ONG ET RECHERCHE POUR LE DÉVELOPPEMENT


Gérard WINTER
(directeur de recherche de l'ORSTOM,
président de l'Inter-Réseaux Développement RUral)

Voici quelques considérations sur ce thème récurrent, à la demande de J.M. HATTON (Délégué général du CFSI, Comité Français de Solidarité Internationale) et en utilisant quelques documents et travaux récents sur ce sujet . L'analyse porte uniquement sur la situation en France. Elle pourrait s'appliquer en partie aux relations entre collectivités locales et recherche.

1) Une interaction ONG - Communautés scientifiques réduite, peu visible, difficile.

- D'une manière générale l'utilité économique et sociale de la recherche scientifique sur le développement est jugée peu évidente. Le dialogue entre chercheurs et développeurs est difficile, qu'il s'agisse de délimiter les priorités de la recherche ou de tirer parti de ses résultats pour prendre des décisions et les appliquer, et encore plus pour étayer des politiques de développement et de coopération.
- Ces collaborations paraissent particulièrement difficiles à organiser entre ONG et équipes scientifiques. On en parle depuis longtemps, rencontres et notes en traitent épisodiquement, sans résultats durablement et réciproquement tangibles. Des collaborations informelles, individuelles, ponctuelles se sont certes m age conscient des difficultés que des avantages d'une interaction réelle. Chacun reste, si j'ose dire, sur sa faim et sur celle des autres.

2) Les difficultés d'une collaboration organisée et durable.

Le malentendu entre les deux univers institutionnels que représentent les ONG d'une part, les organismes de recherche publics travaillant sur les questions de développement d'autre part est réel et perdure. Il faut donc en rappeler les raisons, ne serait-ce que pour s'éviter d'y revenir sans cesse et en sachant qu'un tel diagnostic est forcément trop schématique dans sa généralité .

a) On est en présence de deux cultures différentes, parfois vécues comme antagonistes, produits de deux métiers bien distincts.
De nombreux termes permettent de repérer ces champs d'action potentiellement opposés : public/privé, long terme/court terme, exploration d'univers abstrait/intervention dans des situations concrètes, neutralité scientifique/engagement militant, science du Nord/savoirs du Sud, riche/pauvre, etc. .Chercheurs et développeurs ont des légitimations respectives incommensurables sinon incompatibles. Les premiers répondent à une logique de connaissance, les seconds à une logique d'efficacité. Leur rapport au politique, réel dans les deux cas, est plus ou moins direct. Chaque institution a une fonction critique (critique des savoirs et savoir-faire pour la recherche, critique parfois implicite des choix publics pour certaines ONG) qu'il est normal qu'elle exerce, dans certaines limites, à l'égard de l'autre institution.
La défiance des opérateurs vis-à-vis des chercheurs est un comportement répandu. « Le chercheur est intimidant car il sait, déstabilisant car il est critique, et décalé car il n'est pas dans l'action » . Inversement les chercheurs sont réticents à l'égard des opérateurs, soupçonnés de jouer les aprentis-sorciers et d'ignorer les contraintes de la recherche.
Il ne faut pas sous-estimer, selon Ph. Lavigne-Delville, le changement d'optique et de mode de raisonnement qu'implique le passage de l'observation à l'action : il s'agit de deux registres différents de rapports à la réalité ; ce qui, outre les logiques institutionnelles, explique que les agents se spécialisent en général dans l'une ou l'autre. Il ne faut pas cacher derrière des raisons sociologiques ou derrière le manque de moyens ce qui est en fait une difficulté structurelle des systèmes d'intervention à proposer des dispositifs techniques et organisationnels en phase avec les dynamiques locales .

b) On est de surcroît en présence de deux ensembles institutionnels complexes et disparates. En France les ONG sont nombreuses et souvent petites. En dépit de progrès substantiels ces dernières années, leur coordination laisse encore à désirer. Leurs rapports à la recherche varient considérablement selon qu'il s'agit d'ONG spécialisées dans des interventions sur le terrain, et il faut distinguer encore ONG de développement et ONG humanitaires, ou d'ONG caritatives soucieuses de sensibiliser et de mobiliser l'opinion publique, ou enfin d'ONG proches de bureaux d'études par leurs activités mais répondant à une éthique de désintéressement personnel et de partenariat. Soit contrainte de taille et de moyens, soit indifférence compte-tenu de leur mission, rares sont encore les ONG françaises qui capitalisent leurs savoirs et leurs expériences et procèdent à l'évaluation de leur action. De leur côté les institutions de recherche publiques spécialisées sur le développement (ORSTOM, CIRAD, Institut Pasteur) sont complexes, difficiles à pénétrer et évoluent dans un paysage institutionnel variable et fragmenté. Elles sont peu habituées à une recherche contractuelle, elles pratiquent encore rarement l'expertise institutionnelle et collective et la synthèse pédagogique, elles restent prisonnières de critères d'évaluation de type académique. Elles réunissent, surtout l'ORSTOM, des disciplines scientifiques dont les rapports au développement sont très variables quant à leur nature et quant à leur intensité. Pour une ONG la collaboration avec un géologue, un microbiologiste ou un virologue n'est pas de même nature qu'avec un agronome, un hydrologue ou un médecin nutritionniste ni qu'avec un sociologue, un anthropologue ou un économiste. Quant aux équipes universitaires elles restent très dispersées, malgré les très remarquables efforts du GEMDEV, et leur accès prolongé au terrain se heurte à de fortes contraintes de temps et de moyens.
En bref les portes d'entrée institutionnelles respectives ne sont pas identifiables commodément et une clarification réciproque des dispositifs organisationnels est impérative.

c) Enfin la nature et la précocité des collaborations se heurtent à des habitudes et des présupposés peu favorables à une saine collaboration. Transférer des résultats de la recherche n'est pas seulement une question d'écrits même si le besoin de synthèses et de documents pédagogiques en provenance des chercheurs se fait encore fortement sentir. La discussion, la confrontation régulière d'idées et d'expériences sont nécessaires. Et surtout faire partager des résultats d'une recherche en sciences sociales à des opérateurs qui n'ont pas contribué aux questionnements initiaux et donc à la programmation de la recherche est très difficile dans de nombreux cas. Il est parfois plus important de partager un questionnement, une problématique et des méthodes que des résultats stricto-sensu. Or la définition de questions d'intérêt réciproque se révèle être une opération particulièrement délicate qui demande du temps, de la méthode, de la confiance réciproque . Dans certains cas, la réponse à des questions que se posent des opérateurs est déjà connue des chercheurs, dans d'autres cas il faut que chercheurs et opérateurs acceptent que leurs questions soient transformées par la discussion entre les uns et les autres. L'expérience montre qu'un véritable détour de production (la consultance pour les chercheurs, un temps de recherche pour les opérateurs) peut se révéler globalement très fructueux. Mais peu de gens ont le temps et les moyens nécessaires à ce dialogue. Enfin la distinction entre recherche fondamentale et recherche appliquée n'est pas pertinente. Il y a une dialectique intime entre recherche et action : il n'y a pas connaissances d'un côté, décisions de l'autre. Il y a d'un côté et de l'autre problématique, méthodes, technologies, savoir-faire. C'est cela qu'il faut partager.

3) Pourquoi un nouvel effort de collaboration? Un besoin plus justement ressenti?

Ce qui précède n'est qu'un inventaire rapide des difficultés que rencontrent les efforts de collaboration entre ONG et institutions de recherche françaises. Il n'y a pas de recette magique pour renforcer une collaboration qui ne va pas de soi. Il y faut de fortes justifications, une volonté tenace et modeste des responsables et un cheminement progressif et opératoire.
A écouter et lire les uns et les autres il y a des raisons de penser que le besoin est désormais plus vivement ressenti de part et d'autre et que des initiatives peuvent être prises. Ceci en raison d'évolutions qui s'imposent aux deux types d'institutions et en raison de l'expérience acquise.

a) L'évolution conjointe de l'économie mondiale (globalisation et libéralisation) et des rapports Nord-Sud, l'effondrement de l'empire soviétique, le scepticisme qui se fait jour dans les opinions publiques sur la portée et la qualité de l'Aide publique au développement, la reconsidération substantielle du rôle des États.....conduisent les ONG françaises comme les organismes publics de recherche spécialisés sur le développement à réexaminer profondément leurs modes d'intervention et de financement.

b) L'idéologie tiers-mondiste a disparu ou s'est transformée, les conceptions et priorités du développement ont changé, la réflexion à ce sujet s'est appauvrie, ou du moins est moins controversée,. Les questions de gouvernance, des droits de l'homme, de sauvetage de populations sinistrées occupent le devant de la scène. De nouveaux acteurs, homologues des ONG et des institutions de recherche, se manifestent au Sud. En Asie et dans une moindre mesure en Amérique Latine des ONG locales puissantes entretiennent un esprit revendicatif fort, alternatif, dans une grande indépendance idéologique. Elles sont souvent en concurrence avec les ONG occidentales. Elles poursuivent le combat tiers-mondiste abandonné en Occident, tout en revendiquant leur part des financements internationaux . Dans certains cas elles savent combiner recherches, interventions, mobilisation des opinions publiques. Nul doute que les ONG africaines suivront rapidement le même chemin.
La mobilisation des opinions publiques françaises et européennes en faveur du développement et de la coopération réclame une nouvelle problématique, de nouveaux ressorts, de nouveaux thèmes, de nouvelles cibles. Les interventions directes sous forme de projets techniques laissent peu à peu la place à un appui indirect, organisationnel et pédagogique, à des groupements et collectivités décentralisées des pays du Sud.
Quant au dispositif français de recherche spécialisé sur le développement il est vigoureusement appelé à mettre en évidence sa spécificité et son utilité pour le développement. Pour lui aussi l'accès au terrain, qu'il s'agisse de la conduite des recherches ou de l'utilisation des résultats, passera de plus en plus par la médiation d'organisations partenaires et de contrats rigoureusement finalisés.
En bref, sur ce point, évaluations, médiations, médiatisation, globalisation des problématiques d'intervention deviennent des impératifs pour les ONG comme pour les équipes de recherche françaises.

c) Face à cette situation ce qui unit les unes et les autres prend une importance nouvelle : l'accès durable au terrain via des partenaires variés, décentralisés et de plus en plus compétents ; la connaissance et l'expérience de la complexité des réalités du développement ; la capacité, relative mais réelle, de faire surgir des questionnements novateurs, relativement indépendants des pouvoirs économiques et politiques, articulant le global et le local et soucieux du long terme ; la forte implication personnelle de nombre de leurs ressortissants.
Dans la situation actuelle d'incertitude, de pessimisme sans repères, de réduction des moyens de l'aide au développement, ce sont là des forces communes qu'il convient de rendre plus solides et plus solidaires. C'est un capital rare de connaissances, d'expériences et de capacités d'intervention variées et complémentaires. Et la montée en puissance des partenaires du Sud peut, grâce à une intelligente politique de partenariat, assurer à notre coopération une plus grande efficacité, une meilleure visibilité, une plus forte justification vis-à-vis des opinions publiques et des sources de financement.

d) Par delà ces considérations générales, on peut observer que les ONG sont devenues des acteurs majeurs du développement.
Nombre d'entre elles ont appris par expérience que l'aide humanitaire, telle qu'elle est délivrée actuellement, ne constitue pas une réponse durable. Comme la compétence technique de ces acteurs et coopérants associatifs s'est singulièrement développée, une part croissante des fonctions hier dévolues aux États, passe, dans des pays en crise, à ces ONG . Elles deviennent des intermédiaires de plus en plus fréquents, et parfois imposés, des bailleurs de fonds. Les problèmes d'efficacité qu'elles rencontrent sur le terrain, note J.P. Chauveau, ne sont pas de nature différente de ceux que rencontrent les organisations gouvernementales, même si leur culture de responsabilité est supérieure . Obligation est faite aussi aux acteurs nationaux et locaux de prendre à leur charge des pans entiers du développement économique et social avec des méthodes et des moyens qui seront à découvrir en chemin. On ne voit pas comment ces acteurs pourront se passer du concours de leurs chercheurs nationaux et de leurs collègues expatriés . Outre ces requêtes pour un surcroît de compétences professionnelles, les organisations concernées formulent des demandes de connaissance sur les milieux et sociétés de leur champ d'intervention, voire, conscientes des lacunes, expriment des demandes de recherche. Les projets des ONG constituent donc un terrain renouvelé de la recherche sur le développement qui y découvre des questionnements essentiels, la possibilité d'expérimenter de nouvelles méthodes et d'évaluer l'adéquation de ces moyens aux conditions locales. Ces ONG sont de plus en plus fréquemment incitées par les bailleurs de fonds à trouver, voire susciter, des ONG au Sud qui soient leur correspondant. D'où l'émergence d'une couche sociale de courtiers en développement dont la fonction, de plus en plus professionnelle, est d'être les intermédiaires entre l'aide et les populations locales .
Les personnels des organismes français de recherche finalisés sur le développement sont de leur côté plus ouverts à ce type de collaboration et surtout beaucoup plus conscients qu'il y a quelques années de la nécessité d'une valorisation sociale (et pas seulement académique ou strictement économique) de leurs travaux, ce qui signifie, en particulier, diffusion de leurs connaissances sur les dynamiques à l'œuvre dans le monde et appropriation effective des résultats, des méthodes et des techniques par les divers opérateurs du développement. Et l'on a vu qu'à côté des puissances publiques, les ONG, du Nord et de plus en plus du Sud, assument une part croissante des interventions en faveur du développement. Cette prise de conscience a été, il faut le reconnaître, accélérée par la stagnation des crédits publics et internationaux dédiés à la recherche. Contrats d'étude, expertise et consultance, actions de formation extra-académique, de vulgarisation et d'information du grand public, deviennent, peu à peu, des modes d'intervention acceptables, sinon bien acceptés tant que les critères d'évaluation des chercheurs ne sont pas modifiés en conséquence.
Ce souci d'un lien plus fort entre science et société n'est pas propre à la recherche sur le développement. On assiste à une interpellation de plus en plus forte des communautés scientifiques en France et au niveau international par les sociétés civiles. Problèmes d'environnement, Sida, vaches folles sont les objets les plus récents de cette interpellation. C'est à propos de l'environnement que Ph. ROQUEPLO stigmatisait ce qu'il appelait le trou noir de l'expertise qui s'est creusé entre la science et les décisions.

e) Les capacités des ONG caritatives, au premier rang desquelles les ONG humanitaires, pour mobiliser l'opinion publique sont remarquables. Elles tranchent avec la discrétion des politiques d'information scientifique dont l'impact reste limité. Cependant les campagnes de sensibilisation gagneraient sans doute à une mise en perspective plus pédagogique, libérée autant que faire se peut des dérives idéologiques et sous-tendue par une analyse minimum des rapports Nord-Sud et des contraintes et dynamiques globales et