TEXTE D'INTRODUCTION SUR LA NOTION DE RÉCIPROCITÉ



Yannick LECHEVALLIER
CITÉS UNIES FRANCE

L'action Nord -> Sud de coopération et d'aide place, désormais, l'homme du Sud au centre de son développement : "partenariat obligatoire", "comité de quartier gérant les projets", "définitions des besoins par les bénéficiaires", etc. La littérature sur le développement est remplie de termes portant sur le champ de la participation locale.

Suivant cette notion de "partenariat", est apparue le terme de "réciprocité", comme le démontre encore le récent colloque organisé par le CRID "Partenariat et Réciprocité". Mais quel est ce besoin, actuellement de multiplier l'usage de ce terme, de l'insérer dans tous les documents, dans tous les discours ?

La majorité des textes sur la notion de réciprocité, font référence au texte de l'anthropologue Marcel Maus : "Donner, c'est manifester sa supériorité, être plus (); accepter sans rendre ou sans rendre plus, c'est se subordonner, devenir client et serviteur" . "Et si les politiques de développement plaçaient d'emblée l'autre, "celui qu'on aide" dans une situation d'infériorité?" . Si on "aide" l'autre, ne se place-t-on pas directement dans une situation interdisant toute réciprocité ?
Voire, en allant plus loin, la notion "d'aider" ou de "donner pour recevoir ensuite", ne fausse-t-elle pas, d'emblée, le rapport entre "partenaires", et l'utilisation fréquente du terme "réciprocité" mais rarement illustrée concrètement, n'est-elle pas un alibi ?
Nous nous sommes appuyer sur quatre questions pour mener notre réflexion :

Origine et utilisation du terme

Des idées vagues et très générales.

Une première analyse des idées établies, des images classiquement utilisées montre que les exemples abordés dans toute discussion sur l'idée de réciprocité sont principalement issus du champ de la cohésion sociale ou locale.

Mais l'ensemble de ces discours n'est jamais réellement conceptualisé, concret. Cela reste souvent du ressort de "l'intime conviction" et le transfert d'expérience en est, de fait, fortement limité.

La mobilisation au Nord vers la gestion de son "territoire"

A partir de ces idées, nous pouvons toutefois identifier un axe fort sous-jacent :

  1. L'action au Sud comme source de mobilisation de la population locale du Nord sur la gestion et l'animation de son "territoire" (quartier - ville, ).
  2. Le passage du "consommateur", du "professionnel", de "l'habitant" à une situation d'acteur multiple .

Ainsi, dans le rapport de Vitré sur l'opération Vitré Djenné Retours (1995) , il est noté comme axe d'action : "Investir le territoire". . "Il s'agit de faire exister un territoire social et politique au moment où le territoire géographique et administratif se fait moins perceptible. Il s'agit de réactiver une ville." De même, de nombreux élus s'interrogent sur l'animation de quartier faisant référence à des réunions de centaines de personnes dans les quartiers de leur ville jumelle africaine face aux difficultés de mobilisation locale en France en général.

Des valeurs profondes

Toute cette réflexion est portée par un ensemble de valeurs fortes auxquelles se reportent les acteurs travaillant sur la notion de réciprocité et principalement :

Du "Don et contre-don" à la construction commune.

Don et Contre-don (M.Mauss)

"Donner, c'est manifester sa supériorité, être plus (); accepter sans rendre ou sans rendre plus, c'est se subordonner, devenir client et serviteur" écrit Marcel Mauss. C'est dans cet état d'esprit que se trouve un grand nombre de partenaires du Sud qui pressent les partenaires du Nord de demandes fortes pour "rendre" :

Donner, recevoir, rendre ne sont pas seulement des comportements économiques. Ils sont générateurs de liens de personne à personne, de communauté à communauté. Ils sont aussi générateurs de sens. Dans une société occidentale individualiste, angoissante, le discours sur la réciprocité exprime ce besoin psychologique essentiel de cohésion, de proximité comme le démontre le champ dont sont issus les principaux exemples. Le but recherché alors étant de redonner corps à la notion "d'échange".

Toutefois, en restant sur une simple perspective de "don" et "contre-don", nous appauvrissons cette notion d'échange et limitons alors la transformation au Nord de l'individu. Les demandes de nos partenaires du Sud nous enferment souvent dans une visualisation comptable du don et du contre-don. Or, l'échange peut être immatériel. Le partenaire du Sud peut être même, simplement, dans un rôle de médiateur pour le changement opéré au Nord.

Un champ d'implication immense à partir d'attitudes simples

Plus qu'une mise en place de la réciprocité, il vaut mieux parler de la mise en "état de réciprocité" afin de permettre soit de profiter du miroir présenté par le partenaire soit d'intégrer sa connaissance dans la notre pour évoluer. Cet "état de réciprocité" peut se définir comme suit :

"Il s'agit de développer un état d'esprit d'ouverture et d'égalité qui permet d'être attentif à toutes les informations, les idées nécessaires à la construction de sa propre réponse à une situation personnelle donnée. L'apport du Sud tient alors dans ce foisonnement d'idées qui seront à la base de l'inspiration de l'acteur au Nord."

Le champ de la réciprocité est alors immense. Ce que nous apprécions comme "retour", c'est tout ce qui nous manque et que nous comblons, nous-mêmes, après avoir été "fécondé".

Il faut admettre, comme nous l'admettons pour la place de l'acteur du Nord au Sud, que le partenaire du Sud peut avoir un rôle se limitant à un rôle de médiateur entre notre situation actuelle et notre développement futur. Ce qui signifie qu'il n'entre pas dans la conception ou la réalisation du projet. Simplement, il permet l'élaboration et la construction de l'activité par son rôle de point d'ancrage, de miroir, etc.

Si nous souhaitons schématiser ce travail de construction, les relations peuvent l'être de cette manière :


Don : Don et Contre Don :
N -> S N <-> S

Construction commune :
N + S -> R
ou
S
N -> R

où R est une réalisation matérielle
ou une relation au Nord,

Des exemples de divers types

L'action internationale peut permettre à un individu, dans certains cas, une évolution de son positionnement personnel au sein de la société (ville, travail, famille, ). En mettant en action son savoir-faire, sa réflexion, dans un environnement différent, il est conduit à un approfondissement et à une nouvelle vision de ses possibilités d'action, de positionnement dans la chaîne des actes au sein de la société. Cela se traduit alors par un questionnement interne et une ré-appropriation de son environnement. Ainsi les actions menées par un groupe de pécheurs bretons les ont-elles amenées à revoir leur positionnement propre dans les institutions internationales pour négocier les accords de pêche.

Par une action au Sud, des acteurs en situation d'opposition ou sans aucune relation, se rencontrent, apprennent à travailler ensemble. Ces relations établies permettent alors une évolution dans les actions menées au Nord et des collaborations se développent entre associations de quartiers, élus, travailleurs sociaux ou services municipaux. Ainsi, par exemple, la venue de travailleurs sociaux de Dakar dans une banlieue du havre à permis d'instaurer un dialogue entre enseignants, travailleurs sociaux, offices HLM et associations de migrants.

La mise en "état de réciprocité"

Lorsque nous analysons l'attitude de l'acteur du Nord, une pouvons isolé une évolution qui se traduit par l'apparition de quatre principe d'actions. Cette série de principes qui doivent être mûris avant de pouvoir réellement arriver à un "échange réciproque", définissent "l'état de réciprocité".

Accepter "l'égalité" du partenaire du Sud

La réciprocité n'est possible que dans un cadre d'égalité entre les partenaires. Dans une démarche d'aide et non de coopération, l'action devient caritative. Dans ce cas, que peut-on apprendre d'une personne considérée comme "inférieure" ? Il est donc nécessaire de considérer le partenaire comme de valeur égale.

Admettre l'altérité - Rechercher la complémentarité

"égalité" ne signifie pas "identité" (thème souvent transmis dans les actions de sensibilisation). L'idée de l'existence d'une expérience capable de nous initier à des perspectives nouvelles, etc., est à la base même de la reprise chez l'Autre, de méthodologies, de techniques. A partir du moment où l'Autre est vu comme différent, il peut y avoir confrontation et construction.

Appréhender la complexité

"La réciprocité manifeste également le refus de tout comportement réducteur". Ceci est très important dans tout discours qui porte un travail de coopération. En effet, il est important de différencier la coopération, la solidarité de la simple générosité, du don. Le don n'est pas du développement, voire peut provoquer du contre-développement. La construction , le développement de la société est une chose complexe. L'acceptation de ce principe est un travail lourd mais nécessaire. Il induit le positionnement du citoyen comme acteur responsable.

Une écoute en éveil pour pouvoir jeter des passerelles

Il s'agit ici d'un état d'esprit d'ouverture qui permet d'être attentif aux perspectivesqui nous sont offertes comme source d'inventivité. Cet état d'esprit revient à se positionner dans une logique d'acteurs, une logique d'élaboration progressive de réponses par nous-mêmes aux sollicitations de notre proche environnement.

Un enjeu : la sensibilisation La solidarité internationale propose aux acteurs, un terreau exceptionnel et difficile :

L'enjeu devient alors, dans les actions de sensibilisation, double :

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CITÉS UNIES FRANCE - Yannick LECHEVALLIER
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