France, terre de solidarité ?



En inaugurant, au cours de l'été 1996, un processus d'Assises de la coopération et de la solidarité internationale, ses initiateurs s'appuyaient sur deux hypothèses d'abord, les bouleversements du contexte mondial, enregistrés dans la dernière décennie, obligent à repenser la solidarité internationale ; ensuite, c'est la conjugaison des efforts des différents acteurs de la coopération qui permettra de relever le défi d'une coopération renouvelée, adaptée à ce nouveau contexte.

Repenser la solidarité internationale et la coopération

Les contributions rapportées dans ce Livre Blanc présentent un certain nombre de convergences dans l'appréciation des évolutions indispensables de la solidarité internationale et de la coopération :

* On ne peut pas laisser aux seuls marchés financiers l'exclusivité des relations internationales.

* La solidarité internationale ne peut être considérée comme la " roue de secours " d'un systéme mondial qui produit de l'exclusion.

* Les sociétés du Nord, du Sud et de l'Est sont face à un enjeu majeur : reconstruire un " capital social " qui sache combiner la prise d'initiatives, la mise en place d'organisations collectives solidaires et la responsabilité citoyenne.

* La coopération doit être mise à contribution pour renforcer les acteurs publics et les acteurs de la société civile dans la construction de ce capital social.

* Partie intégrante du fonctionnement de notre société française, la solidarité internationale doit contribuer à garder celle-ci ouverte sur l'extérieur. Pour que les citoyens se l'approprient, il faut veiller à démocratiser la coopération.

Vers une claire distribution des rôles

Le développement supposant prédéfinies des conditions politiques et sociales, chaque acteur a un rôle prioritaire à jouer en liaison avec ses partenaires naturels. La coopération publique doit veiller à renforcer les États et leurs appareils dans leurs fonctions régaliennes et les aider à respecter les principaux équilibres macro-économiques ; la coopération non gouvernementale doit aider à l'émergence d'organisations de la société civile, établir des partenariats pour l'action et servir de relais vis-à-vis de l'opinion du Nord et des instances internationales ; la coopération décentralisée doit viser à la mise en place de pouvoirs locaux et d'une démocratie participative. A ces trois coopérations s'ajoute la contribution indispensable des socioprofessionnels, des syndicats, de la mutualité, tant pour leur apport de compétences que pour établir et renforcer des réseaux internationaux.

L'existence et parfois la trop forte prégnance de partenariats privilégiés entre acteurs français et du Sud présentent le risque de couper ces derniers des autres acteurs nationaux. D'où la nécessité ressentie d'agir en coopération de façon conjuguée et non pas cloisonnée. Une plus grande concertation est souhaitée en particulier entre pouvoirs publics, OSI et collectivités territoriales.

Une autre limite dans les pratiques habituelles de la coopération tient au " niveau d'entrée " : les collectivités territoriales privilégient une coopération du local au local ; les OSI sont davantage que quiconque à la charnière entre les enjeux mondiaux et l'action locale, les pouvoirs publics ont une légitimité qui part du national. La conjugaison des efforts des uns et des autres devrait conduire à relier ces différents niveaux - local, national, mondial - condition nécessaire pour répondre aux besoins d'un développement de proximité, cohérent et interdépendant.

Tout ceci plaide pour une collaboration accrue entre pouvoirs publics, OSI et collectivités territoriales, dictée par les enjeux du développement mondial. Lors des Assises régionales de Lorraine, cette question a été abordée ainsi : pour imaginer la réflexion, considérons un triangle équilatéral dont le plus haut sommet représente l'Etat ou la coopération publique /.../. Il faut amener chaque sommet au centre de gravité, mais pas au centre de compromission, par une volonté de chacun de respecter ses compétences et prérogatives, ainsi que celles du voisin.

Un atout : coopérer avec les groupes d'immigrés en France

Dans le cadre des activités de la Commission Coopération Développement, le groupe de travail " migrations - populations en mouvement " a pris une orientation qui peut, en résumé, s'énoncer comme suit :

Si l'on prend conscience que les deux millions d'immigrés originaires du Sud qui résident en France

- sont destinés, pour la plupart d'entre eux, à s'y établir définitivement,

- sont porteurs d'une double citoyenneté, celle qu'impose leur participation à la société française se combinant avec celle de leur fidélité à leur société d'origine,

- peuvent, dans une certaine mesure, léguer cet héritage à leurs enfants,

alors, on réalise qu'une politique française de coopération visant l'efficacité peut disposer d'un atout particulier grâce aux immigrés ; ceux-ci constituent un lien humain entre les sociétés du Nord et du Sud et ce lien peut être développé et consolidé pour devenir un puissant vecteur d'échanges de peuple à peuple.

Quelques actions de coopération où des institutions publiques sont associées à des organisations d'immigrés démontrent que cette perspective est réaliste. Il faudrait désormais en construire un cadre pour en permettre son développement.

Une phase préalable consistera à reconnaître publiquement le rôle actuel des immigrés comme acteurs de l'aide au développement et d'en préciser les diverses formes, leurs dimensions et leurs limitations.

Il sera alors possible de concevoir un ensemble de mesures destinées à accompagner et renforcer ce processus autonome. On s'intéressera plus particulièrement à l'appui technique et financier à apporter aux projets des organisations d'immigrés qui ont une dimension collective, du village à la région.

De ces pratiques pourront naître des synergies génératrices de nouvelles méthodes et de processus de coopération tirant parti des multiples atouts dont peuvent disposer les immigrés, notamment leur connaissance des langues et des cultures des deux mondes (le Nord et le Sud).

Dans le cadre d'un partenariat entre les Pouvoirs Publics et les organisations de solidarité internationale, diverses actions peuvent être entreprises à court terme pour préparer le terrain :

- une rencontre (internationale) des acteurs d'opérations où les immigrés sont partie prenante ;

- une étude détaillée de l'actualité et de la prospective des transferts financiers au Sud opérés par les immigrés ;

- une réflexion approfondie sur les aménagements institutionnels et budgétaires que peut impliquer l'entrée des organisations d'immigrés dans les processus de concertation aux différents niveaux (central, régional, local).

Le groupe de travail " migrations - populations en mouvement " est encore au travail. Mais son orientation générale est claire : il s'agit d'aller dans le sens d'une reconnaissance des associations d'immigrés comme acteurs de la coopération, se traduisant par l'accès aux ressources publiques nationales ou locales.

Les Assises d'Ile de France ont également mis en évidence une relation de triangle entre associations immigrées en France, associations immigrées sur le terrain et organisations françaises. Il importe de trouver les moyens pour que ce triangle puisse fonctionner de façon efficace. Il est apparu pour de nombreux intervenants de ces Assises que les associations issues de l'immigration sont les relais naturels de la sensibilisation et de la solidarité, à condition, selon certaines d'entre elles, qu'elles ne soient pas trop déconnectées des besoins actuels de leurs pays ou régions d'origine.

Il s'agit en même temps d'éviter l'amalgame parfois opéré entre les problèmes de retour des immigrés dans leurs régions d'origine et ceux de l'appui au développement de ces mêmes régions.

L'Amérique latine oubliée ?

Certains s'inquiètent de la faiblesse de la part de l'Aide publique française au développement consacrée à l'Amérique latine. Elle est aujourd'hui de 5%, pourtant les indicateurs du développement humain du continent ne valent guère mieux que ceux des autres régions du monde, selon la contribution sur " l'Amérique latine ".

Certes, l'Amérique latine a amorcé dans les années 1990 un retour à la croissance économique. Le continent connaît un accroissement significatif des échanges commerciaux avec le reste du monde [...] et sur le plan politique il a connu un élan de démocratisation avec le rétablissement de l'Etat de droit et un effort de pacification des foyers de guerre civile.

Cependant ce retour à une certaine stabilité économique et à l'amélioration de quelques indicateurs macro-économiques ne doivent pas occulter l'étendue et l'accroissement de la pauvreté qui frappe l'immense majorité de la population [...]. Le désengagement des Etats a aggravé les conditions d'accès aux services de base, tels que les soins primaires et la scolarité pour les plus démunis [...]. Conséquence des inégalités criantes, la démocratie amorcée ces dernières années n'a pas mis fin à l'état de guerre civile qui perdure en Amérique centrale. Justice n'a pas été rendue aux innombrables victimes des violations des droits, de la torture et de la violence commises sous les dictatures.

Entre charité et profit, il existe pourtant d'autres ressorts pour l'action, s'appuyant sur les initiatives locales de mouvements populaires structurés, d'organisations non gouvernementales très professionnelles et d'élus locaux [...]. Fortes de ses atouts, l'Amérique latine peut être partenaire d'une coopération mutuellement profitable pour nos deux continents.

L'espace francophone, cadre d'une approche resituant l'homme au coeur du développement

La gestion de la francophonie par les Pouvoirs Publics a souvent donné l'impression d'être un combat d'arrière garde fleurant un certain néocolonialisme lorsqu'elle concernait l'Afrique.

L'Union des organisations internationales non gouvernementales établies en France (UOIF) a organisé en mai 1997 un séminaire réunissant une cinquantaine de réseaux associatifs, ainsi que quelques experts afin de se prononcer si, somme toute, la francophonie méritait toujours que les acteurs non gouvernementaux soutiennent le gouvernement français dans sa politique.

Pour la Mission de liaison auprès des organisations non gouvernementales (MILONG), de ce débat, très riche, auquel les pouvoirs publics ont largement et franchement contribué, on peut retenir que, pour ces réseaux associatifs, la pluralité linguistique est une manière de reconnaître la diversité des cultures du monde : elle crée des espaces de liberté nécessaires à l'expression plurielle. Dans une époque contradictoire, marquée par les revendications identitaires et la mondialisation, où les Etats sont tiraillés entre l'émiettement et les regroupements régionaux, la francophonie, attachée aux notions d'universalité des Droits de l'homme et de diversité culturelle, apporte une contribution irremplaçable à l'organisation d'un monde fraternel et humain... La langue française apporte des concepts qui lui sont propres tels que notamment : une vision solidaire de l'économie et plus généralement de la société, une affirmation laïque de la liberté et des droits de l'homme, une approche humaniste de l'architecture et de l'urbanisme, une conception équilibrée des rapports entre la personne et la société, au travers de ses principes juridiques et administratifs.

Une présence francophone plus assidue dans les réunions internationales d'organisations non gouvernementales ou d'institutions internationales auxquelles celles-ci sont invitées a été souhaitée, prioritairement pour toutes les réunions touchant à l'élaboration de méthodologies, de normes, d'indicateurs et de critères, notamment pour ce qui concerne les nouvelles technologies de communication, l'environnement, le développement et l'administration publique. Un rapprochement avec d'autres communautés linguistiques, notamment de l'Union européenne, qui partagent des visions comparables sur les rapports de l'homme avec la société, en particulier pour ce qui concerne les modes mutualistes et coopératifs de production et de distribution, ainsi que l'organisation solidaire de la protection sociale, pour préserver la diversité linguistique et culturelle dans les réunions internationales est apparu également souhaitable.

La " déclaration de l'Hôtel de Sully ", dont sont extraites ces citations, devrait être transmise au Sommet de Hanoï, réunion dont est attendue une refondation de la politique de la francophonie. La déclaration ci-dessus est une base de réflexion intéressante qui devrait lancer un débat entre les différentes familles d'acteurs de la coopération.