Ouverture par Charles Josselin


Monsieur le Médiateur,
Mesdames, Messieurs, chers Amis,

Vous aviez souhaité qu'Hubert Védrine puisse ouvrir ces Assises aux côtés de Jacques Pelletier. L'actualité ne lui en a pas laissé la possibilité. Il m'a demandé de vous dire ses regrets, mais aussi l'intérêt qu'il accorde à cette manifestation.

Ceci me vaudra donc l'honneur et le plaisir de vous accompagner en quelque sorte de bout en bout, puisque je participerai demain à la clôture de vos travaux.

Laissez-moi d'abord vous remercier d'avoir entrepris l'exigeante et rigoureuse démarche que constitue le processus des Assises de la Coopération et de la Solidarité Internationale. Ses étapes régionales et, aujourd'hui, nationales, ont rythmé ces derniers dix-huit mois, dix-huit mois de réflexion, d'interrogations sur nos politiques et leurs logiques, toutes respectables, mais que vous avez voulu questionner pour mieux répondre à l'attente de nos partenaires du Sud.

J'y vois une expression vivante, et même revigorante, de la solidarité internationale que je juge extrêmement réjouissante.

Je suis donc très heureux d'ouvrir les Assises de la Coopération et de la Solidarité Internationale auxquelles j'entends participer très activement.

Le premier mérite de votre entreprise a été d'impliquer tous les acteurs, qu'il s'agisse des associations de solidarité internationale, des collectivités territoriales, des organisations professionnelles et agricoles, des représentants de l'économie sociale, c'est-à-dire l'ensemble des organisations de solidarité internationale, mais également des pouvoirs publics. Elle a révélé chez chacun d'entre vous une motivation encourageante pour la coopération au service du développement, que vous servez chacun à votre manière, que vous soyez bénévoles, volontaires, CSN, objecteurs de conscience, élus des villes ou des régions ou professionnels du développement ou du monde associatif.

J'ai été tenu informé des résultats des étapes précédentes. Elles sont riches d'enseignement et devront être prises en compte dans les réflexions en cours, dans ce qu'il est convenu d'appeler la réforme de la Coopération française.

Parler de la coopération au développement, c'est d'abord évoquer les relations Nord-Sud qui doivent constituer une dimension essentielle de l'action extérieure de la France. Au moment où le contexte mondial se modifie profondément, dans ses aspects économiques et commerciaux, mais aussi politiques et stratégiques, les réalités d'aujourd'hui appellent une nouvelle évaluation et une meilleure mise en cohérence des politiques de coopération. C'est ce qui fonde la volonté de rénover notre dispositif de coopération, d'un triple point de vue : celui de l'unité, celui de l'efficacité, celui de la lisibilité, donc de la clarté. C'est ainsi qu'il deviendra possible de nous engager, avec nos partenaires, dans la voie d'une contractualisation de nos programmes.

Depuis 1980, l'ouverture sans précédent des économies en développement a accentué la diversité des situations nationales et créé un nouveau cadre multilatéral. Dans le même temps, les nouvelles interdépendances qui se manifestent dans le domaine de l'environnement, de l'évolution démographique avec ses mouvements de population et de la sécurité, imposent une approche transversale. Elles se superposent aux intérêts géostratégiques qui ont longtemps fondé les relations d'intérêt mutuel. Les pays les plus pauvres, ceux qui rencontrent les plus grandes difficultés dans leur marche vers le développement, qui sont les plus nombreux en Afrique et dans l'ensemble des ACP, justifient une attention spécifique. L'aide publique au développement y occupe, globalement, une place considérable, alors que cette aide a, dans son ensemble, tendance à décroître de façon préoccupante. Les réformes économiques se sont mises plus récemment en mouvement qu'ailleurs et leurs résultats sont encore incertains. Des signes positifs apparaissent, mais la croissance économique n'y est pas encore fermement assise sur des fondements durables. Le débat démocratique s'y développe, dans un climat plus favorable aux Droits de l'Homme et à la transparence de la gestion publique, mais la détermination des stratégies de développement ne mobilise pas toujours l'ensemble des citoyens. De graves conflits les traversent souvent, dont la violence met en péril tous les acquis, fait reculer l'espérance démocratique et fragilise la paix et la sécurité régionales. Tout cela impose que la coopération internationale adapte ses objectifs et ses outils. J'ai souhaité évoquer ce contexte car il me semble qu'ainsi les conclusions auxquelles nous arriverons au cours de ce colloque prendront toute leur signification.

La démarche qui nous conduit ici aujourd'hui a été initiée bien avant mon arrivée au Secrétariat d'État à la Coopération. Elle répondait à une situation jugée, par la grande majorité des acteurs, essoufflée, en panne d'imagination. L'impact des actions non gouvernementales était affecté par l'évolution des responsabilités dans le domaine de la coopération, peu favorable à une distribution optimale des tâches, malgré la bonne volonté de tous.

Le nombre des paramètres et celui des acteurs ont considérablement augmenté, de telle sorte qu'il serait absurde de ne pas considérer la nécessité d'accroître le rôle des acteurs non gouvernementaux. L'État seul ne saurait tout faire. Qu'on le veuille ou non, l'évolution actuelle dans les instances multilatérales ou dans les autres agences de coopération bilatérale conduit inévitablement à un renforcement du rôle des organisations de solidarité internationale, qualitatif et quantitatif. Le cas français ne pourra faire exception. Nous devons constater, dans le même temps, que 1 % seulement de notre coopération est confié à des Organisations de Solidarité Internationale contre 10 % ou plus chez nos partenaires européens. Cela n'est pas sans effet sur l'image de notre coopération et surtout sur sa structure.

Nous sommes confrontés à une triple exigence. D'abord, une exigence de clarté dans les objectifs. Nous refusons le choix simpliste entre la priorité qu'il faut accorder à la lutte contre la pauvreté chez les plus démunis et une politique active de liens avec les économies émergentes, sur tous les continents. Cela consisterait à s'accommoder de la marginalisation économique et politique de pays condamnés à l'assistance et aux interventions de l'aide humanitaire ou à ignorer les liens géographiques et historiques qui rattachent l'Afrique à la France, par exemple. Nous choisissons une coopération au développement diverse et adaptée, qui serve les aspirations de chacun et les intérêts mutuels qui nous unissent.

Une exigence de solidarité active, fondée sur un dialogue entre partenaires responsables, animés de valeurs communes, qui savent que l'impératif démocratique et le respect des Droits de l'Homme, au-delà de l'éthique, sont les fondements du développement.

Une exigence de méthode, enfin, qui mette au service de la clarté et de la solidarité, la diversité de nos possibilités d'action et qui serve nos intérêts mutuels. Ce n'est pas qu'affaire de financement et de politiques économiques. C'est aussi le domaine de l'échange culturel, du partage du savoir, de la mobilisation de la recherche, de la valorisation de notre communauté francophone, partout dans le monde, chaque fois qu'il y a lieu.

Je réaffirme donc ici qu'il n'est plus possible d'envisager une coopération française bilatérale limitée à l'Afrique francophone et à la coopération entre États. Il nous appartient, au cours de ces deux jours, de trouver les modalités qui permettront de modifier nos pratiques et de nous adapter à cette nouvelle donne. Je ne voudrais pas que cette approche par le secteur non gouvernemental d'un certain nombre de nouveaux domaines soit perçue ici ou là comme un gadget, une concession à l'air du temps. Comprenons qu'il s'agit désormais d'une tendance lourde qu'il convient d'intégrer à la définition de notre politique.

Elle s'articulera autour de trois grands axes. Tout d'abord, une attention particulière portée aux pays les moins avancés, ceux qui traversent les difficultés les plus grandes, ceux qui sont engagés dans des politiques exigeantes, ou qui ont avec nous les liens de proximité les plus forts, géographiques, mais aussi historiques. Je parle de l'Afrique, qui est le Sud de la France et de l'Europe, mais aussi de l'Asie du Sud-Est par exemple.

Second axe, une contribution forte, diverse et riche, au dialogue international et à la solidarité. Qu'elle s'exprime par notre participation financière à l'effort de tous – et il s'agit d'augmenter les ressources affectées à l'aide publique au développement, comme l'a déjà indiqué le Premier Ministre – qu'elle s'exprime dans une politique bilatérale clairement définie avec chacun de nos partenaires dans toutes les régions du Sud, en faisant appel à toutes les ressources de notre pays : je pense à la technologie, à la recherche, à l'action culturelle autant qu'aux aspects économiques et financiers. Qu'elle s'exprime enfin, dans l'Union européenne, au moment où l'Union doit elle-même s'engager dans des approches renouvelées, à la veille de la négociation avec les pays ACP, de l'instrument qui succédera à la Convention de Lomé. Troisième axe, enfin, l'engagement d'associer à cette entreprise, toujours plus activement, les élus, les organisations de solidarité internationale, les collectivités territoriales et donc la population et les citoyens à l'effort de la France envers le monde en développement.

La coopération de solidarité, quant à elle, comprend l'ensemble des actions qui sont conduites par des collectivités territoriales, des organisations de solidarité internationale, des organisations professionnelles et syndicales et aussi des entreprises qui font le choix de s'engager dans la solidarité, à travers les partenariats qu'elles peuvent promouvoir et faciliter. En un mot, il s'agit des relations entre les composantes les plus diverses des sociétés civiles qui, de réseau à réseau, veulent construire le développement durable.

En définitive, la coopération d'État reste essentielle mais elle a ses limites qui tiennent au caractère centralisé de ses structures. La coopération de solidarité hors l'État, quant à elle, échappe pour l'essentiel à ces contraintes, mais sa légitimité doit se construire au jour le jour dans un dialogue sans intermédiaire avec les bénéficiaires.

Dans le même temps, la coopération d'État a pour objet principal de créer les conditions institutionnelles du développement durable, mais celui-ci ne pourra provenir que des sociétés elles-mêmes. Ne nous trompons cependant pas : il serait vain de penser que la coopération entre sociétés civiles pourra se développer harmonieusement en l'absence d'États forts et sûrs de leur rôle.

Nos réflexions vont inévitablement déboucher sur une conception plus large du rôle qui est le vôtre et sur la perception que des moyens adéquats devront venir soutenir la concrétisation de ce rôle. Les pouvoirs publics vont aussi être interpellés. Ils doivent envisager la façon dont ils répondront à cette attente. Il faut garder à l'esprit que le tissu des acteurs non gouvernementaux est extrêmement divers en taille, en nature et en objet : de la petite organisation non gouvernementale gérant 10 000 francs aux organisations de solidarité internationale qui drainent plusieurs centaines de millions de francs et négocient leurs projets et programmes au niveau national et international, toutes les situations se rencontrent.

Si certaines organisations de solidarité sont dépendantes du co-financement de l'État, d'autres ont su trouver un équilibre entre les contributions de leurs donateurs et les financements multilatéraux, demandant peu ou rien à l'État. Cette indépendance leur donne une importance et une vision des enjeux qu'il convient de reconnaître et de prendre en compte.

De la même façon, les collectivités locales mènent des actions par nature différentes, selon leur taille ou encore l'objet de leurs échanges. Il en va de même des départements et régions, dont l'implication est très diverse, selon les motivations et les centres d'intérêt.

À cette mosaïque déjà riche et complexe, il faut ajouter l'action utile et originale des syndicats et celle des entreprises elles-mêmes qui ont naturellement vocation à contribuer à la structuration même du secteur privé à travers leurs opérations de partenariat et qui peuvent jouer un rôle déterminant dans l'émergence d'entrepreneurs africains.

Toutes ces parties prenantes ont leur rôle à jouer auprès de nos partenaires du Sud mais aussi en France, dans nos relations avec les communautés émigrées, dans nos villes, dans les établissements fréquentés par nos enfants, tous peuvent également participer à des partenariats. Ces partenariats peuvent être Nord/Sud, Sud/Sud ou Nord/Nord pour le Sud, sans oublier les partenariats noués avec l'Europe centrale ou orientale.

Si je dresse un tableau aussi détaillé, c'est qu'il importe d'appréhender la dimension de ce vaste secteur qui motive et mobilise des millions de français et dont l'influence est appelée à grandir dans les années à venir. Cette diversité interpelle l'État, qui doit être un partenaire attentif et impliqué, mais aussi capable de gérer les différences de nature, d'échelle, de motivation, d'objet.

Toutes les organisations de solidarité internationale relèvent bien de la loi de 1901 sur les associations et toutes doivent répondre aux mêmes critères de financement, ce qui pose un certain nombre de problèmes. Il existe une sorte de seuil critique entre petites et moyennes organisations de solidarité internationale qui marque très clairement la différence entre l'association de volontaires, de bénévoles et celle pour laquelle on peut déjà parler de professionnalisme. L'attente des acteurs de ces deux types d'organisations de solidarité internationale n'est évidemment pas la même, ni leurs besoins, ni le rôle qu'elles peuvent avoir dans la Coopération française au sens large. J'attends de vos débats qu'ils ouvrent la voie à une meilleure prise en compte de ces spécificités.

Je souhaiterais enfin évoquer comme il convient le rôle que peuvent jouer au Nord et au Sud les associations de migrants. Par l'ampleur de leur action, elles ont d'ores et déjà une place spécifique, qui doit être mieux reconnue. Je sais le rôle que jouent les migrants dans la naissance des actions de coopération de solidarité, je sais aussi comment, par ces actions mêmes, ils sont mieux reconnus et mieux intégrés par la Communauté nationale. Je veux leur adresser un message d'amitié et leur dire que nous allons chercher les moyens de mieux travailler ensemble.

La préparation de ces Assises a été pour moi l'occasion d'observer les différences entre l'action des acteurs non gouvernementaux de la solidarité internationale et de notre propre action de coopération. Je vous ai dit comment il me paraît possible de faire émerger et de conforter les complémentarités. Mais il ne faut pas exclure un certain degré de spécificité peu réductible, qu'il faut garder à l'esprit. Je veux parler de sujets essentiels : les organisations non gouvernementales, les municipalités, les départements et les régions, les entreprises, les syndicats font porter l'essentiel de leur action sur l'humanitaire, le social, le développement durable et au sens le plus large, sur le développement humain dans un contexte européen et multilatéral, alors que la coopération fait bien sûr porter aussi ses efforts sur les infrastructures ou l'institutionnel dans des approches bilatérales ou régionales. Une plus grande articulation entre ces deux pôles doit être trouvée. Je souhaite, là aussi, que les Assises ouvrent des pistes nouvelles.

Il est important, enfin, que les Assises ne constituent pas un événement isolé, unique. Une évaluation annuelle du partenariat entre l'État et la coopération hors l'État est souhaitable. Il faut qu'un dialogue continu se développe. Je sais que des propositions ont été avancées. Nous porterons la plus grande attention à la manière dont vous allez en débattre.

Je voudrais conclure par une réflexion qui me tient beaucoup à cœur. Elle concerne votre rôle dans les sociétés du Nord.

Vous qui avez l'expérience de la solidarité, vous savez que, quoi qu'on fasse, on reçoit toujours beaucoup plus de l'autre que ce qu'on lui donne. Grâce à vous, à votre action, multiforme et dirais-je pour m'en réjouir, incontrôlable, nos sociétés sont plus généreuses.

L'éducation au développement, dont la charge vous incombe en propre, est aussi une lutte contre la perte de sens qui guette nos sociétés. Elle doit être au centre de nos préoccupations.

Mesdames, Messieurs, il me reste à souhaiter que les travaux de ces deux journées soient porteurs de propositions et d'orientations qui nous permettent de mettre nos actes en accord avec nos ambitions.