Pourquoi la solidarité internationale ?
Pourquoi nous nous y engageons ensemble ?
par Bernard Stasi


Pourquoi la solidarité internationale ? Tel est le titre donné à mon intervention. Telle est la question à laquelle il m'a été demandé de répondre devant vous. Ayant le plaisir et l'honneur de m'exprimer, en ce lieu prestigieux, devant plus d'un millier de militants de la coopération et de la solidarité internationale, je ne suis pas certain qu'il soit vraiment nécessaire d'énumérer les raisons pour lesquelles nous tous, selon des modalités diversifiées, mais avec la même foi et avec la même détermination, nous sommes engagés dans cette aventure.

Et cela d'autant plus que Jacques Pelletier, avec l'expérience d'un ancien ministre de la Coopération, l'autorité du président de ces Assises et la hauteur de vues du médiateur de la République, puis Charles Josselin, dont la présence parmi nous témoigne que la coopération demeure une des fortes priorités de la politique de notre pays - et qui sait ce dont il parle car il est, depuis longue date, un acteur de la coopération, et je garde un excellent souvenir de la mission que nous avons accomplie ensemble en Tunisie - ont, dans leurs interventions respectives, rappelé les convictions qui nous sont communes et nous ont confortés dans notre engagement.

Est-il, en effet, besoin de rappeler que, dans l'état actuel du monde, où se creusent les écarts entre les pays riches et les pays pauvres, le combat pour la justice et pour la solidarité, qui sollicite à la fois les âmes généreuses et les esprits lucides, car c'est aussi par lucidité que nous devons chercher à mettre fin à certains déséquilibres dangereux pour la stabilité du monde, ne saurait être mené exclusivement au sein de la communauté nationale. Ce serait une solidarité au cœur sec et à courte vue que celle qui s'arrêterait aux frontières.

Faut-il rappeler, par ailleurs, que la mondialisation qui, pour le meilleur et pour le pire, concerne un nombre croissant de domaines provoquant, à la fois, les plus grandes espérances et les peurs les plus vives, ne saurait bénéficier essentiellement aux flux financiers, aux échanges commerciaux et aux technologies de communication. Tous les bouleversements liés à la mondialisation, et aussi les risques qu'ils comportent, doivent nous donner la volonté et les moyens de nous intéresser davantage au monde, d'agir plus vite et plus efficacement pour soulager la détresse des hommes, dans quelque pays qu'ils se trouvent.

Oui, disons-le bien haut, car c'est là notre conviction, la mondialisation, que certains de nos concitoyens appréhendent comme un monstre, ou, du moins, comme un ouragan qui va tout balayer sur son passage, notre tranquillité, notre culture, nos modes de vie, c'est à nous qu'il appartient de montrer qu'elle peut aussi favoriser le rapprochement entre les hommes et la solidarité entre les peuples.

Par ailleurs, à une époque où le racisme, la xénophobie et toutes les formes, les plus véhémentes ou les plus insidieuses, du repli sur soi et du rejet de l'autre, pervertissent les consciences, celles des individus comme celles des peuples, nous avons non seulement à proclamer par des discours, mais aussi à témoigner par des actes, que nous voulons vivre dans un monde solidaire et fraternel, enrichi et non pas divisé par les différences de cultures, de races ou de religions.

Nous voulons aussi proclamer notre profonde conviction qu'en manifestant notre solidarité à l'égard de peuples moins développés économiquement, non seulement nous accomplissons notre devoir, mais nous nous enrichissons le cœur et l'esprit au contact de populations qui, le plus souvent, sont restés fidèles à des valeurs que ce que l'on appelle la civilisation nous a fait trop souvent oublier. Est-il besoin de citer la solidarité entre les générations et la communion avec l'univers, le sens de l'accueil et le sens de fête ? En nous engageant dans la coopération et la solidarité par-dessus les frontières, c'est aussi la cohésion nationale que nous voulons renforcer.

Cette cohésion, mise à mal par la crise et par les phénomènes d'exclusion, mais aussi par l'incivisme et par les égoïsmes, nous voulons contribuer à la retisser, à la renforcer, en proposant un grand dessein digne de mobiliser tous les Français.

Les collectivités locales françaises sont chaque jour plus nombreuses à s'engager dans la voie de la coopération. Certes, depuis des décennies, les jumelages entre villes, particulièrement entre villes françaises et villes allemandes au lendemain de la deuxième guerre mondiale puis, dans une période plus récente, entre villes françaises et villes des pays en voie de développement, ont témoigné que de nombreuses villes et aussi de nombreux villages ne voulaient pas rester enfermés à l'intérieur de leurs remparts. Certes, dans le monde tel qu'il est, il est légitime que la cité apparaisse d'abord comme un refuge, un refuge censé permettre aux citoyens de préserver leur tranquillité et leur identité, de nouer des liens de solidarité, de vivre dans la convivialité à l'abri des menaces, réelles ou supposées, de notre planète en effervescence. Mais lorsque la décentralisation a fait prendre conscience aux villes, mais aussi aux départements et aux régions, du rôle qu'ils avaient désormais à jouer dans la vie des Français et dans la vitalité de la nation, les élus et les citoyens ont compris également - et c'est tout à leur honneur - que les collectivités locales avaient quelque chose à dire et à faire en dehors de leur territoire, que leur vocation était aussi de contribuer à l'amitié entre les peuples et à la coopération avec les pays pauvres.

Oui, il faut se féliciter que les collectivités locales françaises aient voulu utiliser leurs nouvelles compétences, et la légitimité plus forte que leur a données la décentralisation, pour s'ouvrir davantage au monde. En nous engageant sur les chemins de la coopération, nous avons trouvé ceux qui s'y étaient déjà engagés depuis longtemps : l'État, bien sûr, avec lequel nous avons établi des relations de complémentarité et de confiance. Et je suis heureux de pouvoir dire que, quelle que soit la majorité au pouvoir, l'État a toujours été pour nous un partenaire attentif et efficace. Nous avons aussi rencontré les associations qui nous avaient, depuis longtemps, précédés sur ce terrain.

Est-il besoin de dire que nous, collectivités locales, nous ne voulons prendre la place de personne ? Il y a de la place pour tout le monde dans l'immense chantier de la coopération. Nous ne serons jamais assez nombreux pour répondre aux besoins et aux attentes. Bien entendu, nous voulons travailler dans un esprit de partenariat et de confiance avec tous les acteurs.

Nous avons beaucoup à apprendre de ceux qui, depuis longtemps, labourent ce terrain, et en particulier des associations, mais nous avons conscience, aussi, d'avoir un rôle particulier à jouer.

Il nous appartient d'aider, en les faisant bénéficier de notre expérience, de notre savoir-faire, mais aussi en nouant avec elles des liens amicaux, les collectivités locales d'autres pays à mieux assumer leur tâche au service de leurs habitants. C'est dans cet esprit, avec cette ambition que, au cours de ces derniers mois, j'ai eu l'honneur, en tant que président de Cités Unies France, de conduire une délégation d'élus municipaux en Palestine, en Afrique du Sud et au Vietnam.

Au-delà de l'aide au bon fonctionnement des services municipaux et du concours technique et financier que nous apportons, nous avons aussi pour vocation et pour ambition de renforcer, à la base, des démocraties encore fragiles. Toutes les démocraties, en vérité, sont fragiles et elles résistent d'autant mieux aux vents mauvais qu'elles reposent sur des bases solides, qu'elles sont enracinées sur le terrain.

Notre ambition est aussi d'entraîner avec nous les habitants de nos cités, car c'est toute la société française qui doit se sentir concernée, qui doit se mobiliser pour la coopération.

Dans cette volonté de mobilisation citoyenne, les associations, mais aussi les entreprises, sont nos alliés. Tous ensemble, il nous appartient de faire en sorte que nos compatriotes comprennent qu'être citoyen, ce n'est pas simplement être citoyen d'une commune ou d'un pays, mais aussi se sentir concerné par ce qui se passe dans le monde.

Je suis de ceux qui pensent que le devoir des élus est sans doute d'être en permanence à l'écoute des préoccupations des citoyens et que notre tâche, à tous les niveaux, consiste à tenter d'apporter des solutions à leurs problèmes de chaque jour.

Mais nous devons avoir aussi pour ambition d'aider nos concitoyens à lever les yeux, et l'esprit au-dessus de leurs préoccupations quotidiennes, à regarder plus loin, au-delà des portes de la ville et des frontières du pays, à se sentir, à certains égards, responsables de l'état du monde.

La citoyenneté à laquelle nous devons appeler les Français est celle du citoyen à la fois profondément attaché à ses racines et largement ouvert au monde, une citoyenneté qui soit à la fois d'enracinement et de grand large.

Pour nous tous, qui sommes présents en ce jour et en ce lieu, l'arrogance nationaliste nous est totalement étrangère. Mais il est tout de même, me semble-t-il, permis de penser, et d'affirmer, qu'il est de la vocation de notre pays de donner, aux autres nations, l'exemple de la solidarité internationale.

Porter ce témoignage, c'est, me semble-t-il, pour la France, le meilleur remède pour se guérir de ses crispations qui trop souvent donnent à son visage les grimaces de la peur et de la haine. Ce pays dont certains voudraient qu'il vive, ou plutôt qu'il végète, frileusement, égoïstement replié sur lui-même, nous voulons au contraire qu'il porte haut dans le monde la grande ambition qui nous anime : faire de la France le pays qui montre la voie en ce qui concerne la coopération internationale.

À Istanbul en juin 1996, lors du premier Rassemblement mondial des villes et des autorités locales, ce sont les villes françaises qui ont su donner tout leur sens à cette manifestation et qui ont inspiré la déclaration, votée à l'unanimité, qui appelait les villes du monde entier à se mobiliser dans le combat pour la paix, pour le développement et pour la démocratie. Et la réunion d'Istanbul a donné naissance à une instance de coordination qui permet désormais à toutes les associations internationales de villes d'unir leurs efforts et leur volonté au service de ces ambitions.

Au sein de l'Union européenne, c'est toujours la France qui a entraîné ses partenaires, dans la voie de la coopération, notamment en prenant l'initiative des accords de Yaoundé, prolongés par ceux de Lomé, et l'ancien ministre de la Coopération, Jacques Pelletier, a joué un rôle important dans l'histoire de ces accords.

Aujourd'hui, au sein de la Commission développement et coopération du Parlement européen, que préside Michel Rocard et dont j'ai l'honneur d'être le vice-président, les parlementaires français ont participé très activement, ces jours-ci, à l'élaboration et à l'adoption d'un rapport qui, dans la perspective du renouvellement des Accords de Lomé, ouvre des voies nouvelles à la coopération avec les pays en voie de développement. Et nous allons, la semaine prochaine, en parler à Lomé, avec nos collègues et nos amis des pays en voie de développement avec lesquels l'Union européenne entretient des relations privilégiées.

Puissent ces Assises nous donner l'occasion de mieux nous connaître, de mieux prendre conscience de la force qu'ensemble nous représentons, de mieux nous apprécier à travers la diversité de nos engagements ! Puissent-elles nous conforter dans notre commune et forte volonté de participer à l'édification d'un monde plus juste, plus solidaire et plus uni !