CONTRIBUTION DE LA PROFESSION AGRICOLE




Les assises de la coopération et de la solidarité internationales sont une initiative prise par les grands
réseaux de la coopération non gouvernementale. Elles sont menées en concertation étroite avec les pouvoirs
publics et vont se conclure en octobre 1997 par la communication d'un ensemble de propositions
rassemblées au sein d'un livre blanc.

Compte tenu de l'importance du développement rural dans les pays du Sud, mais également de l'engagement
de la profession agricole française dans la coopération internationale, il convient que l'analyse et les
propositions qui résultent de cet engagement, prennent toute leur place dans l'élaboration de cette démarche.

Ce document, débattu et amendé à l'occasion de l'Assemblée Générale d'AFDI du 16 juillet 1997, s'efforce d'y
contribuer.

Septembre 1997

SOMMAIRE




1. Paysans : la moitié du monde ! p. 3


2. Face à la mondialisation : une coopération
au service de l'homme p. 6


3. Le métier : support de la coopération
des agriculteurs francais p. 8


4. Renforcer le partenariat et la contractualisation entre
acteurs socioprofessionnels et pouvoirs publics p. 12


5. La cohérence de la politique de coopération......
et des autres politiques p. 14


1.    PAYSANS : LA MOITIE DU MONDE !



« Pas de pays sans paysans ». Ce message lancé par les agriculteurs français à l'ensemble de la société au
début des années 90, n'est-il pas universel ?

Pour vivre l'homme doit se nourrir et accéder aux produits de la terre. Ceux-ci sont le fruit d'un travail, celui des
paysans. Pas une région, pas un continent dans le monde, n'échappent à cette réalité simple.

Ce travail a une conséquence particulière, qui le distingue de toute autre activité humaine : il occupe l'espace
physique et façonne le territoire. Il en découle pour le monde rural, un rôle, mais aussi une responsabilité
sans équivalent au sein de la société, qui concernent non seulement les grands équilibres entre l'homme et
son environnement naturel, mais également les valeurs qui régissent les relations entre les groupes
humains.

Dans les pays riches, le citoyen ne s'interroge plus sur la sécurité de son alimentation, du point de vue
quantitatif tout au moins. Certes, l'apparition de nouvelles poches de pauvreté se traduit, entre autres, par
l'aggravation d'un problème que l'on croyait résolu, celui de la malnutrition. Mais on s'inquiète alors plus de
l'accès des populations concernées à une alimentation équilibrée et suffisante, qu'à la question de l'existence
ou non de stocks alimentaires capables de satisfaire les besoins globaux de la population. Pour autant, la
demande sociale vis-à-vis des paysans n'a pas disparu. L'activité agricole est au centre des grands débats
sur l'occupation et l'aménagement de l'espace, sur l'emploi au sein du monde rural et l'équilibre socio-
économique ville/campagne, et sur la qualité de l'environnement. Considéré autrefois comme induit par
l'activité de production, le service territorial et social apporté par les agriculteurs voit aujourd'hui sa valeur
reconnue comme telle.

Dans les pays en développement une autre réalité s'impose. En premier lieu, à plus de la moitié, la population
de ces pays demeure rurale. La production agricole constitue l'essentiel de leurs activités humaines. Pour
autant, ni sur le plan économique ni sur le plan social et démographique, cette situation n'est stable. On
assiste à un vaste mouvement de migrations vers les villes et, à l'échelle de certains continents, à une
concentration des populations sur les bandes littorales qui s'accompagne de la désertification des espaces
intérieurs (cas du bassin méditerranéen par exemple). Les processus de désintégration sociale provoqués
par les nouvelles concentrations urbaines se produisent en même temps que l'environnement subit des
dégradations importantes et que certaines ressources naturelles telle que l'eau semblent menacées. Si à
l'échelle du monde la situation alimentaire semble devoir plutôt s'améliorer dans les prochaines décennies,
elle risque de s'aggraver dans certaines grandes régions, particulièrement sur le continent africain.

Ainsi, la gravité des signaux d'alerte allumés partout dans le Monde crée un « état d'urgence » peu propice à la
résolution, sur le fond, des problèmes qui se posent à l'humanité. Environnement, Ville, Pauvreté,
Alimentation, la succession ces 10 dernières années des grands Sommets Mondiaux, sans nier l'importance
des sujets traités, illustre cette tendance. Face aux défis du XXIème siècle, n'est-on pas en train de privilégier
dangereusement l'action contre les effets des grands déséquilibres planétaires, alors qu'aucun de ceux-ci ne
pourra être résolu si on ne s'attaque d'abord à leur cause.

Dans des pays caractérisés par le poids social, démographique et économique de leur monde rural, la
première cause du développement doit-être celle de la paysannerie.

« Il n'y a de pire malheur pour une nation que de manger ce qu'elle n'a pas semé ».

C'est pourtant à ce paradoxe que sont confrontés bon nombre de pays du Sud, singulièrement les plus
pauvres : celui d'avoir des populations paysannes largement majoritaires et de dépendre pour leur
alimentation des approvisionnements extérieurs.

A l'évidence, nul processus de développement social et économique ne peut s'amorcer s'il ne prend de front
la question agricole et rurale en privilégiant les voies et moyens qui valorisent l'agriculteur dans ses fonctions
sociales et économiques.

Alors qu'acteurs publics et privés de la coopération se mobilisent pour ces assises nationales, il appartient
aux agriculteurs français, forts de leur propre histoire et de leur contribution à la modernisation de la société,
de rappeler le rôle incontournable des paysans dans le développement des pays du Sud comme dans ceux
du Nord, et de placer le développement rural au premier rang des exigences de la solidarité et de la
coopération internationales.


2.    Face à la mondialisation : une coopération au service
       de l'Homme

Plus qu'un sujet d'actualité, la mondialisation est un sujet d'inquiétude. L'écho amplificateur des médias
contribue à créer un climat malsain où l'ouverture sur le monde est synonyme de menace pour l'individu :
menace pour l'emploi, menace pour la sécurité, menace pour l'activité économique nationale, etc.

Ce sentiment d'insécurité est renforcé par l'impression qu'en prenant une dimension planétaire, les grands
flux sociaux et économiques échappent au libre arbitre de l'individu et à sa capacité d'action et de décision.

Les agriculteurs ont l'expérience récente des négociations au GATT et voient leur activité insérée de façon
croissante dans l'économie internationale. Lutter contre cette intégration n'est probablement pas la bonne
solution ; ce qui importe c'est sans nul doute de s'organiser pour contraindre ces flux économiques à servir le
projet social pour l'agriculture. La moralisation des relations économiques passe certainement par
l'instauration de clauses sociales et environnementales, élaborées lors des grandes négociations
internationales. De telles procédures permettraient d'introduire éthique et solidarité dans les échanges.

C'est donc ces principes généraux qui fondent le projet de coopération agricole avec les pays en
développement. Une économie qui réponde aux besoins du plus grand nombre et donc notamment les
agriculteurs du Sud.

En coopérant, les agriculteurs français ont en premier lieu une valeur à promouvoir : celle de l'individu,
exerçant au sein de sa famille et de son environnement local, une responsabilité de production et de maîtrise
de l'environnement de cette production (notamment le foncier, l'accès aux équipements, la maîtrise du
marché, etc.). Si le mieux être de la personne humaine constitue la finalité du développement, il ne se réduit
pas à la seule satisfaction des besoins matériels mais s'accompagne de la capacité pour l'individu d'agir sur
son environnement proche et d'exercer ses responsabilités.

Pour cette raison, cette coopération n'est pas neutre quant au choix des partenaires dans les Pays en
Développement.

Les systèmes de production agricole fondés sur la séparation du centre de décision et de détention des
facteurs de production (terre, capital), d'une part, et l'exécution des tâches de production, d'autre part, sont très
largement éloignés des valeurs d'une agriculture paysanne telle que l'entendent les agriculteurs français.
Cette production « agro-industrielle », partagée autrefois entre le modèle kolkhozien et le système latifundiaire
et aujourd'hui dominée par le seul modèle libéral, ne satisfait évidemment pas cette vision d'une agriculture
autonome à dimension humaine et familiale.

De même, quels que soient les efforts déployés pour organiser les paysans et la conviction de ceux qui s'y
emploient, une attention particulière sera portée sur le pouvoir réel détenu par les paysans-eux mêmes au
sein des organismes créés pour défendre leurs intérêts. La valeur accordée aujourd'hui aux organisations
paysannes pour améliorer les performances techniques et économiques de l'activité agricole, n'a de sens
que si réellement les agriculteurs assument pleinement la responsabilité de ces organisations.

Cette responsabilité individuelle de l'agriculteur en tant que producteur et en tant qu'acteur du développement,
trouve son prolongement logique dans l'action collective et l'organisation professionnelle. Ceci constitue le
motif le plus fort de la coopération des agriculteurs français avec les agriculteurs des pays en développement.
Pour pouvoir peser sur un environnement économique et politique dont les frontières se sont élargies, il faut
réunir des énergies entre partenaires partageant un projet professionnel commun. Bien des particularités,
techniques, climatiques, économiques ou culturelles, distinguent les agriculteurs et les agricultures du Monde.
Mais il existe également des liens puissants entre des hommes qui, en tout lieu de la planète, pratiquent une
activité d'exploitation et de gestion des ressources naturelles dont la finalité repose sur la production de biens
alimentaires.

Ces liens dessinent, au-delà des cultures et des sociétés, une identité paysanne propice au développement des alliances internationales.


3.    Le métier : support de la coopération des agriculteurs
       français.

Assurément, les agriculteurs ne sont pas « des professionnels de la coopération internationale ».

Mais l'une des raisons de l'échec de la coopération et de l'aide au développement n'est-elle pas précisément
d'en avoir fait principalement l'affaire d'experts et de spécialistes ?

La finalité et le contenu de la coopération d'acteurs socioprofessionnels que sont les agriculteurs, se
distinguent forcément de ceux d'institutions spécialisées, de coopération que sont la coopération publique, les
bureaux d'étude et de plus en plus d'ONG, sans pour autant s'y opposer.

Cette spécificité de la coopération des agriculteurs repose sur une pratique quotidienne et une expérience de
l'activité agricole dont quatre éléments apparaissent particulièrement riches pour nourrir le partenariat avec les
Pays en Développement :

Le métier

La notion même de métier d'agriculteur a été très largement occultée dans nombre de PED, cantonnant le
paysan dans un « état de fait » dont le corollaire était, aux yeux de nombre d'intervenants extérieurs dont
l'administration, l'incapacité du paysan d'agir et de décider par et pour lui-même. Aujourd'hui encore, si la «
professionnalisation » s'affiche comme un objectif premier du développement agricole, c'est souvent pour le
traduire par une batterie d'interventions extérieures qui doivent permettre de sortir le paysan d'un état passif et
soumis aux événements.

Dans l'histoire de l'agriculture française, les paysans ont connu et se sont confrontés à un tel environnement.
Celui-ci ne s'est véritablement transformé qu'à partir de la revendication et la mobilisation propres des
agriculteurs affirmant leur identité professionnelle et leur volonté d'afficher la reconnaissance de leur métier.
Alors que des démarches d'agriculteurs des PED se construisent actuellement sur une volonté similaire, le
partenariat doit permettre de soutenir ces démarches sans pour autant les pervertir.

La ruralité
Les missions confiées aux agriculteurs sont multiples. Elles sont sociales, économiques, territoriales,
environnementales. Le mouvement de professionnalisation ne concerne donc pas que la production de
produits agricoles. C'est en fait une « épopée culturelle » qui implique un engagement global de ceux qui y
participent, comme de leurs proches ou de leurs voisins. Le développement de l'exploitation participe du
développement local, du développement du territoire.

Une telle conception souligne que la coopération ne peut en rester à une approche technique et sectorielle. La
coopération passe au contraire par des relations humaines fortes. Pour nous, agriculteurs, la fierté du métier,
la relation intime à la terre et l'ancrage dans un terroir, l'incertitude par rapport aux conditions climatiques et
aux conditions de marché, sont constitutifs de la relation qui se noue de paysan à paysan. Mais c'est par des
relations humaines fortes, le dialogue et l'échange avec tous les opérateurs et acteurs du développement,
ceux du Sud comme ceux du Nord, des ONG comme des institutions, des OP à caractère syndical comme des
OP à caractère économique ou de développement, que le mouvement engagé se consolidera.

L'organisation professionnelle

Pour l'agriculteur dont l'objectif individuel est d'abord d'améliorer ses conditions de vie, de travail, de revenu,
l'organisation professionnelle n'est pas une fin en soi. Mais elle est un outil indispensable pour que la
dimension individuelle et familiale de l'exploitation agricole puisse être pleinement valorisée et efficace.

Négocier et promouvoir l'intérêt de l'agriculteur, peser sur le marché des produits agricoles et agro-
alimentaire, structurer les services multiples dont l'exploitation a besoin dans l'optimisation de son activité
(conseil technico-économique, formation, assurance, etc.), telles sont les fonctions que les groupements et
organisations d'agriculteurs doivent assumer.
Mais ces « corps intermédiaires » ne peuvent jouer avec efficacité et permanence leur fonction de service que
si ils sont réellement pensés, créés et maîtrisés par les agriculteurs eux-mêmes.

Le désir des pouvoirs publics et, de plus en plus aujourd'hui, des bailleurs de fonds et des multiples
intervenants extérieurs (y compris ceux issus des pays concernés) de voir la profession agricole s'organiser
ne pourra jamais se substituer durablement au projet formulé et mis en oeuvre par les paysans. Que celui-ci
puisse apparaître, aux yeux des experts, parfois hésitant et lent à se mettre en oeuvre, ne changera rien à
l'affaire !

La négociation et la cogestion avec les pouvoirs publics

L'agriculture française et sa profession n'ont jamais été aussi fortes que lorsqu'elles ont trouvé, au sein de
l'Etat, des interlocuteurs prêts à s'engager dans un projet politique en le négociant avec les agriculteurs et qui
ont su dégager les moyens pour le mettre en oeuvre.

Au-delà de la négociation, la mise en oeuvre de cette politique repose sur un principe fort, celui de la
cogestion. Du financement du développement à la formation professionnelle, en passant par la politique de
l'installation ou celle des structures, les agriculteurs et leurs organisations professionnelles sont
responsables dans la gestion des outils et des instruments financiers qui résultent de ces grandes
orientations politiques.

Cette pratique professionnelle de la négociation et de la cogestion a forgé une conviction en matière de
développement : après le « tout Etat » tant décrié aujourd'hui, le « tout ONG » (au sens large) serait une erreur
au moins aussi grave que la précédente.

Le développement économique et social nécessite une politique qui en dessine le cadre et les règles
générales. Décider une politique revient à l'Etat sans lequel la voix des corps intermédiaires et plus largement
de la société civile s'exprimera dans le vide. Dans le contexte de mondialisation, l'implosion de l'Etat dans les
PED est une menace encore plus grande qui fait le lit de tous les pouvoirs occultes contraires aux principes
mêmes de transparence de la démocratie.

Le principe de cogestion implique une double responsabilité; celle des OP qui y participent et celle de l'Etat.
Face aux tensions et conflits qui se manifestent régulièrement dans une telle coopération, il est sans doute du
devoir des partenaires du Nord, en particulier des bailleurs de fonds, de souligner l'apprentissage nécessaire
de la part des Etats du Sud. Ceux-ci, qui ont dans le passé souvent fonctionné sur des principes d'autorité et
d'encadrement vis-à-vis de leurs populations, doivent accepter de nouvelles règles du jeu, dans lesquelles les
pouvoirs publics doivent être garants du dialogue avec la société civile. Comme tels, ils ne devraient plus être
en situation de décider unilatéralement de la conduite et de la forme des débats.


****

Tirant sa substance de la pratique du métier, de l'organisation professionnelle et de la relation avec l'Etat, la
coopération des agriculteurs français se réalise au travers de l'échange entre les agriculteurs, acteurs de leur
propre développement.

Disons-le d'emblée, à partir de cette expérience aucun modèle-type d'organisation ne peut-être extrait qui
permettrait ainsi d'opérer des transferts par l'entremise des projets de développement.

En premier lieu, l'échange entre individus sur la base d'un métier partagé, installe une connivence et s'inscrit
dans un cheminement progressif et dans la durée que la démarche « projets » ne peut apporter.

L'échange d'expérience entre agriculteurs peut alors devenir un levier puissant de développement en
provoquant la réflexion et l'analyse comparée des initiatives professionnelles pour déboucher sur l'action. En
prenant une dimension internationale, le regard « par dessus la haie » du paysan conserve sa pleine validité.
L'intérêt premier de cet échange Nord-Sud sera de contribuer à encourager une dynamique d'échange local
entre agriculteurs qui valorise leur savoir faire.


Cette dynamique des échanges ne constitue cependant pas une simple « technique » de coopération. Elle
s'appuie en France sur un milieu professionnel qui constitue une plateforme large sur le plan de
l'organisation, du niveau local au niveau national. Cette diversité même de l'organisation professionnelle en
France permet de faire cohabiter en matière de coopération, le soutien aux groupes locaux d'agriculteurs
comme l'appui aux mouvements professionnels de dimension nationale.

Enfin, ces échanges ont aujourd'hui un effet réciproque reconnu par les acteurs du Nord. Cette réciprocité
devient un motif essentiel de la coopération professionnelle. Dans leur vécu personnel mais également dans
leur engagement collectif, les agriculteurs français tirent un profit certain du contact avec des agriculteurs du
Sud dont les initiatives et les dynamiques d'organisation interpellent aujourd'hui par leur vitalité.



4.    Renforcer le partenariat et la contractualisation entre
       acteurs socioprofessionnels et pouvoirs publics.

La démarche initiée à partir de 1992 entre l'AFDI et le Ministère de la Coopération dans le cadre des «
programmes d'appui à la professionnalisation agricole », a probablement ouvert la voie à un nouveau mode
de partenariat entre acteurs socioprofessionnels et pouvoirs publics français.

Cette démarche a fortement contribué à mieux communiquer et faire connaître l'expérience et les logiques
respectives de la Coopération et de l'assistance technique, d'une part, des agriculteurs et de leurs OPA,
d'autre part.

Ce partenariat a été, dans les 5 pays concernés par ces programmes (Côte d'Ivoire, Bénin, Madagascar, Mali
et Burkina Faso) le moteur qui a favorisé le rapprochement et la concertation entre les mouvements paysans
émergents et la puissance publique.

Mais cette expérience permet également de mieux percevoir l'insuffisance ou l'inadaptation des outils de la
coopération tels qu'ils existent actuellement.

Ces outils semblent frappés d'une certaine dichotomie :

- d'un côté, les grands programmes de coopération financés par le FAC. Le caractère institutionnel et public de
   ceux-ci s'impose avec une puissance telle que la participation d'acteurs non-gouvernementaux ne se conçoit
   que dans le rôle restreint d'opérateur, exécutant une tâche définie par les pouvoirs publics ;
- de l'autre, les pouvoirs publics réservent un budget (qui a notablement augmenté ces dernières années mais
   demeure encore très modique au regard d'autres pays européens) pour les projets des ONG, pour lesquels,
   après la phase d'instruction, le partenariat public/privé est extrêmement limité.

Sans remettre en cause ces deux types d'intervention, ne convient-il pas, soit de les assouplir soit d'ouvrir
réellement une troisième voie qui permette de mieux associer le projet politique global de coopération de l'Etat
et celui plus spécifique des acteurs socioprofessionnels. Il ne s'agirait plus alors pour ces derniers d'exécuter
le programme des pouvoirs publics, mais d'établir entre partenaires les termes d'un véritable contrat.


Bien évidemment, une telle approche pose une double exigence : qu'il existe, de part et d'autre, un vrai projet
de coopération et la volonté de le mettre en oeuvre !


5.    La cohérence de la politique de coopération... et des
       autres politiques

Le temps n'est plus aux certitudes et ce n'est certainement pas faire aveu de faiblesse que de soumettre à
débat, sur un plan interne au monde agricole français, comme avec les partenaires extérieurs, certaines
grandes questions qui se posent à la coopération internationale et à sa cohérence vis-à-vis des autres
priorités de la politique française.

Société civile et démocratie : du discours à la réalité

Le passage du discours consensuel sur la société civile et la démocratie à la réalité des mouvements
paysans qui revendiquent leur autonomie et le pouvoir de négocier avec l'Etat, se traduit par des situations de
conflit propres à tout rapport de force entre pouvoir et contre pouvoir.

Ces situations concrètes se présentent aujourd'hui à l'AFDI dans le cadre des programmes de
professionnalisation, avec la réticence, voire l'opposition, des administrations locales à accepter le dialogue et
la collaboration avec des organisations paysannes créées de façon autonome.

La question de l'engagement des partenaires, publics et professionnels, français dans la poursuite de cette
démarche, est alors posée.

Le mouvement de professionnalisation s'accompagne d'une affirmation d'un pouvoir paysan. Il ne peut exister
sans développement de l'espace démocratique. L'aide apportée aux pays du Sud dans cette perspective est
nécessairement conditionnée à des pratiques plus ouvertes des pouvoirs. La souveraineté des Etats
partenaires ne peut faire oublier qu'ils ne sont légitimes qu'autant qu'ils respectent la légitimité des nouveaux
corps intermédiaires. Il serait utile que les bailleurs de fonds clarifient leur position à ce sujet.


Ajoutons à ce propos que le fonctionnement démocratique ne concerne pas que l'Etat et les pouvoirs publics.
L'exigence démocratique doit se vivre aussi au sein des organisations et de la société civile, au Nord comme
au Sud. Les partenariats que nous nouons peuvent être en ce sens un stimulant à la réflexion sur nos propres
comportements.

La coordination des politiques de coopération : des principes à leurs effets

L'idée que les pays riches doivent coordonner leurs politiques de coopération, notamment en ce qui concerne
la France, au sein de l'Union Européenne et de la Banque Mondiale, ne peut sur le plan des principes que
susciter l'adhésion.

Cette coopération multilatérale qui procède d'une logique certaine et dispose de moyens financiers
croissants, donne parfois le sentiment d'une vision plus technocratique que politique du développement
international.

On sait la difficulté de faire converger sur le plan international les politiques des Etats. Ne convient-il pas alors
de s'interroger sur la place occupée par les technostructures des institutions internationales dans
l'élaboration des grands programmes de coopération et pour finir sur la capacité de ces programmes à
réellement s'adapter au contexte local du développement des pays bénéficiaires ?

Politique de coopération et politique agricole : la cohérence en question

Légitimement, les agriculteurs français défendent leur revenu et l'accès au marché pour leur production. Nul
n'ignore que ce marché a pris aujourd'hui une dimension internationale et que la France y occupe l'une des
premières places.

Pour autant, nous savons que l'agriculture européenne a bénéficié durant plusieurs décennies d'un levier
extraordinaire pour l'accroissement de ses performances, au travers de la politique des prix et de
l'organisation commune des marchés et grâce au principe de la préférence communautaire.

Sous d'autres formes, l'agriculture américaine a également bénéficié, lorsque son intérêt était en jeu, d'un
soutien et de mesures de protection importants.

Les agriculteurs des Pays en Développement, notamment en Afrique, bénéficient-ils d'un tel environnement ?
Assurément pas !

L'accord de Marrakech qui a clos les négociations au GATT, a bien réservé aux PVD la possibilité de déroger
aux règles communes pour les autoriser à se doter de quelques mesures de protection sur leur marché
intérieur. Mais simultanément, les grands bailleurs de fonds (FMI, Banque Mondiale) qui tiennent les clés de
leur économie, ne jurent que par les recettes libérales qui condamnent toute entrave à la libre circulation des
produits.

Sans trop se tromper, on peut affirmer que ce qui a été bon pour les pays riches ne l'est plus aujourd'hui pour
les pays pauvres. La réalité atténue quelque peu le discours triomphant d'une économie libérale qui se
voudrait rationnelle et égale pour tous...

Les agriculteurs français et européens ont bien dénoncé l'incohérence du discours libéral et défendu la
préservation des grands principes de la Politique Agricole Commune. Mais il faut bien constater que certains
instruments de cette politique agricole ne sont pas sans conséquence sur l'instabilité des marchés agricoles
dans les PVD. Qu'il s'agisse de céréales, d'oignon ou de pomme de terre ou encore de viande bovine, les
exemples sont nombreux ces dernières années d'excédents européens écoulés grâce aux restitutions sur les
marchés africains au détriment de la production locale. On constatera qu'il s'agit souvent de quantités
marginales dans le volume global d'exportation des produits européens. Elles n'en pèsent pas moins sur le
niveau des cours des marchés africains, interdisant toute compétitivité à la production locale.

La résolution de ces contradictions passe d'abord par l'adoption dans les pays concernés de véritables
politiques agricoles et commerciales à moyen et long terme. Les dirigeants africains dont le pouvoir est
installé dans les grandes agglomérations urbaines subissent d'abord la pression de leurs consommateurs et
la paix sociale est plus facilement acquise à court terme par l'ouverture du marché intérieur aux produits
bradés sur le marché international. C'est en ce sens que l'organisation professionnelle est un enjeu de
premier plan pour les paysans africains, qui doit leur permettre de peser auprès de leurs Etats pour qu'ils
adoptent de véritables politiques d'organisations des marchés agricoles.

Mais la balle est aussi dans notre camp. Plutôt que de raisonner en termes d'arme alimentaire,
d'embargo, de boycott, qui sont les vrais visages que prend le « libre échange » pour les Etats Unis, l'Union
Européenne devrait raisonner ses exportations, pour répondre à des besoins locaux et délimités précisément.
C'est sans doute par un travail sur la qualité de ses produits exportés, sur leur transformation, que l'Europe
avancerait des solutions d'avenir, équitables et respectueuses de ses valeurs et de nos partenaires.

Dans la recherche de nouvelles alliances internationales avec leurs partenaires du Sud, les OPA françaises
ne devraient elles pas sur ce plan conduire une réflexion de fond ?


Pour obtenir des informations complémentaires, vous pouvez prendre contact avec le :

AFDI - Henry JOUVE & Hervé COGNÉ
11, rue de la Baume - 75008 Paris
Tél. 01.45.62.25.54