un groupe d'associations qui a apporté une contribution volontaire aux Assises, les nouvelles technologies de l'information et de la communication, dont l'Internet, introduisent une rupture importante dans la manière d'aborder le développement et offrent de nouvelles perspectives pour repenser la solidarité internationale. Le terme de “société de l'information” apparaît dès lors comme prospectif car il recouvre de nouveaux défis communs aux sociétés du Nord, de l'Est et du Sud.

    Pour mettre les technologies de l'information au service d'un projet collectif, [il faudra] faire émerger des options collectives à partir d'une approche participative que l'on qualifie généralement de “fonctionnement de réseau” […] ouvrant la voie aux initiatives locales et ancrant la démocratie et le partenariat dans la participation active des citoyens.

    Si l'Internet constitue un outil performant d'accès à l'économie mondialisée, il offre aussi de nouvelles ouvertures pour démocratiser l'accès à la connaissance, favoriser la décentralisation des responsabilités […] bref, informer, former et mobiliser toutes les catégories d'acteurs du développement.

    Pour que les technologies de l'information constituent un atout pour le développement, il est indispensable que les citoyens soient des producteurs d'usages et pas seulement des consommateurs de produits standardisés. Dans ce sens, le mouvement associatif a comme rôle de contribuer à la mise au point d'une véritable politique des usages au service du développement, du partenariat et de la solidarité internationale.

    Une exigence croissante : la conception des projets et leur évaluation

    Le groupe thématique démarche de projets a cherché à organiser un débat entre de petites Osi autour des enjeux et questions de conception de projets de coopération. Pour ce groupe, la démarche de solidarité doit être une démarche de rigueur : identification, diagnostic et programmation d'une action. Venir avec des projets clés en main, c'est de l'utopie, il faut écouter, il faut se préoccuper autant des exclus du projet que des bénéficiaires. L'accent est mis aussi sur la contractualisation : il faut établir une convention avec les interlocuteurs sur place en vue de bien répartir les rôles entre l'Ong du Nord et celle du Sud.

    Lors des Assises régionales d'Île-de-France, on a beaucoup insisté sur la définition de facteurs nécessaires à la bonne conduite de projets. Le temps est un facteur déterminant qui doit être pris en compte, puisque l'acceptation d'un projet nécessite souvent un long travail. Le facteur culturel (connaissance de l'autre, respect mutuel, richesse des échanges interculturels) est essentiel. La dimension sociale des projets est également fondamentale (les enjeux de pouvoir ne sont pas à négliger… Il est important que le projet soit pleinement piloté par les acteurs locaux).

    Le groupe thématique a par ailleurs insisté aussi sur la nécessité de pratiquer l'évaluation pour améliorer les projets. La question se pose toutefois de l'accès des petites associations à l'évaluation externe, du fait de son coût élevé (par rapport au budget du projet comme à celui de l'association) et des bouleversements qu'elle peut provoquer. Il repère sur ce plan un manque d'outils les aidant à réaliser des autoévaluations dans de bonnes conditions.

    Les associations regroupées au sein du F3E20 ont présenté une contribution sur le thème de l'évaluation. Elles remarquent que les réunions des Assises régionales ont toutes fait ressortir l'importance de prendre le temps de l'évaluation des actions menées [...], qu'elles soient pilotées par des organisations de solidarité internationale ou par des collectivités locales [...]. L'évaluation commanditée par une organisation de solidarité internationale peut être un formidable outil de construction de référence et d'amélioration de l'action. La mise à mal des schémas et modèles “classiques” d'intervention le rend nécessaire. Cette contribution remarque par ailleurs que les évaluations accordent généralement trop d'importance aux conditions d'efficience et pas assez à une analyse fine de l'impact des actions ; réfléchir aux critères d'impact est au cœur du chantier lancé au sein du F3E par le groupe de travail “déontologie et méthodologie de l'évaluation”.

    La contribution animée par le F3E conclut que la prise en compte par tous les partenaires de la solidarité internationale du “temps de l'évaluation”, le sérieux avec lequel elle doit être menée, répondent à la demande de transparence et au besoin de mieux comprendre l'action de solidarité internationale qu'exprime la société civile.

    Cette question de l'évaluation est revenue dans les débats de toutes les Assises régionales, à l'instar de celles de Rhône-Alpes qui préconisent un recours plus systématique mais surtout une amélioration des méthodologies d'évaluation.

    Enfin, la contribution sur les “relations entre organisations de solidarité internationale et la Recherche” mentionne la possibilité d'un travail en commun autour de l'évaluation et de la capitalisation de la pratique des Osi (mais aussi des collectivités territoriales et des autres acteurs).

    Une politique de développement pour et avec les jeunesses du Sud

    La politique française de coopération publique inclut depuis ses débuts une composante Jeunesse dans les politiques et les programmes du secrétariat d'État à la Coopération et du ministère des Affaires étrangères.

    De leur côté, les Ong spécialistes de la protection de l'enfance intègrent de quelque manière une approche jeunesse. Mais ce sont surtout les mouvements de jeunesse et d'éducation populaire actifs à la fois en France et à l'étranger qui, par leurs moyens propres, soutiennent la vie associative. Les associations françaises de volontariat sont également en prise avec les responsables jeunesse, leurs partenaires du Sud.

    L'analyse faite par le “groupe jeunesse” de la Commission Coopération Développement des actions multiples conduites par ces différents acteurs, tant publics qu'associatifs, fait apparaître trois constats essentiels :

  • une cohérence insuffisante de la politique publique :
    En 1997, on retrouve toujours une juxtaposition de projets relevant de “guichets” différents, à entrées multiples et séparées. Sur le terrain, les groupes sociaux concernés sont plus des bénéficiaires de l'aide que des acteurs partenaires. Les actions mises en œuvre relèvent nécessairement d'une logique de projet à durée indéterminée qui ne permet pas le travail de structuration de moyen terme, encore moins de long terme. Paradoxalement, les actions initiées dans le cadre des “politiques publiques pour la jeunesse” ne prennent pas suffisamment en compte la génération future, c'est-à-dire l'acteur qui demain prendra la relève.
  • des initiatives associatives par trop hétéroclites :
    Le monde associatif français aborde la coopération pour la jeunesse en liant l'action d'éducation à la solidarité internationale au Nord et la recherche de partenaires au Sud.

    Les chantiers de solidarité, les rencontres de scoutisme, les actions d'éducation populaire, les parrainages (d'enfants, d'écoles, etc.) suscitent de multiples micro-mobilisations démultipliées dans les situations de reconstruction (sociétés victimes de guerres) ou l'aggravation de la pauvreté (enfants, jeunes exclus, “de la rue”, etc.).

    Entre des initiatives si diverses, il y a peu de passerelles. L'action des Maisons familiales rurales est peu connue des mouvements de jeunesse par exemple, ou de l'Unicef. En tout état de cause, la difficulté pour le partenaire du Sud de disposer d'un minimum de moyens remet en cause la notion même de partenariat.

  • mais pourtant une compréhension partagée des enjeux :
    De mêmes impatiences, une volonté d'essayer “autre chose” est commune aux agents de la coopération publique et aux acteurs associatifs au Nord et au Sud.

    Dans des situations différentes (montée du chômage dans les sociétés “riches”, importance de la population de moins de vingt ans au Sud), les uns et les autres mesurent que la cohésion sociale est minée par l'incapacité de la génération “adulte” à accueillir la génération “jeune” dans l'espace économique et politique.

    Inventer ou réinventer comment préparer des jeunes à prendre en charge, à leur tour, la gestion des sociétés ; comment concevoir en conséquence des actions porteuses d'effets à long terme et non réduites aux résultats du moment, tels sont les enjeux d'une politique de coopération qui tenterait d'inventer une autre approche des problèmes des sociétés.

    Penser, agir, soutenir autrement, en fonction de la génération à venir, c'est ainsi que le groupe Jeunesse de la Commission coopération développement tente de proposer “d'autres” approches pour une politique française de développement pour et avec les jeunesses du Sud et ses conséquences en terme d'éducation au développement pour la jeunesse française.

    La place du volontariat

    [Le Comité de liaison des organisations non gouvernementales de volontariat (Clong) a mis en place, en préparation aux Assises, un groupe de travail sur le volontariat. Le texte ci-dessous est la synthèse des travaux de ce groupe.]

    Le volontariat est probablement la manière la plus spectaculaire de s'engager dans la solidarité internationale : l'expatriation pour une longue période, le don de travail et de compétence qui en fait la réputation morale, les conditions de vie parfois rustiques qui les teintent d'une nuance d'aventure – d'une aventure utile – tout cela lui donne une aura particulière qui explique l'attrait qu'on lui connaît, notamment chez les jeunes.

    Les pouvoirs publics français, en consacrant au volontariat plus de 50 % des crédits destinés à cofinancer les actions de coopération des organisations non gouvernementales semblent, de leur côté, le reconnaître comme une manifestation particulièrement efficace du soutien de notre pays aux populations des pays en développement.

    Notons toutefois que les engouements répétés de nos responsables politiques successifs pour le volontariat, qui se sont traduits par la volonté de créer des nouveaux corps de volontaires ou de favoriser leur renforcement numérique sensible – sans oublier les dispositions contenues dans la récente loi de réforme du service national, instituant un nouveau volontariat de coopération internationale – n'ont pas toujours été dictés par l'intérêt des populations bénéficiaires.

    Pourtant, un certain nombre d'associations françaises de solidarité internationale d'une part, les pouvoirs publics de l'Union européenne d'autre part, expriment des positions sensiblement différentes, contestant l'utilité des volontaires et considérant même, dans certains cas, qu'en se substituant à des acteurs locaux, ils prolongent une dépendance de type postcolonial.

    La période d'expansion du volontariat est, semble-t-il maintenant, plutôt derrière nous. Sa remise en cause systématique également. Les positions des uns et des autres se sont, heureusement dans l'ensemble, rapprochées.

    Quel bilan du volontariat peut-on faire aujourd'hui ? Qu'est-ce qu'un volontaire ? En quoi se distingue-t-il, dans sa fonction, dans ses méthodes de travail, d'un salarié expatrié ? La compétence peut-elle se donner ? Des expatriés sont-ils encore utiles ? Doit-on encourager nos concitoyens à faire le choix du volontariat ? Aux nombreuses questions qu'on est en droit de se poser, il convient peut-être de répondre par un certain nombre de constats :

  • Les volontaires, tout comme la plupart des autres expatriés, sont une réponse à une demande locale, ce qui infirme le reproche de substitution ; on constate par ailleurs que la déflation de l'assistance technique d'État n'a pas entraîné un gonflement corrélatif du volontariat. Ce qui contribue à renforcer cette infirmation.

  • Le volontariat vit à présent à l'heure du partenariat. On en voit la traduction concrète dans la multiplication, sur le terrain, d'équipes mixtes associant techniciens du Sud et volontaires. L'un des prolongements prometteurs de ce volontariat “d'accompagnement” est l'amorce de constitution de véritables “écoles de cadres” du Sud.

  • Il faut distinguer le rôle de vecteur de compétences professionnelles des experts ou autres coopérants du type traditionnel avec l'action de proximité, porteuse d'une connivence potentielle et riche d'une expérience sociale qui est propre aux volontaires et fait d'eux des médiateurs, ou encore des “facilitateurs”. Exempts de pressions sociales, ils peuvent être des catalyseurs d'initiatives, des révélateurs des potentiels ou des savoir-faire locaux. La dérive du professionnalisme comme unique vertu est certainement à combattre et le besoin de la seule compétence professionnelle ne peut en aucun cas justifier le recours au volontariat. Les modes d'intervention des volontaires ne sont et/ou ne doivent pas être de même nature que ceux des experts.

  • Les relations internationales ont une tendance fâcheuse, victimes de l'effet d'aspiration produit par la “globalisation”, à se subordonner et même à se limiter aux seuls échanges commerciaux et financiers. Les hommes et leurs sociétés deviennent virtuels. L'exemple en est malheureusement donné dans les documents européens qui préparent nos futurs modes de coopération avec les pays Acp. L'homme en est absent. N'y a-t-il pas là, déjà, une justification à la présence sur le terrain des volontaires, pour témoigner de la dimension humaine et de la solidarité ?

  • Les modalités de l'action de coopération ou de solidarité sont nombreuses et variées. Si, dans beaucoup de cas, le renforcement institutionnel est seul souhaitable, sans participation d'expatriés, dans d'autres situations le besoin se fait ressentir de la présence de ce catalyseur “au regard décalé… qui n'affiche pas les certitudes des experts”. Des thématiques particulières peuvent en outre rendre opportune la présence de ces intervenants extérieurs bénévoles : recherche de la paix, réconciliation nationale, par exemple.

  • Enfin, et ce n'est pas le moins important, le rôle de médiateur assuré par le volontaire trouve peut-être sa meilleure expression dans sa vocation à inséminer, après son retour, la société française afin de faire évoluer ses comportements par une prise de conscience des enjeux d'une solidarité nécessaire. Certains vont même jusqu'à affirmer que la première et “véritable mission de ceux qui partent… commence après leur retour au pays d'origine”. Dire la solidarité, n'est-ce pas là un objectif qui, à lui seul, pourrait donner sa justification au volontariat ?

  • Un “Appel à témoins” organisé par l'une des principales associations de volontariat a fait ressortir de manière plus qu'éloquente le rôle actif qu'une forte majorité des volontaires jouaient, après leur retour, dans des activités sociales de nature associative, syndicale, politique, etc., ce qui fait d'eux, en quelque sorte, de véritables “catalyseurs de citoyenneté”.

    Recommandations

    Aux associations françaises de solidarité internationale :

  • qu'elles sachent se doter d'une politique claire, bien lisible, de la gestion de leurs ressources humaines expatriées, en tenant compte des besoins du terrain et en déterminant lucidement quelles sont les actions susceptibles d'être portées par des structures locales et quelles sont celles qui appellent la participation d'expatriés, experts-salariés et/ou volontaires-médiateurs ;

  • bien qu'elles ne soient pas “propriétaire de leurs volontaires”, qu'elles recherchent une meilleure efficacité en favorisant des réseaux d'anciens volontaires pour que ceux-ci puissent inscrire leur action-retour au sein de la société française dans un système organisé, leur garantissant un véritable référentiel et un lieu de cohérence.

    Aux pouvoirs publics français :

    S'il n'appartient pas aux associations de définir la politique des pouvoirs publics à l'endroit des ressources humaines associatives, on peut toutefois exprimer les souhaits suivants :

  • que, dans le cadre d'une concertation organisée et franche, tout soit mis en oeuvre pour parvenir à une clarification des statuts, en les faisant reposer sur des bases légales et/ou réglementaires reconnues par la totalité des services publics ou parapublics concernés (services fiscaux et Urssaf notamment) ;
  • que, sans diminuer leur soutien global au volontariat, les administrations compétentes sachent respecter les valeurs de liberté indispensables au développement de la vie associative, tout particulièrement en évitant de céder à la tentation d'une étatisation larvée du volontariat ;
  • que, s'agissant de leur soutien financier, elles sachent, en compensant les disparités dues aux situations diverses, mettre au premier rang la notion d'équité, condition indispensable pour parvenir au respect du principe d'égalité et qu'elles suppriment les disparités injustifiables entre volontaires en mission dans les pays du champ et dans les pays hors champ ;
  • que, forts de leur conviction en matière de ressources humaines et de volontariat, les pouvoirs publics français appuient les organisations représentatives auprès de la Commission européenne pour provoquer une prise en compte de la dimension humaine dans la relation de coopération et des aspects positifs que la présence d'expatriés introduit dans certaines actions de développement à la base.

    Une référence partagée : partenariat et réciprocité

    Pour les Assises d'Aquitaine, s'il est un terme qui semble faire aujourd'hui l'unanimité, c'est bien celui de partenariat. Mais de quoi s'agit-il ? Si ce terme imprègne maintenant fortement les discours, on ne repère pas toujours facilement sa traduction dans les pratiques. Dans le domaine de la coopération et de la solidarité internationale, le partenariat peut impliquer de diverses façons un grand nombre d'acteurs différents, au Nord comme aux Suds. Cette contribution propose de distinguer le partenariat bilatéral : dans le cadre d'un projet, il s'agit pour un acteur du Nord d'associer les personnes et les groupements directement concernés à l'élaboration, l'exécution ainsi qu'au suivi des actions envisagées, [...] et le partenariat multilatéral, c'est-à-dire : coopérer avec les autres Ong du Nord pour accéder à leur capital d'expériences, aplanir certaines difficultés matérielles ou relationnelles sur place, cumuler les ressources, mener à bien des actions multisectorielles ; collaborer avec les institutions publiques nationales ou locales, au Nord comme aux Suds ; collaborer avec les autres acteurs socioprofessionnels (les universités, le monde de la recherche scientifique, les associations de ressortissants étrangers, les syndicats et comités d'entreprise).

    Au fur et à mesure que s'étend une coopération d'acteur à acteur - aux dépens d'une aide moins clairement contractualisée - la référence au partenariat se fait plus fréquente. En se réclamant d'un partenariat, les acteurs de la coopération montrent clairement dans quel sens ils entendent orienter leur action. D'une part ils n'interviennent pas directement, mais apportent leur appui à un acteur au Sud ou à l'Est, qui est le responsable final d'un meilleur développement. D'autre part, leur appui est fidèle et inscrit dans la durée, pour permettre à ce partenaire de se renforcer et d'accéder à des ressources pour agir.

    Le colloque “éthique de la décision et actions de solidarité internationale” a été une occasion de discuter sur de nouveaux critères de partenariat fondés sur :

  • l'exigence de clarté et de transparence (sur l'origine des fonds, leur utilisation, etc.) ;
  • la nécessité d'établir un système de contrôle commun (cogestion des moyens en particulier) ;
  • la nécessité de développer une relation contractuelle ;
  • la possibilité d'interpellation mutuelle, notamment sur la question de légitimité ;
  • l'affirmation de la réciprocité.

    Si la référence au partenariat peut être mise à l'actif des organisations de solidarité internationale, rappelons que celle-ci est désormais commune à tous les acteurs : les pouvoirs publics font mention du partenariat dans les relations bilatérales avec les États, tout comme les collectivités territoriales ou les organisations socioprofessionnelles. À titre d'exemple, la contribution de “l'économie sociale” pose en principe de passer du paternalisme au partenariat : comment impliquer des bénéficiaires trop passifs face à des donateurs trop actifs ? Comment responsabiliser tous les acteurs ? En aval des Assises, l'initiative pourrait être prise collectivement de se mettre au travail sur les principes et conditions du partenariat, de façon à éviter une banalisation de ce terme.

    Poussant plus avant encore leur position démarquée vis-à-vis d'une aide “classique”, nombre d'acteurs non gouvernementaux affirment donc la réciprocité. La déclaration a de quoi surprendre par son caractère paradoxal : alors que la coopération est caractérisée par des flux unilatéraux du Nord vers le Sud ou vers l'Est, leurs promoteurs prônent la réciprocité des échanges. On en vient immédiatement à se demander si cette réciprocité n'est qu'un discours d'idées, une façon de se dédouaner ou de justifier son engagement international par rapport à une certaine mauvaise conscience, ou bien si c'est une réalité concrètement observable, comme le rapporte le groupe thématique “réciprocité”.

    Toutefois, il faut bien noter que, pour leur grande majorité, l'action internationale des collectivités françaises fait partie intégrante de la politique de développement de leurs territoires. Par leurs relations internationales, elles travaillent à la réalisation d'un meilleur environnement pour leurs citoyens. Comme le dit le groupe thématique “réciprocité”, il s'agit pour la collectivité, par son action de faire exister un rapport social et politique au moment où le territoire géographique et administratif se fait moins perceptible. Il s'agit de réactiver une ville.

    Selon les Assises de Rhône-Alpes, c'est moins la recherche d'un échange égalitaire qui est à promouvoir que l'acceptation d'une nature différente entre les deux flux. Mais le principal de la réciprocité n'est-il pas dans les vertus de la relation qui permet à chacun d'approfondir ce qu'il est ?

    La contribution de l'Afdi prend aussi position pour relier le thème du partenariat et celui de la réciprocité : construire un véritable partenariat, c'est reconnaître que l'action de coopération est à bénéfice réciproque. Dès lors qu'on évite le don répété et à sens unique, la relation qui se construit dans la coopération durable peut se manifester sur plusieurs plans :

  • une ouverture personnelle, par la découverte d'autres logiques de pensée et d'autres façons d'être. Cette ouverture apporte d'autant plus au Nord que la tendance au repli sur soi, voire à l'exclusion, se renforce ;
  • une réappropriation de notre propre histoire, celle de notre pays, une meilleure compréhension des mécanismes qui gouvernent nos sociétés, leurs priorités, leurs modes de fonctionnement ;
  • la constitution de relations durables de “société civile à société civile” peut enfin dessiner un autre futur possible, qui remette “l'homme au cœur des décisions et des règles de la société”. Ce sont en germe de véritables alliances qu'il est possible d'envisager à partir d'une coopération partenariale.

    Dans le même sens, la contribution d'organisations de solidarité internationale à propos de “l'Amérique latine” affirme qu'aux défis posés par l'accroissement des inégalités et la construction démocratique, les peuples latino-américains trouvent des réponses innovantes, basées sur l'organisation et la solidarité, moteur d'un réel changement de leurs sociétés. Tous ceux qui coopèrent avec l'Amérique latine connaissent la créativité, le dynamisme et la richesse des acteurs sociaux et culturels latino-américains [...]. De toutes ces réponses collectives, politiques ou économiques émergent des réponses aux défis de notre propre société, bloquée dans ses contradictions et une longue tradition de centralisme d'État. Ainsi, des exemples de coopération entre la France et l'Amérique latine démontrent que des échanges peuvent s'opérer sur la base d'une réelle réciprocité et d'égalité des partenaires et redonner du souffle de part et d'autre aux dynamiques sociales.

    Les Assises du Nord-Pas-de-Calais se sont appuyées sur un exemple de coopération en cours (celle de la ville de Grande-Synthe) pour montrer les effets en retour de leur action. Ce retour se fait sentir sur la construction de lien local, en favorisant à ce niveau :

  • le développement de la démocratie par la participation des citoyens et des organisations de base à l'élaboration des projets et à leur gestion ;
  • un enrichissement réciproque dans les échanges en termes de savoir-faire, d'expériences ;
  • une meilleure reconnaissance des rouages de la ville et de ses institutions ;
  • mais aussi pour les collectivités partenaires en lien avec les habitants, la reconnaissance d'intérêts partagés et croisés autour de thèmes communs tels : jeunesse, développement durable, accès à un revenu, participation habitante, valorisation des villes, etc.

    On peut citer encore l'apport du Réseau réciprocité des relations Nord-Sud :
    La réciprocité trouve son sens dans des relations entre des personnes ou des groupes impliqués dans la résolution de leurs propres problèmes de société, en dehors des circuits spécialisés de la coopération classique. Elle va à l'encontre des idées reçues en matière de coopération ; en effet, les flux ne sont pas unilatéraux du Nord vers le Sud ou l'Est – il n'y a pas que le Sud qui ait besoin d'aide. Dans les échanges Nord-Sud, la réciprocité, bien que peu connue parce que peu pratiquée, est pourtant une réalité concrètement observable dont voici quelques exemples tirés de fiches rédigées par les membres du réseau

    Réciprocité :

  • en 1989, Kofi Yamgnane, maire de la commune bretonne de Saint-Coulitz, a l'idée d'expérimenter dans sa municipalité une institution traditionnelle en Afrique : le conseil des anciens. Depuis lors, l'initiative a fait des émules dans tout le pays et notamment dans les villes moyennes comme Mulhouse ou La Roche-sur-Yon […] ;
  • depuis janvier 1995, la clinique de Blanc-Mesnil, dans la région parisienne, expérimente une technique de soins des bébés prématurés tout droit venue de Colombie. On encourage les mères à porter leurs nouveau-nés sur le ventre, toute la journée. Une méthode inspirée des savoir-faire colombiens, née de la nécessité de trouver un substitut aux coûteuses couveuses. Les chances de survie sont meilleures et les bébés se développent plus vite et mieux que ceux qui sont en couveuse.

    En conclusion, pour ce Réseau, la réciprocité apparaît comme une réponse à la “mondialisation” économique parce qu'elle offre un cadre pour chercher des solutions à des problèmes de développement local. Elle redonne un sens à la notion de partenariat en la fondant sur la reconnaissance de l'autre et la valorisation de ses richesses.

    L'exemple rapporté lors des Assises de Bretagne, à propos d'un collectif lié au secteur de la pêche, donne matière à réflexion. La pratique de ce collectif peut être caractérisée par une coopération de la compétence, le métier et la réciprocité. Trois phases significatives ont marqué [son] histoire. En dix ans, cet échange entre pêcheurs bretons et sénégalais a évolué d'une phase d'aide, d'appui à la structuration de groupes dans un esprit de bon samaritain à une phase de partenariat mais où l'appui restait fort, pour aboutir enfin à une véritable relation de réciprocité. Les intérêts sont communs, les actions se font en direction des centres de décision européens ou mondiaux (Omc) et le réseau est mondial. La logique Nord/Sud est dépassée et la réflexion s'inscrit dans une logique transnationale ou transphérale. L'objectif n'est plus seulement la coopération pour la mise en oeuvre de projets, mais la création d'un réseau international mobilisant les organisations de pêcheurs artisans pour défendre la pêche artisanale et les communautés côtières face à l'industrialisation de la pêche, et peser sur les centres de pouvoir transnationaux. Dans ce processus, largement initié par des organisations de pêcheurs du Sud, la difficulté est d'associer les organisations de pêcheurs européens peu préparés à ces nouvelles perspectives et souvent assimilés aux flottes industrielles délocalisées dans les eaux du Sud.