Mondialisation et Solidarité internationale
Troisième table ronde


Dans un monde marqué par la circulation rapide des capitaux, des biens et des services, l'aide au développement a-t-elle encore un sens ?
Est-elle à même de stimuler la croissance des pays pauvres et sous quelles formes ? Le marché peut-il être le seul régulateur de l'ordre du monde ?

Marie-Christine BLANDIN : Présidente du Conseil régional Nord-Pas-de-Calais
Sylvie BRUNEL : Directrice scientifique d'Action contre la Faim
Michel CAMDESSUS : Directeur général du FMI
Daby DIAGNE : Président de la Coordination des associations mondiales de villes et autorités locales
Djovi GALLY : Président de l'Observatoire panafricain de la démocratie (OPAD), ancien ministre du gouvernement togolais
Charles JOSSELIN : Secrétaire d'État à la Coopération
Nicole NOTAT : Secrétaire générale de la CFDT
Antoine POUILLIEUTE : Directeur général à la Caisse française de développement

La table ronde a été animée par Erik ISRAELEWICZ, Rédacteur en chef du journal Le Monde. Erik ISRAELEWICZ

Pour introduire le sujet de notre débat, je souhaiterais tout d'abord faire remarquer que la mondialisation est déjà un phénomène d'édition. Les titres sur le sujet se multiplient. Je pense en particulier à La Mondialisation heureuse d'Alain Minc, Le Basculement du monde de Michel Beaud, Le Piège de la mondialisation d'un journaliste allemand, L'Épreuve de la mondialisation de Jean-Yves Parpatant, L'Inégalité du monde de Pierre-Noël Giraud, Vers un monde sans pauvreté de Mohamed Lounès, L'Homme mondial ou Richesse du monde et pauvreté des nations. Visiblement, le thème fait recette.

Ce phénomène de librairie recouvre-t-il une réalité ? Définir ce qu'est la mondialisation sera l'objet de la première partie de notre débat, ce qui permettra de décrire le cadre nouveau dans lequel s'inscrit la solidarité internationale. Je vais demander à chaque intervenant de nous donner succinctement les aspects les plus saillants, à ses yeux, de la mondialisation. Le phénomène est-il nouveau ? S'agit-il d'un degré supplémentaire atteint par les échanges mondiaux ? Assiste-t-on à la dictature des marchés financiers, à l'empire sans partage de l'économie et de l'argent sur la société ? La mondialisation, ou globalisation pour reprendre le terme anglais, est-elle synonyme d'américanisation ?

Dans la seconde partie de la table ronde, nous envisagerons comment, dans ce cadre, des actions de solidarité peuvent s'organiser.

I. Définition et effets de la mondialisation

Marie-Christine BLANDIN

Erik ISRAELEWICZ

Vous avez une vision extrêmement négative de la mondialisation. Vous considérez que les marchés financiers imposent désormais leur loi à l'ensemble des peuples. Je vais me faire l'avocat du diable en vous posant la question suivante : ces marchés financiers n'ont-ils pas permis un certain développement mondial ?

Marie-Christine BLANDIN

Ils ont en effet une fonction économique mais ils sont encore comme des animaux sauvages. Il faut les domestiquer !

Michel CAMDESSUS

Daby DIAGNE

Certes, les pays pauvres ont réalisé des avancées en matière de taux de croissance. Mais il faut rappeler le prix payé pour la croissance. Il s'exprime par les guerres, l'exclusion d'une partie des populations et la souffrance. Ceux qui souhaitent faire participer les pays du Sud à la mondialisation cherchent davantage à maintenir l'équilibre actuel qu'à réellement insérer le Sud dans les échanges mondiaux. Pour beaucoup de pays, la mondialisation n'est donc pas la meilleure solution.

Erik ISRAELEWICZ

Les termes du débat sont clairement définis. La mondialisation est-elle facteur d'intégration ou d'exclusion ? Quel est votre avis, Madame Brunel ?

Sylvie BRUNEL

Erik ISRAELEWICZ Les notions de Nord, Sud et Est ont-elles encore un sens ? D'une certaine manière, l'Est n'existe plus. Et que recouvre la notion de Sud ?

Sylvie BRUNEL

Je pense que cet auditoire sait ce que j'entends par ces termes. Le Nord regroupe les États-Unis, l'Europe occidentale et le Japon, auxquels s'ajoutent quelques pays désormais développés. La notion de Sud ne recouvre pas une réalité géographique, puisque l'Australie est considérée comme faisant partie du Nord. Les pays du Sud sont ceux qui arrivent en ordre dispersé dans les négociations internationales. Ils sont dominés par les plus puissants à qui ils fournissent leurs richesses.

Erik ISRAELEWICZ

Ne pensez-vous pas que les rapports de force sont en train de se transformer sans qu'on en soit conscient ? D'anciens pays pauvres deviennent des acteurs importants capables de peser dans les négociations internationales.

Sylvie BRUNEL

Certes, par leur poids démographique ou politique, certains pays comme la Chine, l'Inde ou le Brésil, sont aujourd'hui de grandes puissances. Mais à l'intérieur des pays concernés par la mondialisation, des populations entières sont touchées par les contrecoups de la mondialisation. Si les inégalités entre pays industrialisés et pays en développement s'accroissent, elles augmentent aussi au sein même des premiers.

Erik ISRAELEWICZ

Monsieur Camdessus, le problème des inégalités est-il intrinsèquement lié au phénomène de mondialisation ?

Michel CAMDESSUS

Non, je ne pense pas. Mais je souhaiterais réexaminer le problème en amont.

Ces Assises, qui expriment la volonté d'associer l'ensemble des acteurs de la société civile dans des politiques effectives de solidarité – impliquant une relation de partenariat entre gens responsables –, font naître l'espoir que la mondialisation peut être une chance.

Erik ISRAELEWICZ

Un pays comme le Mexique, dont la situation était pourtant en train de s'améliorer, a connu une crise, simplement parce que quelques spéculateurs ont décidé que le pays n'était plus porteur d'avenir. En ce moment, les pays d'Asie du Sud-Est vivent le même phénomène. Ne s'agit-il pas là d'un comportement irrationnel des marchés ?

Michel CAMDESSUS

Les spéculateurs sont trop facilement accusés. J'ai moi-même géré les finances de la France à un moment, de 1982 à 1984, où le pays était exposé à la spéculation internationale. Le gouvernement a alors dénoncé le complot des spéculateurs anglo-saxons. En 1992, la livre sterling était à son tour attaquée. Les financiers de la City, à Londres, ont eux aussi désigné comme responsables des spéculateurs. J'ai entendu récemment Monsieur Mahathir, Premier ministre de Malaisie, déclarer que les spéculateurs attaquaient la monnaie du pays parce qu'ils ne supportaient pas le développement d'un pays musulman.

Rappelons tout d'abord que nous sommes, vous et moi, des spéculateurs et ce, notamment par le biais des caisses de retraite. Or ces dernières ont pour mandat de ne pas perdre d'argent. Lorsque la situation d'un pays ne semble pas sûre, elles placent l'argent ailleurs. Si elles n'agissaient pas ainsi, nous serions les premiers à leur en faire le reproche.

Les spéculateurs sont donc des boucs-émissaires désignés. Dans les exemples que j'évoquais, la réaction des marchés découle toujours d'une vulnérabilité réelle ou d'une rigidité dans la gestion de l'économie. Je n'ai jamais vu une spéculation déclenchée contre un pays qui gérait son économie avec transparence et rectitude.

Erik ISRAELEWICZ

Alors que la richesse globale augmente, on assiste à l'accroissement des inégalités entre les pays. Et, au sein des pays riches eux-mêmes, certaines couches de la population sont rejetées dans une misère totale. Pensez-vous que cette évolution est inéluctable ?

Michel CAMDESSUS

Ce processus n'est pas inéluctable et il faut le combattre. Le FMI interroge toujours les pays avec lequel il travaille sur la destination de leurs revenus et sur la façon de corriger les inégalités croissantes. Ainsi, dans le cas du Brésil dont les inégalités sont colossales, le dialogue est vif, mais néanmoins insuffisant, pour que des mesures correctives soient prises.

Les inégalités existent moins entre pays riches et pays pauvres qu'à l'intérieur des pays où les écarts de revenus s'accroissent. En ce sens, les inégalités ne sont pas le résultat de la mondialisation. Le problème touche le cœur de la démocratie (quand le régime du pays est démocratique). Mais de telles inégalités ne se corrigent que dans le long terme, grâce à un effort important d'éducation et de santé et par une meilleure allocation des dépenses publiques ainsi que par la façon de les financer.

Quant à la solidarité internationale, elle doit permettre de combler les inégalités de développement. Nous ne devons pas partir battus, car des progrès ont été réalisés. Grâce à la coopération internationale, les pays les moins avancés connaissent une croissance plus importante que la croissance moyenne de l'Afrique. La croissance s'est élevée, l'année dernière, à 5,5 %, ce qui correspond à une croissance par habitant positive de 2,5 à 3 %. Cela reste néanmoins insuffisant.

Sylvie BRUNEL

Monsieur Camdessus, nous voulons tous être convaincus par vos propos. Mais il ne faut pas oublier qu'il est relativement facile d'atteindre un taux de croissance élevée pour un pays qui part d'une base faible : un taux de croissance de 7 % est vite atteint lorsque le PNB est de 100 ; il est beaucoup moins accessible pour un PNB de 3 000, par exemple.

Enfin, il faut rappeler que les problèmes rencontrés par les pays les plus pauvres en matière d'alphabétisation de base, de santé primaire, de construction d'infrastructures de proximité… ne relèvent pas du secteur marchand. Les dépenses dans ces domaines ne peuvent pas être rentabilisées à court terme. Les institutions internationales qui privilégient la libéralisation, les privatisations, placent les pays pauvres dans une situation difficile, car ces secteurs non commerciaux ne peuvent pas être libéralisés.

Michel CAMDESSUS

Les dépenses d'éducation, de santé… relèvent en effet de fonds qu'on peut qualifier de perdus. Elles doivent donc être financées par des dons, éventuellement par des prêts à très long terme sans intérêt – ce que le FMI propose .

Mais il ne faut pas conclure que, par construction, le développement des marchés et la libéralisation sont contradictoires avec la mise en œuvre de ce type de dépenses. Si le mécanisme des marchés permet à l'économie de croître non pas de 3 %, mais de 7 %, voire de 9 % par an, alors les marges disponibles pour financer ces dépenses non rentables seront plus importantes.

Il reste, grâce à notre dialogue avec les pays, à veiller à ce que les marges dégagées par la croissance ne servent pas à des opérations de type " éléphant blanc " ou à des dépenses militaires.

Daby DIAGNE

Eric ISRAELEWICZ

Votre association regroupe des pays qui ont pu se développer et d'autres qui n'y sont pas parvenus. Je voulais vous demander ce qui différencie ceux qui ont su profiter de la mondialisation des autres.

Daby DIAGNE

La différence ne repose pas sur les capacités des uns par rapport aux autres ; elle dépend d'un problème d'insertion. On constate l'existence d'un retard " explosif " des pays pauvres, alors que les pays riches accroissent leur avance. Les pays du Sud sont prêts à faire des efforts, à développer des savoir-faire et à contrôler leur gestion. Beaucoup ont déjà entrepris de nombreuses choses en ce sens. Mais il manque les conditions pour leur permettre un véritable décollage.

Djovi GALLY

Michel CAMDESSUS

La conclusion que l'on peut tirer de nos échanges pourrait être la suivante : le préalable indispensable à un développement durable de l'Afrique est la sécurité régionale. Les événements auxquels nous assistons sur ce continent sont dangereux : un pays envahit son voisin et, d'après les témoignages d'Africains que j'ai recueillis, la course aux armements est devenue une véritable tentation.

Il est donc essentiel que les grandes puissances s'emploient à crédibiliser la sécurité sur le continent – je sais que la France y travaille avec la Grande-Bretagne et les États-Unis.

L'autre élément indispensable est l'existence d'un État de droit en Afrique. Sans ces deux avancées, les efforts en faveur du développement humain resteront vains.

Daby DIAGNE

Je partage votre avis sur la nécessité d'un principe de responsabilité et de gouvernements sains. Mais ces idées ne doivent pas devenir des arguments faciles pour expliquer la pauvreté. Il ne faudrait pas inverser les termes du débat. La situation du Zaïre, par exemple, résulte d'années de sous-développement. Et dans ce cas, la responsabilité n'en incombe pas aux Zaïrois.

Certes, depuis quelque temps, une évolution positive s'amorce. L'Afrique s'est remise au travail en s'appuyant notamment sur ses agriculteurs. Ce n'est pas un hasard si les taux de croissance, qui étaient négatifs jusqu'à présent, atteignent désormais les 7 %. La population manifeste ainsi une responsabilité nouvelle dans son propre développement.

Cependant, quand on parle de la mondialisation, on doit évoquer les problèmes d'inégalités et d'injustices. Critiquer dans chaque pays les problèmes de gestion économique ou les insuffisantes avancées démocratiques relève d'une position normative.

Les pays du Sud devraient-ils s'ouvrir à un système concurrentiel, alors qu'ils ne représentent que 0,3 % des échanges mondiaux ? Les agriculteurs sont-ils voués à l'immobilisme à cause de règles qui ne les concernent pas ? Ne faut-il pas plutôt modifier ces règles afin de les intégrer ? Voilà, selon moi, les véritables termes du débat.

Erik ISRAELEWICZ

Je voulais faire remarquer, de manière un peu provocatrice, que les pays qui ont su tirer profit de la mondialisation, ces vingt dernières années, sont, pour beaucoup, des dictatures ou, tout au moins, des régimes autoritaires : la Corée du Sud, le Chili, la Chine, Singapour… Certains se sont démocratisés depuis. Mais, au départ, ce n'est pas la démocratie qui a été facteur de développement.

Sylvie BRUNEL

Djovi GALLY

Mon intention était de ne pas ouvrir le débat sur la responsabilité des pays du Nord dans la corruption, la mise en place de régimes autoritaires, l'exploitation de nos richesses, etc. Tout cela est bien connu. Ce qui m'importe, en tant qu'Africain, c'est ma propre responsabilité dans l'avenir de mon continent.

Les oppositions qui se manifestent dans la salle sont des cris du cœur fort généreux, mais je voudrais qu'on me laisse exposer ma vision des choses. Je tiens à rappeler que je suis un militant des droits de l'homme et qu'à ce titre, j'ai souvent risqué ma vie.

Il ne suffit pas d'accuser les puissances occidentales.

Charles JOSSELIN

Fatalité ou objectif, la question de la mondialisation pose celle des marges de manœuvre dont nous disposons pour en modifier le cours.

Nicole NOTAT

Erik ISRAELEWICZ

Je voudrais revenir sur la perception négative que beaucoup, en France, manifestent à l'égard de la mondialisation. Celle-ci semble exacerber la concurrence directe entre salariés français et travailleurs des pays en développement. Comment répondre à cela ?

Nicole NOTAT

Cette concurrence est en effet une réalité dans certains secteurs, tels que le textile. Cela ne signifie pas qu'il n'existe aucun moyen d'action pour y remédier. Mais, dans bien d'autres domaines, on prend la mondialisation comme bouc émissaire de problèmes tels que la distorsion croissante entre l'offre et la demande d'emploi ou les limites de la protection sociale, alors que ce sont d'autres facteurs qui sont en cause (la démographie, par exemple). Ne rendons pas responsables les pays en développement de problèmes que nous n'avons pas su traiter à notre échelle, en leur temps.

Antoine POUILLIEUTE

II. Quelle solidarité dans le nouveau contexte de la mondialisation ?

Erik ISRAELEWICZ

Quels sont les moyens de la mondialisation ? De nombreux problèmes apparaissent : la crise de l'Aide Publique au Développement, celle des États dans les pays industrialisés ; le développement extraordinaire des flux privés qui jouent un rôle croissant dans l'organisation de l'économie mondiale. On peut également se demander si les institutions internationales et régionales sont favorables à la solidarité.

Marie-Christine BLANDIN

Nous sommes tous ici convaincus que nous pouvons obtenir des améliorations. Notre position à l'égard de la mondialisation ne se veut ni une diabolisation, ni de l'angélisme. Cela dit, nous n'approuvons pas le côté destructeur de la mondialisation.

Erik ISRAELEWICZ

Je souhaite vous poser une question concernant la régulation du commerce mondial. En Indonésie, j'ai assisté à un débat sur la déforestation : les Indonésiens utilisaient les forêts pour alimenter leur industrie du bois et soutenir, ainsi, leur développement. Dans le même temps, les écologistes leur reprochaient de dégrader la planète.

Le problème est similaire dans le domaine social : vouloir introduire une régulation sociale est en quelque sorte un moyen de lutter contre la concurrence entre des pays qui ont des systèmes de protection extrêmement différents. Dans les deux cas, les pays riches ne manifestent-ils pas de l'égoïsme ?

Marie-Christine BLANDIN

Pour juger de l'opportunité des mesures, il existe des éco-bilans ou des socio-bilans. Certes, les défricheurs ont pu faire une œuvre salutaire en dégageant des terres cultivables, mais leur appétit a conduit à des catastrophes. Les marécages ont été bouchés et la biodiversité détruite. Nous avons été ainsi privés de biotopes qui auraient pu enrichir l'agriculture, y compris industrielle.

N'exportons pas nos modèles dévastateurs ; respectons les dynamiques à l'œuvre dans les pays en développement. Enfin, n'engendrons pas des catastrophes telles que celles qui ont eu lieu au Ghana, pays dans lequel il ne subsiste plus qu'un quart des forêts.

Au Viêt-nam se manifeste aujourd'hui le souci de reconstituer les sols abîmés par la guerre, mais les bailleurs de fonds internationaux n'apportent pas les semences, les pépinières, les savoir-faire nécessaires. Certes, le Japon fournit des graines d'eucalyptus, mais celles-ci acidifient le sol. Et ce pays ne manifeste ici que son propre intérêt : obtenir, à terme, de la pâte à papier…

Antoine POUILLIEUTE

Il faut rappeler que si des arbres sont arrachés, c'est pour nourrir des populations. Si nous ne mettons pas en place une aide efficace contre la déforestation et la désertification, la croissance démographique sera plus importante que l'augmentation des ressources agricoles ; le différentiel alimentera l'urbanisation, pour le plus grand danger de l'Afrique.

Nicole NOTAT

La question de savoir si les pays riches ne prennent pas les garanties sociales comme prétexte pour conserver leur hégémonie se poserait si nous-mêmes, nous imposions aux syndicats des pays du Sud les clauses à appliquer. L'organisa-tion syndicale internationale, la Cisl, qui regroupe des représentants des syndicats de pays en développement, rend compte des demandes des différents syndicats.

Si l'on considère le cas de la Corée du Sud, les mouvements syndicaux et sociaux qui s'y sont déroulés prouvent que la population réclame les retombées sociales de la croissance économique. Ces mouvements sociaux suivent un processus similaire à ce qui s'est déroulé dans nos pays développés, où de grands affrontements ont parfois été nécessaires pour obtenir gain de cause.

Si le développement social ne doit pas être considéré comme un préalable, sans doute généreux, mais inefficace, au décollage économique, il en est le complément normal.

Erik ISRAELEWICZ

L'idée d'une clause sociale qui accompagnerait les accords commerciaux internationaux est notamment soutenue par les États-Unis. Ne cache-t-elle pas une pensée protectionniste ?

Nicole NOTAT

On ne peut nier que certains y voient un procédé protectionniste. Certains acteurs économiques qui ont pu jusqu'ici dominer les échanges internationaux ne sont pas prêts à renoncer à leur position.

Notre vision n'est bien entendu pas la même. Opposer développement économique et social est un mauvais procès.

Charles JOSSELIN

Il aurait été intéressant de croiser les notions de mondialisation et de nouvelle division internationale du travail ; nous aurions ainsi repéré où se situent les espaces protégés. Je voulais ajouter une réflexion sur le problème du protectionnisme pour souligner que les solidarités nationale ou internationale n'ont pas cherché, jusqu'ici, à compenser les pertes que certains secteurs professionnels (comme le textile, voire l'agriculture) subissent à cause de la mondialisation.

La mondialisation (et donc la concurrence) serait certainement mieux acceptée si les secteurs menacés recevaient l'aide de la solidarité nationale, européenne (certaines mesures commencent à être envisagées à ce niveau) ou internationale. À ce propos, je voulais dire à Monsieur Camdessus combien j'apprécie sa présence aujourd'hui : il est en effet un acteur important de la solidarité.

Nicole NOTAT

Nous commençons à obtenir certaines compensations. Mais nous n'en sommes encore qu'au tout début. Est ainsi intervenue, au niveau européen, la signature d'un code de bonne conduite entre l'industrie textile européenne et les syndicats, en septembre dernier. L'initiative n'existe encore que sur le papier, mais le principe mérite d'être signalé.

De même, il existe désormais un label social sur certains produits de consommation. Je pense à la campagne " Libère tes fringues " menée par des Ong et des organisations syndicales. Enfin, Carrefour vient d'envoyer un observateur indépendant dans ses filiales au Bangladesh afin de vérifier les conditions sociales qui existent sur place.

Beaucoup de choses restent cependant à faire ; l'Oit, notamment, devrait rechercher plus d'efficacité dans l'application des conventions internationales du travail que les pays signent.

Daby DIAGNE

Il ne faut pas oublier que la solidarité est une valeur, même s'il existe des risques qu'elle perde son sens en n'étant plus synonyme que d'échanges économiques.

Je rejoins les propos de Madame Blandin à propos de la coopération décentralisée. L'ensemble des associations de villes souhaitent que cette coopération soit soutenue et généralisée. Le Camval pense que l'effort de coopération doit porter sur deux niveaux : d'une part, au niveau de la ville, grâce à la coalition locale par le biais de laquelle les milieux associatif et municipal peuvent formuler des programmes de coopération, d'autre part, au niveau national.

Les villes peuvent en effet réclamer de l'État un financement plus important de la solidarité. Nous avons ainsi demandé à une vingtaine de pays de consacrer 1 % de leur Pib à la coopération. A défaut de cela, nous estimons que 30 000 villes dans le monde peuvent facilement, sans alourdir leurs charges, contribuer à un fonds de solidarité pour soutenir la coopération décentralisée.

Michel CAMDESSUS

Sylvie BRUNEL

Monsieur Camdessus, vous n'étiez pas présent lors de la première table ronde : on nous a projeté un film des Guignols montrant quatre membres du Conseil de sécurité de l'ONU s'esclaffer devant les efforts des organisations humanitaires d'urgence. Je reprends cette image, car les ONG voudraient que Monsieur Wolfensohn et vous-même les preniez en considération. Les institutions financières internationales ont, en effet, acquis une influence déterminante dans le domaine de la coopération.

Ne pouvez-vous, dès lors, prendre l'initiative de la domestication de la mondialisation qu'évoquait Marie-Christine Blandin, grâce au lancement de grands programmes à l'échelle mondiale, dans le domaine de la santé, de l'éducation, des infrastructures de base ? Ces programmes pourraient associer aussi bien les institutions financières internationales que les États, les ONG et les entreprises des pays du Nord comme du Sud.

Les priorités sont connues : mortalité infantile, lutte contre les maladies… Si vous ne donnez pas l'exemple, les ONG ne pourront rien faire.

Michel CAMDESSUS

Je vais transmettre votre suggestion à mon collègue, Monsieur Wolfensohn. Mais laissez-moi vous rappeler que nous sommes des secrétaires généraux de grandes institutions. Trois fois par semaine, je rencontre les 24 membres du conseil d'administration qui représentent le monde entier. Ils sont habitués à mes idées généreuses. Mais pour que de telles idées aboutissent, il faudrait qu'elles émanent de pays pauvres. Or les ONG ne sont pas sans influence en la matière.

A ce propos, une affirmation du Livre Blanc m'a choqué : il y est dit que la France ne faisait pas suffisamment entendre sa voix dans les institutions de Bretton Woods. Cette affirmation est fausse. La France a toujours eu un rôle de leadership. Si l'Afrique francophone est prise en compte par nos institutions au-delà de ce que la répartition de nos ressources peut le suggérer, c'est bien grâce à l'intervention de la France.

Je souhaite que vos idées nous arrivent par le biais des représentants français, notamment grâce à Messieurs Jospin ou Strauss-Kahn. Mais sachez que nous sommes toujours prêts à vous rencontrer et à débattre avec vous pour envisager les moyens de donner corps à vos suggestions.

Djovi GALLY

Je souhaite présenter deux suggestions. Premièrement, il faut restaurer la primauté du politique. Pour cela, nous devons promouvoir l'État de droit et la culture démocratique, en accroissant notamment la coopération décentralisée qui permet d'encourager la démocratie locale. Celle-ci amène le citoyen non seulement à participer à la définition de son environnement immédiat, mais aussi à prendre ses responsabilités au niveau national.

Deuxièmement, il faut insister sur les politiques menées par la France en matière de commerce et d'immigration. Il est ainsi intéressant de constater la part des excédents commerciaux que représente l'Afrique. Soulignons enfin la manière dont les Africains sont traités en matière d'immigration.

Charles JOSSELIN

Le débat sur l'immigration est particulièrement d'actualité. Force est de reconnaître que les haches enfoncées dans les portes de l'église Saint-Bernard n'ont pas amélioré l'image de la France en Afrique. Mais nous aurons l'occasion de reparler de la politique d'immigration…

J'ai eu l'honneur d'ouvrir ces Assises ; j'aurai le privilège de les clore. Je serai donc bref, ici.

Erik ISRAELEWICZ

Le débat a permis de faire apparaître des divergences. Une idée forte semble cependant ressortir de nos discussions : la mondialisation n'est ni l'enfer ni le paradis. Si nous apprenons à nous organiser, elle peut devenir une chance pour la solidarité internationale.