La mondialisation, spectre ou ressort de la solidarité ?



Une référence commune

Citation obligée de tous les acteurs de la coopération et de la solidarité internationale, la mondialisation apparaît comme le facteur majeur de changement des engagements comme des pratiques.

La politique publique d'aide au développement s'y réfère dans le mémorandum de la France au CAD de 1995, ayant posé pour orientation générale d'insérer les pays les plus pauvres dans le commerce mondial, et le thème majeur du G7 à Lyon ayant été le nouveau partenariat mondial pour le développement.

Les OSI font référence quant à elles à un contexte international en pleine mutation et à la mondialisation, qu'on ne peut aborder avec les arguments défaillants de ceux qui prônent un repli frileux sur l'hexagone.

Les syndicats quant à eux la voient comme un processus inachevé, et invitent à agir pour l'infléchir. Elle doit être le nouveau cadre de notre politique de coopération, à la fois parce qu'elle correspond à la réalité du processus en cours, mais aussi parce qu'elle est la condition même de son acceptation par l'opinion publique. Il faut repenser la mondialisation comme une perspective de construction d'un nouvel universalisme qui mobilise. Il est possible d'agir pour l'infléchir au service de nos ambitions d'une mondialisation ordonnée et solidaire en vue de réduire les inégalités dans le monde et non de les accroître.

Un mouvement irréversible

Avec la fin de l'affrontement Est/Ouest, les politiques quasi universelles de libéralisation des marchés et des échanges, l'effondrement des États et la montée en puissance de pouvoirs mafieux, de nouvelles règles du jeu international viennent changer la distribution des cartes dans la partie qui se joue autour du développement. La mondialisation s'est imposée comme un mouvement irréversible, perceptible jusqu'au sein des pays les plus isolés. Davantage que l'aide au développement, elle contribue à redistribuer les richesses (groupe thématique mondialisation et développement local).

La mondialisation, c'est la globalisation des échanges. Dans un premier temps, elle a suscité l'intérêt dans sa version d'un " village planétaire " régi par des flux instantanés de communication qui rapprochent les peuples et les hommes. Puis elle a provoqué l'inquiétude dès lors qu'elle s'est dotée d'un nouveau visage : celui d'une planète financière, commerciale et économique qui élimine tous les obstacles à la libre circulation des capitaux et des produits.

De multiples interactions

Lors des Assises de Franche Comté, on a dit que la solidarité venait de la prise de conscience des interactions mondiales de l'économie, de la démographie, de l'écologie et du social.

De fait, la globalisation des échanges a des impacts positifs sur l'économie mondiale, particulièrement pour les pays dits "émergents ". Aujourd'hui, même si les performances d'un petit nombre de pays émergents ne parviennent pas à masquer les difficultés de beaucoup d'autres, il reste que depuis dix ans, les pays du Sud soutiennent la croissance de l'économie mondiale. La solidarité a un rapport avec l'interdépendance des économies et il vaudrait mieux organiser un débat réel sur les délocalisations que les accuser a priori d'être la cause principale des difficultés économiques et de l'emploi en France.

En réalité, plutôt que de porter une critique systématique sur la redéfinition des termes de la compétition économique, nous sommes invités à nous interroger sur les limites et les contradictions du phénomène de globalisation. Ainsi, pour les syndicats, malgré les promesses et les espoirs dont elle est porteuse, la mondialisation risque de s'enrayer si ses retombées positives tardent à se manifester pour les populations des pays industrialisés et ceux des pays en développement, et si au contraire elle est associée dans l'esprit du public à la précarité des situations sociales, à la montée des fortes inégalités entre pays et au sein de chacun d'eux, au mouvement de dérégulation vers le moins disant social du modèle néolibéral et aux risques de marginalisation de continents entiers comme l'Afrique. Dans le même temps, la Mutualité met en cause les politiques consistant en l'apport massif de capitaux /.../ et plaide pour une économie sociale. Quant aux organisations professionnelles agricoles, elles insistent, dans le contexte de mondialisation des économies agricoles, sur l'importance d'une coopération avec le Sud fondée sur la reconnaissance de l'Homme dans son environnement social et naturel. Le développement agricole et rural français tel qu'il est porté par les OPA (organisations professionnelles agricoles) se fonde sur des valeurs dont l'élément central consiste à mettre en avant la personne humaine et sa responsabilité dans l'action. Cette conception du développement qui fait de l'économie et de la technique des outils au service du mieux-être de l'individu est également le support de la coopération internationale de la profession agricole. En réponse à la seule logique libérale caractérisée par les dernières négociations du GATT, il s'agit d'agir pour une économie régulée par l'organisation des acteurs socioprofessionnels.

Pour l'un des syndicats associé aux Assises, le débat syndical n'est pas aisé pour les salariés du textile ou de l'automobile dont les effectifs diminuent et qui ont peur que leur salaire soit déterminé à Shanghai. Il n'en demeure pas moins urgent pour lui de répondre aux fausses questions sur la concurrence des pays à bas salaires. Les estimations des experts l'évaluent de 100.000 à 300.000 pertes d'emplois sur un total de 3 millions de chômeurs, soit infiniment moins que les effets des progrès de productivité sous l'impact d'innovations technologiques. Ce qui est en cause, en fait, c'est l'inégalité généralisée qui se creuse : au Nord entre ceux qui ont un emploi et ceux qui n'en ont pas ; au Sud ou à l'Est, dans l'inégalité structurelle de distribution des revenus sans commune mesure avec les gains acquis par la croissance.

Les façons de relier le social à l'économique dans la globalisation sont nombreuses. La plus emblématique tient à la mise en place de la clause sociale qui dicterait les conditions minimales pour la protection des travailleurs, entraînant la régulation sociale des échanges en couplant le progrès des droits fondamentaux de l'homme au travail et l'intensification des échanges mondiaux. Le progrès économique et le progrès social doivent aller de pair. Le mouvement syndical international valorise sur ce plan une démarche promotionnelle et incitative plus que coercitive, récusant toute approche ou arrière-pensée protectionniste au service de l'application des normes du travail essentielles (liberté de créer des syndicats et de négocier, refus de la discrimination, du travail forcé sous toutes ses formes - esclavage, travail des enfants - par divers mécanismes institutionnels en s'appuyant entre autres sur l'expertise de l'organisation internationale du travail (OIT). L'objectif est bien de favoriser la mise en place de conditions minimales pour la protection des travailleurs et de faire reconnaître le lien entre l'intensification des échanges avec le respect des droits minima de l'homme au travail. Sur certaines de ces questions, les positions exprimées dans des enceintes telles que l'OIT par les syndicats et les Pouvoirs Publics français sont assez proches.

Libre échange des produits mais pas des hommes ?

La contradiction la plus criante de l'approche néolibérale qui sous-tend la forme actuelle de globalisation tient à la primauté faite aux flux financiers et aux produits sur l'homme dans les échanges internationaux. Plus les barrières douanières s'assouplissent pour favoriser importations et exportations, et plus elles se dressent pour stopper les flux migratoires. Le groupe thématique " migration et développement " rappelle la nécessité de reconnaître la demande de travail émise par le Nord comme facteur déterminant de la migration de main țuvre des pays du Sud ; il considère en même temps qu'un appel important et durable à la main țuvre du Sud est hautement improbable dans l'avenir. D'où un doute sur la nécessité d'organiser un filtrage aussi sévère.

Cette injustice fondamentale n'est pas le seul sujet de préoccupation et d'indignation. Se posent aussi les questions de pertinence et de cohérence des politiques intérieures et extérieures. La première question touche au lien opéré entre migration et développement : la solidarité avec les pays du Sud et le développement par le biais des immigrés ne doivent pas être considérés comme un moyen de réguler les flux migratoires. La seconde question touche au lien entre le rayonnement de la francophonie et le resserrement des frontières : comment peut-on simultanément souhaiter un attachement des hommes et des populations du Sud et de l'Est avec la France et la francophonie, et refuser les visas aux familles, aux étudiants ou encore aux intellectuels ?

Les nouvelles orientations gouvernementales sur ce thème inspirent de l'espoir, tout en ne semblant pas répondre à la totalité des questions posées. Rappelons toutefois l'intervention du Ministre des Affaires Etrangères Hubert Védrine, qui s'adressant aux ambassadeurs français, leur demandait " de vous impliquer personnellement dans l'adaptation de notre politique de visas. Comme vous le savez, le gouvernement, à la suite notamment du rapport Weil demandé par le Premier ministre, redéfinit en ce moment les règles d'entrée et de séjour des étrangers en France. Or les difficultés rencontrées par des ressortissants de pays soumis à obligation de visas ont récemment conduit - nous en avons tous été témoins - les élites de ces pays francophones à commencer de se détourner de la France. Il faut reconquérir, grâce à une politique plus ouverte, plus souple, ces catégories de chercheurs, d'investisseurs, de personnalités d'influence culturelle ou artistique qu'il est de notre intérêt d'autoriser à venir en visite en France, tout en demeurant rigoureux sur l'immigration. Ces deux problèmes sont très différents. C'est là une de vos responsabilités personnelles à laquelle je vous demande de veiller avec une vigilance particulière ".

La globalisation produit une fragilisation de certaines valeurs universelles

La mondialisation percute aussi une conjonction de phénomènes d'ordre culturel et politique qui sont tout aussi essentiels. Les champs culturel et politique produisent un sentiment général de dépossession et de fragilité. On voit alors émerger de nouvelles perceptions et représentations collectives comme les nationalismes, ou la construction de nouvelles identités collectives notamment religieuses, qui sont à l'origine des tensions et des affrontements ethniques les plus graves apparus ces derniers temps y compris en Europe, tout comme le rejet de valeurs universelles présentées comme occidentales. La mondialisation construit paradoxalement un monde de plus en plus morcelé. La solidarité internationale se doit d'y répondre en énonçant toujours plus fort son attachement aux Droits de l'Homme, à la promotion de valeurs universelles et au renforcement de la démocratie.

La difficulté d'agir globalement

De réelles convergences existent pour considérer la mondialisation comme un processus inachevé, lui attribuer de nouveaux ressorts et de nouvelles alliances favorables à un monde plus solidaire. Cette unanimité relative ne devrait pas faire oublier la difficulté de la tâche qui consiste à concilier mondialisation et solidarité.

Qu'on se souvienne à ce propos de ce qui a pu apparaître comme l'un des premiers et tous récents chantiers globaux : celui qui cherche à relier environnement et développement. La planète écologique est bien l'emblème d'une communauté de destins pour tous les hommes, les conséquences des actions humaines sur l'environnement marquent bien l'interdépendance des peuples et des pays. Cinq ans après Rio, peut-on dire que la pensée globale ait conduit à agir différemment sur l'environnement ?

Des pistes pour la solidarité

Comme l'a exprimé le groupe thématique " dire la solidarité ", la notion d'interdépendance ne suffit pas à faire le choix de la solidarité. Celle-ci peut être émotionnelle et affective, ou encore s'alimenter d'un réflexe de survie et de préservation des générations futures, réagissant sous la menace de la mondialisation. Elle peut enfin être une solidarité choisie, résultant d'un choix de société, et donc d'un choix politique individuel et collectif, délibérément réfléchi et partagé, qui se donne pour objectif la construction de sociétés à venir fondées sur les valeurs de dignité, de justice et de solidarité en leur sein et entre elles. Si la mondialisation est l'interdépendance de fait, la solidarité, elle, est l'interdépendance de choix.

De cette prise de position découlent un certain nombre de conséquences.

Tout d'abord, renoncer à restreindre la relation de solidarité entre les peuples à une simple question d'aide. La coopération doit s'imposer comme cadre de relation. La différence n'est pas mince. Le principe de coopération conduit en effet à établir des partenariats avec des acteurs au Sud ou à l'Est, c'est à dire à identifier, énoncer et négocier les intérêts mutuels d'une collaboration. Il conduit à rechercher les éléments de la réciprocité du partenariat. L'aide, car elle existe et elle est utile, vient après, dans un cadre de relations construit et éprouvé.

Ensuite privilégier de réelles convergences dans l'action entre tous les acteurs de la coopération qui ont chacun une légitimité et un rôle à jouer, et dont la conjonction permet l'expression d'une citoyenneté ouverte.

Pour reprendre la déclaration de principe des Assises régionales de Bretagne sur le thème mondialisation et solidarité internationale :

La mondialisation est actuellement fondée sur le libéralisme sauvage. Nous affirmons qu'elle peut être l'occasion de l'émergence d'une économie internationale de concurrence régulée et d'une citoyenneté qui plaide la lutte contre la pauvreté et la satisfaction des besoins au cțur d'un développement durable.

Enfin, pour l'AFDI, face au mouvement de mondialisation, il est nécessaire de s'organiser pour contraindre les flux économiques à servir un véritable projet social. La moralisation des relations économiques passe certainement par l'instauration des clauses sociales et environnementales lors des grandes négociations internationales.

Mais le développement économique et social appelle aussi des politiques nationales dans les Etats du Sud, qui garantiraient une certaine stabilité de l'environnement économique et institutionnel aux acteurs de ces pays et autoriseraient une certaine protection des marchés. Ce droit à des politiques autonomes, en particulier en matière agricole et commerciale, doit être réaffirmé, d'autant plus qu'il s'oppose à la déréglementation que stimulent de nombreuses instances internationales.