Dire la solidarité
Deuxième table ronde


Y-a-t-il une crise de la solidarité internationale ? N'y-a-t-il pas plutôt de nouvelles expressions de la solidarité qui émergent, témoigant d'une prise de conscience citoyenne de l'interdépendance locale, nationale, européenne et mondiale ?

Marcos ARRUDA : PACS/Brésil
Henri BERTHOLET : député, maire de Romans-sur-Isère
Francis CHARHON : directeur général de la Fondation de France
Patrick DEGRAVE : directeur général de COFREMCA
Stéphane HESSEL : ambassadeur de France
Jacky MAMOU : président de Médecins du monde
Leïla SHAHID : déléguée générale de Palestine en France

Avec la participation de :

Claude BAEHREL : secrétaire général du CCFD
Roland BIACHE : président de la campagne " Demain le monde… le défi alimentaire "
Philippe CHABASSE : Handicap international
Martial COZETTE : secrétaire national du Centre français d'information sur les entreprises
Francine de la GORCE : vice-présidente d'ATD Quart-Monde
Jean FRESSOZ : conseiller général et président de Savoie Solidaire
Michel MARJOLLET : conseiller municipal de Nantes

La table ronde a été animée par Gilles SCHNEIDER, directeur de l'information de Radio France Internationale.

Gilles SCHNEIDER

Mesdames, Messieurs, je vous remercie d'avoir été si nombreux à répondre à notre invitation. Le thème qui nous réunit est " dire la solidarité ". Plusieurs questions se posent. Existe-t-il une crise de la solidarité internationale ? N'assistons-nous pas plutôt à l'émergence de nouvelles formes d'expression de la solidarité ? Les Français sont-ils aujourd'hui militants ou donateurs ? Nous aborderons ces questions plus tard. Envisageons tout d'abord les diverses façons de dire la solidarité, notamment de manière humoristique, avec les Guignols de l'Info.

I. Désengagement des politiques, limites de la médiatisation

Le sketch des Guignols présente un " french Doctor " qui tente d'impliquer les médias dans son action. Il en appelle aux autorités politiques les plus importantes. Bill Clinton, Boris Eltsine, John Major et Jacques Chirac applaudissent en effet ses efforts qui leur permettent de se décharger de ces problèmes !

Francis CHARHON

Que nous montre ce sketch ? Il illustre les problèmes qui se posent à la solidarité internationale. Ces dernières années, le monde politique et les associations ont souvent mené leur action ensemble, ce qui s'est révélé préjudiciable pour les organisations de solidarité internationale (OSI). Celles-ci ont en effet été de plus en plus considérées comme le bras " désarmé " des gouvernements.

Dans la région des Grands Lacs, la confusion entre l'action politique du gouvernement français, dictée par ses impératifs propres, et l'action humanitaire a entraîné la quasi interdiction des associations françaises. Cet exemple doit nous amener à conduire une réflexion susceptible de définir le type d'indépendance des associations face au pouvoir politique et les moyens d'y parvenir. Il faut lever le doute qui pèse aujourd'hui sur l'autonomie des OSI.

Trente ans après ses débuts, l'aide humanitaire n'a pas engendré les gains correspondant aux investissements consentis. Nous devons retrouver la voie de la solidarité internationale, sachant que le problème ne se pose pas qu'en France.

Gilles SCHNEIDER

Jacky Mamou, vous reconnaissez-vous dans le portrait que les Guignols de l'Info présentent du médecin humanitaire ? Une telle caricature encourage-t-elle la solidarité ?

Jacky MAMOU

Je ne crois pas que ce sketch puisse encourager la solidarité. En revanche, il montre, de manière frappante, la coupure qui existe entre les associations et les pouvoirs publics. On voit d'un côté les médecins humanitaires tenter de panser les blessures et, de l'autre côté, les États, personnifiés par quatre importants personnages du Conseil de sécurité, ignorer cette souffrance.

Je pense cependant que les choses sont en train d'évoluer. Les associations humanitaires ont perdu l'illusion qu'elles pourraient changer facilement et durablement certaines règles morales dans la conduite des affaires du monde. Cette leçon a été tirée des événements qui se sont déroulés, tant dans la région des Grands Lacs qu'en Bosnie.

En même temps, je crois que nous pouvons réussir à imposer certaines règles aux États. Des tribunaux internationaux ont été établis au Rwanda ou en Bosnie. Médecins du Monde s'est battu pour ça, aux côtés d'autres associations. Nous devons poursuivre cette bataille, de sorte qu'une Cour pénale permanente internationale soit instaurée pour juger des crimes contre l'humanité. On peut regretter ici que notre pays manifeste tant de frilosité sur le sujet.

Gilles SCHNEIDER

Vous êtes en contact avec d'autres organisations dans des pays étrangers. Constatez-vous l'existence d'une démarche commune, notamment au niveau européen ? Ou, au contraire, chaque État mène-t-il une politique spécifique ?

Jacky MAMOU

La France a créé beaucoup d'organisations humanitaires ces dernières décennies, jusqu'à donner naissance au modèle du " french Doctor ". Lors de leur création, les ambitions de ces OSI étaient grandes. Leur déception est donc d'autant plus grande aujourd'hui. Cette déception est partagée par des organisations de pays étrangers.

Gilles SCHNEIDER

Je posais cette question parce que vous compariez la situation de la solidarité internationale à l'étranger et en France.

Francis CHARHON

L'histoire française est particulière. Nous faisons partie des pays colonisateurs. Nous avons donc des relations fortes avec beaucoup de pays. D'autres pays ne se comportent pas de la même façon que la France. Ils se sentent débarrassés de toute culpabilité à l'égard d'anciennes colonies. Ils n'ont donc pas les objectifs politiques de la post-décolonisation caractéristiques de la France. Leur attitude est plus pragmatique et technique. Nous devrions prendre exemple sur eux et ne pas négliger les formes de coopération qu'ils ont réussi à mettre en œuvre.

Stéphane HESSEL

Il me semble très important de mesurer l'écart entre l'ambition de plus en plus grande que nous-mêmes et nos partenaires manifestons à résoudre les problèmes humanitaires, d'une part, et les mesures prises pour y parvenir et qui se révèlent insuffisantes, d'autre part. Il nous revient de dénoncer ce décalage.

Je souhaite rappeler les déclarations de Michel Rocard. Celui-ci nous a appris, lors d'une précédente table ronde, que le Parlement européen avait adopté une résolution très intéressante. Celle-ci renouvelle largement la problématique de la coopération, notamment de la coopération de société à société. Il faut donc être optimiste sur les avancées que l'on peut obtenir lorsque les citoyens exercent une pression suffisante.

Claude BAEHREL

Le film des Guignols montre des ONG en train de courir le monde pour panser les plaies. La question que nous devons poser aujourd'hui aux hommes politiques est la suivante : Que faut-il faire pour que les associations humanitaires ne soient pas toujours obligées de mener seules les batailles sur le front humanitaire et sur celui du développement ?

Cette question est d'autant plus légitime que les citoyens veulent que les pouvoirs politiques interviennent. Dans le dernier baromètre de la solidarité que le CCFD a réalisé en 1995, 68,5 % des Français se déclaraient de plus en plus convaincus qu'il existait une dimension politique aux problèmes de développement. Ils se disaient persuadés que des mesures politiques globales devaient être prises. L'attitude des membres du G7 montre que les hommes politiques ne se posent pas les mêmes questions que les citoyens. Les États sont-ils capables de prendre en charge la solidarité internationale ? Au contraire, vont-ils continuer à se décharger des problèmes humanitaires sur les ONG et les intervenants privés ? Les Guignols de l'Info ont bien souligné le désengagement des États.

Roland BIACHE

Le sketch des Guignols illustre parfaitement le problème que nous rencontrons lorsque nous voulons lancer une campagne d'éducation en matière de développement : la solidarité n'est évoquée que par le biais d'un discours sur l'urgence. Dans le sketch, tous les acteurs de la solidarité sont associés aux urgenciers. Les médias ont tendance à se focaliser sur les opérations d'urgence, en négligeant les campagnes de long terme qui apportent réellement une amélioration en matière de développement.

Gilles SCHNEIDER

Vous nous expliquez qu'il est difficile de mener à la fois des programmes de long terme et des opérations d'urgence. Au risque d'être un peu schématique, on peut résumer le lien entre l'action humanitaire et les médias de la façon suivante. Un drame éclate quelque part, une association y dépêche des hommes, ainsi qu'un reporter et un cameraman. On demande alors aux Français qui voient ces images de réagir.

Roland BIACHE

C'est en effet souvent ainsi que cela se passe. D'ailleurs, les pouvoirs publics font face aux mêmes difficultés que les associations humanitaires lorsqu'il s'agit de sensibiliser la population à des questions de solidarité internationale. Seule la coopération décentralisée échappe peut-être à cette logique.

II. Communiquer, informer : comment se faire entendre de l'opinion publique ?

Des films des campagnes publicitaires télévisées du CCFD, de Médecins du Monde et de Handicap International sont projetés.

Gilles SCHNEIDER

Handicap International vient d'obtenir le prix Nobel de la Paix pour sa campagne contre les mines anti-personnel. Philippe Chabasse, ressentez-vous d'ores et déjà les effets de ce prix sur la sensibilisation du public ?

Philippe CHABASSE

Communication et information

On constate que la communication et l'information sont deux choses totalement différentes. Certaines associations essaient d'informer le public par le biais de reportages réalisés sur le terrain. D'autres tentent de faire intervenir l'imaginaire. Selon moi, il faut mêler communication et information. A Handicap International, nous avons parfois tendance à vouloir fournir trop d'informations dans des messages qui devraient d'abord faire appel à l'imaginaire, quitte à revenir à la réalité après.

  • L'émergence d'un mouvement militant international

    Notre campagne contre les mines a engendré un mouvement de mobilisation à l'échelle internationale. Nous pouvons tirer cette conclusion bien qu'il soit difficile d'analyser la réaction des gens a posteriori. Nous avons vu éclore un réel militantisme lors des manifestations que nous avons organisées. Fin septembre, lors de notre dernière action (la construction d'une pyramide de chaussures), nous avons constaté un fort engagement.

    Pour la première fois, le prix Nobel récompense la naissance d'un mouvement citoyen à l'échelle internationale canalisé par plus de mille associations. Derrière ces associations, ce sont bien des millions de citoyens qui ont manifesté dans les rues de Phnom Penh et de Kaboul et qui ont signé des pétitions. Au Mozambique, 250 000 signatures ont été envoyées à la présidence de la République.

  • L'action distincte des associations et des pouvoirs publics

    Partout émerge cette opinion publique, indépendante des gouvernements. Ce processus permettra d'empêcher la confusion entre pouvoirs publics et associations humanitaires. Ces dernières doivent travailler comme des groupes de pression, même si une concertation avec les gouvernements peut exister. Nous devons être attachés à notre dimension non-gouvernementale.

    Nous pouvons essayer de convaincre les politiques d'interdire les mines anti-personnel. Mais, au final, ce sont les États qui devront choisir entre les revendications des militaires et les exigences des associations. Le succès de notre démarche devrait être confirmé par la signature, dans deux mois, d'un traité international interdisant les mines anti-personnel - ce qui était impensable il y a cinq ans.

    Gilles SCHNEIDER

    Dans ces circonstances, le donateur se transforme donc en militant et manifeste tout aussi bien dans les rues de Phnom Penh qu'en France.

    Philippe CHABASSE

    Il est difficile de connaître la motivation première du donateur. Est-ce le désir d'apporter une contribution financière ou le militantisme ? Il y a quelques années, je pensais encore que l'émotion, notamment à travers les reportages télévisés, mobilisait les donateurs. Notre responsabilité consistait ensuite à transformer ceux-ci en militants.

    Avec la campagne contre les mines, nous nous sommes aperçus que le processus pouvait s'inverser. Bien sûr, il ne faut pas généraliser cette évolution. Cependant, nous avons constaté une réelle demande d'engagement dont découle le don. Nous en avons fait l'expérience de manière caricaturale lorsque nous avons construit la pyramide de chaussures au Trocadéro, en septembre dernier. Il s'agissait pour nous d'un rendez-vous militant. Or beaucoup de participants ont voulu nous faire un don, alors que nous n'avions rien prévu de la sorte. Nous devons donc d'abord offrir une cause à défendre et la recherche de fonds s'ensuivra.

    Francis CHARHON

    Les gens adhèrent à un objectif lorsqu'il est clair. La campagne anti-mines a eu le mérite d'avoir un objectif clair et reconnu sur le plan international.

    Francine de LA GORCE

    Je ne suis pas totalement d'accord sur ce qui vient d'être dit au sujet de l'efficacité des objectifs clairs. Certains objectifs mobilisent le public plus facilement que d'autres. Les mines anti-personnel scandalisent. On connaît les moyens de les faire disparaître. Il suffit de faire pression sur les gouvernements. Le combat est en outre limité dans le temps. Dans l'exemple évoqué, il s'arrête une fois l'interdiction des mines anti-personnel obtenue. En revanche, d'autres causes demandent un engagement de longue durée mais aussi un changement au niveau de la perception du monde ; elles génèrent des combats plus difficiles à mener. Le problème ne tient pas à leur manque de clarté quant à l'objectif visé.

    Nous avons beaucoup de mal à médiatiser notre combat du refus de la misère. Pendant des années, les journalistes se sont obstinés à vouloir montrer des gens pauvres, sans décrire l'action que nous menions et la solidarité que nous arrivions à bâtir avec eux. Comme nous refusions de sombrer dans le misérabilisme, nous souhaitions que les plus pauvres puissent s'exprimer eux-mêmes, à la condition qu'ils témoignent dans la dignité. Pour cela, il fallait qu'ils apprennent à prendre la parole. Par conséquent, lorsqu'enfin ils s'expriment, ils ne sont plus médiatiques puisqu'ils ne correspondent plus à l'image misérabiliste susceptible de toucher le public.

    Il semble que l'attitude des médias soit cependant en train d'évoluer. Hier, dans le cadre de la journée mondiale du refus de la misère, la télévision a diffusé plusieurs reportages dans lesquels des familles très pauvres prenaient la parole, témoignaient de ce qu'elles mais aussi d'autres vivent, de ce à quoi elles aspirent pour l'avenir de leurs enfants. Cette attitude est nouvelle et prouve qu'il y a un début de prise de conscience des médias.

    Gilles SCHNEIDER

    Roland Biache, je souhaite que vous nous parliez de la campagne intitulée Le défi alimentaire. Est-il indispensable de compléter l'information sur vos opérations d'une communication classique, de type quasiment publicitaire, en vue d'alerter les gouvernements ?

    Roland BIACHE

    • Étudier les messages médiatique et associatif

      Avant de mener la campagne Le défi alimentaire, nous avons réalisé deux études. L'objectif de la première était d'analyser le message des médias. Nous avons constaté que ce qui retenait l'attention en matière humanitaire était l'urgence et parfois le misérabilisme.

      Notre deuxième étude a porté sur les publications des organisations associées à la campagne. Ces publications représentent 800 000 à un million d'exemplaires, ce qui est loin d'être négligeable. Nous voulions connaître la teneur de notre propre message associatif et voir si nous n'étions pas coupables du travers que nous dénoncions chez les journalistes. Les conclusions sont à votre disposition. Je n'y reviendrai donc pas.

    • Privilégier l'information et la pédagogie

      La spécificité d'une campagne telle que la nôtre réside dans la volonté d'apporter une information et de mener une action d'éducation. Nous avons refusé de jouer sur l'affectif. Nous nous sommes également interdit l'appel aux dons à partir de cette campagne (une quinzaine d'associations, largement représentées à ces Assises, sont partie prenante du projet : CCFD, Secours catholique, Ligue de l'Enseignement…) La campagne vise à produire des outils pédagogiques et à fournir une information aux adultes, grâce à une collaboration avec les médias (Bayard Presse, La Cinquième…). Évidemment, nous n'avons pas pu avoir accès aux grands médias télévisés puisque nous ne souhaitions pas monnayer notre passage à l'antenne.

    • Définir des objectifs clairs

      Nous avons constitué un collectif très œcuménique autour d'une thématique, d'objectifs et d'enjeux clairement définis. Ainsi, nous avons souhaité que l'information sur la sécurité alimentaire soit évoquée aussi bien pour les pays du Sud et de l'Est que pour la France. Nous ne voulons pas déconnecter les problèmes que rencontrent les autres pays de ceux que rencontrent la France, que ce soit en matière de santé, de droits de l'homme ou d'alimentation. Il s'agit de montrer que, mondialisation oblige, les problèmes sont les mêmes ici et là-bas. Même si leur ampleur est évidemment différente, tous les problèmes relèvent à la fois du politique et du social.

      Enfin, il faut noter que les pouvoirs publics nous ont, dans l'ensemble, bien soutenus, même si l'on peut noter des différences entre les ministères concernés. Les associations, de toute manière, rencontrent aujourd'hui moins de difficultés lorsqu'elles cherchent à réaliser des produits pédagogiques. Il reste à insister sur une fonction indispensable de nos organisations, celle de " poil à gratter " auprès des gouvernements.

    Philippe CHABASSE

    Je pense que nous sommes tous d'accord sur la nécessité de définir des objectifs clairs. La campagne sur les mines anti-personnel a prouvé l'utilité de fournir un calendrier précis, déterminant un certain nombre d'étapes. La relation avec les institutions se révèle ici importante en donnant des dates butoirs. On peut ainsi montrer à l'opinion publique les avancées réalisées. Sans inventer des étapes artificielles, de nombreux thèmes se prêtent, selon moi, à une telle démarche.

    Stéphane HESSEL

    Handicap International a mené une campagne avec une telle vigueur et une telle persévérance que les États finalement,ont tous été obligés de céder à cet appel, à l'exception d'un seul. Nous avons là un exemple merveilleux. La société civile a, la première, formulé une revendication. Celle-ci a été relayée par les associations, avec une telle force que les gouvernements ont dû s'incliner.

    Gilles SCHNEIDER

    Claude Baehrel, depuis une dizaine d'années, le Ccfd suit l'évolution de l'opinion française sur les questions de coopération et de développement par le biais d'un baromètre de la solidarité. Les campagnes dont nous venons de parler contribuent-elles à développer cette solidarité ?

    Claude BAEHREL

    Actuellement, la perception du développement se résume surtout à celle du " mal développement ". Jusqu'à quelques années, il semblait possible de mobiliser la population autour d'un projet avec un message optimiste. Aujourd'hui, il nous faut développer une fonction de vigilance et d'alerte à propos des questions d'armement (à travers le problème des mines anti-personnel), du développement durable (à travers le problème de la faim) et de la recrudescence de la pauvreté. Le baromètre de la solidarité montre bien que l'opinion publique française est de nouveau sensible à ces thèmes.

    Ce sentiment d'alerte et cette conscience des dysfonctionnements doivent conduire à une action collective ici. On a vu des exemples de cette dernière avec les campagnes médiatiques faisant pression sur les pouvoirs publics. En même temps, les campagnes doivent montrer l'amélioration de la situation sur place, là-bas, grâce à des actions concrètes, c'est-à-dire des micro-réalisations et des actions de projet de développement.

    Pour résumer, je pense qu'aujourd'hui, en matière d'information, il faut concilier deux discours : l'un porte sur le global, l'autre sur le local.

    Gilles SCHNEIDER

    Votre communication a-t-elle des cibles privilégiées ? Avez-vous un discours particulier en direction des jeunes ? Comment ces derniers perçoivent-ils la demande de solidarité que vous leur adressez ?

    Claude BAEHREL

    En matière de solidarité, le plus important est la communication de proximité, même si celle-ci est peu visible. La campagne Le défi alimentaire mais aussi la course que nous organisons, Terre d'avenir, nous l'ont prouvé. Nous essayons de toucher les jeunes dans le milieu scolaire à l'occasion de certaines manifestations, telles que la journée pour la coopération et le développement.

    J'insisterai à nouveau sur l'importance qu'il y a à montrer l'efficacité des projets de développement élaborés sur le plan local. Dans ce but, nous avons réuni dans un recueil les actions de communication et d'éducation au développement de proximité. Une telle opération a pu être menée grâce au réseau Ritimo. Cet ouvrage montre les innovations possibles en matière de communication. Il souligne que la solidarité est avant tout vécue à travers des contacts personnels. De telles initiatives sont aussi importantes que la prise de parole à la télévision.

    Gilles SCHNEIDER

    Jacky Mamou, parmi les films qui ont été projetés, nous avons vu un " infomercial " de votre association. Une telle forme de communication est nouvelle. Quelles ont été vos motivations pour lancer une telle campagne ?

    Jacky MAMOU

    En matière de communication, il faut distinguer deux types de messages. Certains ont l'ambition d'informer et d'éduquer le téléspectateur. D'autres sont des supports à l'appel aux dons. Le spot que vous évoquez relève du second type.

    Il faut rappeler la conjoncture très particulière dans laquelle cette campagne a été menée. Il s'agissait des derniers mois de l'année 1995, pendant les grandes grèves. Les fonds de Médecins du Monde proviennent pour 70 % de donateurs privés. A l'époque, les dons ne nous parvenaient plus en raison de la grève de La Poste. Nous étions donc en situation d'asphyxie financière. Nous avons alors cherché à atteindre le public, non plus par le courrier, notre moyen traditionnel, mais par cet infomercial.

    A côté de cela, nous avons lancé d'autres campagnes télévisées, parfois très virulentes, notamment contre le nationalisme serbe, qui ne relèvent pas de la même logique. Il ne s'agit plus de faire appel aux dons mais d'alerter la population. En outre, par de telles campagnes, l'association prend position sur des problèmes politiques.

    Gilles SCHNEIDER

    Un tel infomercial coûte-t-il cher, sachant que vous le payez grâce à l'argent des dons ? A-t-il eu un retour positif ?

    Jacky MAMOU

    Cet infomercial nous a en effet coûté horriblement cher et le résultat a été très mitigé. Il est vrai qu'en période de tension sociale, comme celle de novembre-décembre 1995, les donateurs ont peur du lendemain…

    Nous essayons d'établir une relation claire à l'égard de l'argent et de gagner ainsi la confiance des donateurs qui peuvent nous juger sur des critères d'efficacité et d'éthique, mais aussi sur des critères de transparence.

    A ce sujet, il faut noter qu'un certain nombre d'associations se sont regroupées dans un Comité de la Charte. Médecins du Monde est par ailleurs la première organisation à avoir constitué un comité des donateurs qui, par ce biais, peuvent nous donner leur avis sur la façon dont nous gérons notre budget. Chaque association essaie ainsi de fournir un maximum de garantie aux personnes qui la soutiennent.

    Gilles SCHNEIDER

    Francis Charhon, avez-vous ressenti l'impact des scandales impliquant certaines associations ?

    Francis CHARHON

    Les scandales ont sans doute une part de responsabilité dans nos difficultés actuelles. Il faut tout d'abord rappeler que les associations peuvent compter sur deux ressources : le bénévolat qui augmente, les dons. Jacky Mamou le signalait, des organisations comme les nôtres vivent principalement de dons. La conquête de la confiance du donateur est donc fondamentale.

    Le scandale de l'Arc a déstabilisé de manière très importante le système. Les dernières révélations sur les difficultés financières de la Croix Rouge ne sont pas de nature à redonner confiance aux gens. Un vrai combat doit donc être mené pour améliorer la confiance des donateurs, ce qui passe peut-être par la professionnalisation des associations.

    En outre, la fiscalité croissante depuis 1995 pèse souvent très fortement sur les donateurs, majoritairement des personnes modestes ou des retraités, et joue donc dans un sens défavorable. Les gens nous écrivent pour nous dire qu'ils regrettent de ne pas pouvoir nous donner de l'argent tout comme ils expriment leur colère devant les révélations sur l'Arc.

    Enfin, la baisse des dons résulte de l'amendement Coluche. Celui-ci, qui est très favorable à certaines causes comme l'aide alimentaire d'urgence en France, les soins ou l'hébergement d'urgence, défavorise, par contre coup, les causes internationales. Les études que nous avons commandées montrent bien le transfert progressif des dons. Le Parlement devrait donc réfléchir au moyen de supprimer cette distorsion.

    Si une solution n'est pas trouvée, les associations, à qui il est demandé d'intervenir de plus en plus souvent aussi bien en France qu'à l'étranger, ne pourront plus agir. Les campagnes télévisées sont un moyen dérisoire d'obtenir des dons. Elles coûtent chères et elles ne rapportent pas beaucoup. Mais les OSI ne disposent pas d'autres moyens pour augmenter les dons. L'indépendance des OSI passe par la capacité d'accroître leurs fonds, notamment grâce à une fiscalité plus avantageuse et homogène pour l'ensemble des causes qu'elles défendent.

    Gilles SCHNEIDER

    Martial Cozette, votre rôle est de parler avec les entreprises des solutions alternatives sur l'impact social et environnemental de leur activité. Comment vous positionnez-vous par rapport à ce qui vient d'être dit ?

    Martial COZETTE

    • Des formes multiples de communication Les petites OSI sont capables de délivrer un message à un niveau local avec autant d'efficacité que les campagnes télévisées menées par les grands organismes.

      Des associations, telles que Greenpeace, ont un mode de communication particulier, qui s'appuie notamment sur des procès. De même, dans le cadre de la campagne contre les mines anti-personnel, certaines organisations ont dû mener leur combat devant les tribunaux. La communication peut donc se placer sur le terrain de la législation, ce qui peut permettre des avancées appréciables.

      Les campagnes d'opinion ont, quant à elles, une action plus diffuse. Les citoyens représentés par des associations font part de leurs revendications aux décideurs politiques ou économiques. Il semble que celles-ci se fassent de plus en plus pressantes aujourd'hui.

      Cette atomisation de la communication me semble être un atout pour la solidarité dans la mesure où elle reflète un pluralisme. Celui-ci traduit, selon moi, le désir croissant des citoyens de s'exprimer. Philippe Chabasse a rappelé que l'on ignorait si le don précédait l'engagement ou l'inverse. Quoi qu'il en soit, on constate que les citoyens, aujourd'hui, veulent être à la fois donateurs et militants. C'est ainsi que l'on peut faire pression sur les décideurs.

    • La sensibilisation croissante du monde économique

      Les décideurs économiques prennent eux aussi désormais en considération les revendications humanitaires, loin de l'image d'un monde économique gouverné par un pragmatisme froid et inhumain. Cela se vérifie surtout dans les pays anglo-saxons : les organisations alertent les investisseurs sur la nuisance de certaines de leurs activités.

      En France, nous n'en sommes qu'au début de ce mouvement. Le combat est pour l'instant essentiellement celui des consommateurs. Ceux-ci s'appuient notamment sur des campagnes internationales. La globalisation de l'économie s'accompagne d'une globalisation de la solida-rité.

      Des campagnes telles que " De l'éthique sur l'étiquette " ou " Soyez sport " ont pour objectif d'interpeller les distributeurs d'articles de sport ou de vêtements. Elles rencontrent l'adhésion d'une grande partie de la population. Les responsables d'entreprise y sont de leur côté sensibles.

      Certaines avancées ont déjà été obtenues aux États-Unis, aux Pays-Bas ou en France. Je pense à l'élaboration de codes de conduite et à l'engagement en faveur de l'amélioration des conditions de travail dans le monde. Sur ce dernier sujet, il subsiste une réticence : permettre l'existence d'un système de contrôle indépendant, sous l'égide par exemple d'une ONG – ce qui serait une garantie de transparence – . Néanmoins, aux États-Unis, le président Bill Clinton a fait des propositions. Le 15 octobre, lors d'une conférence de presse à Londres et à New York, il a été proposé l'instauration d'un standard sur les conditions sociales, appelé SA 8 000.

      De tels progrès, dans les domaines politique comme économique, ne sont possibles que grâce à la pression de l'opinion. Des associations comme le Centre français d'information sur les entreprises ont pour objectif de faire valoir, d'organiser et de traduire cette opinion, notamment en direction du monde économique. Les messages envoyés par l'opinion publique aujourd'hui permettent d'imaginer la société de demain.

    Philippe CHABASSE

    Je partage fondamentalement l'opinion de Martial Cozette mais souhaite rectifier un point. Plus que sur le mode de l'information et de la sensibilisation des entreprises, les relations avec le monde économique reposent sur un rapport de force. Notre responsabilité est de mettre en accusation ceux qui ne respectent pas les codes de conduite, même s'il faut aussi convaincre certains décideurs économiques de s'investir dans nos causes.

    III. Apprendre la solidarité

    Gilles SCHNEIDER

    Un micro-trottoir a été réalisé dans le nord de la France. Il donne un éclairage sur la façon dont la solidarité est ressentie par la population.

    Des personnes témoignent de la manière dont elles considèrent les actions humanitaires et évoquent ce qu'elles sont prêtes à faire en la matière. Leur indifférence ou leur sentiment d'impuissance transparaissent.

    Stéphane HESSEL

    On constate dans ce film la sous-information de nos concitoyens. Les gens ne voient de la solidarité internationale que ses aspects artificiels. Comme le montre les travaux du CCFD, on ne représente pas assez ni les actions qui se sont révélées efficaces, ni les efforts entrepris sur place par les citoyens des pays en difficulté.

    Je suis moi-même à la tête du Programme solidarité eau. Grâce à ce programme, nous essayons de mobiliser des collectivités territoriales, des OSI, en partenariat avec des collectivités territoriales et des ONG locales. J'ai demandé aux chaînes de télévision publiques, à de nombreuses reprises mais en vain, de montrer dans des reportages comment l'eau devient un facteur de développement, en Afrique, en Asie, au Brésil, afin que les téléspectateurs se mobilisent à leur tour.

    Je voudrais que l'on explique à nos concitoyens que les progrès réalisés servent non seulement les pays pauvres, mais aussi nous-mêmes. Dans un monde qui ne se développerait pas, notre situation deviendrait de plus en plus difficile.

    Une bonne communication ne doit donc pas seulement être alarmiste, elle doit aussi être encourageante.

    Patrick DEGRAVE

    Je voudrais souligner que la solidarité repose sur un apprentissage que n'ont visiblement pas reçu les personnes interrogées dans ce micro-trottoir. En revanche, si on les avait questionnées sur des formes de solidarité micro-sociale, elles auraient manifesté une certaine solidarité. A l'inverse, les personnes présentes à ces Assises, qui ont acquis un savoir-faire de la solidarité à d'autres échelles, auraient répondu différemment. La solidarité s'exprime autant par des gestes quotidiens que par des compétences spécifiques.

    Gilles SCHNEIDER

    Henri Bertholet, vous êtes maire de Romans, comment la solidarité locale peut-elle déboucher sur la solidarité internationale ?

    Henri BERTHOLET

    Je représente ici une commune de 33 000 habitants ; la coopération décentralisée y est considérée comme un axe naturel de son activité. Bien sûr, un effort pédagogique permanent est nécessaire pour faire accepter cette orientation humanitaire.

    • Les obstacles à la coopération décentralisée

      Tout d'abord, nous avons dû surmonter les obstacles posés par une opposition conservatrice peu favorable et une opposition d'extrême-droite, encore moins favorable, comme vous vous en doutez.

      Nous avons ensuite dû vaincre les incompréhensions de la population. Il s'agit là d'une action de longue haleine.

      Enfin, paradoxalement, nous avons également dû combattre certaines critiques très fortes formulées par les militants de la solidarité. Les représentants locaux des associations humanitaires n'ont pas accepté facilement la légitimité du pouvoir municipal à agir dans le domaine de la coopération internationale. Ainsi, lors d'une réunion régionale organisée par le CCFD, j'ai défendu mon point de vue avec acharnement face à ceux qui nous reprochaient notre prétendu manque de savoir-faire et voulaient nous cantonner dans un rôle de simple bailleur de fonds.

    • Les enjeux de la coopération décentralisée

      De telles réticences sont en contradiction avec les arguments développés plus tôt, selon lesquels les pouvoirs publics doivent prendre le relais des associations. Au niveau local, le débat est in-versé. Finalement, il me semble que c'est au niveau des villes moyennes – il faut en effet pouvoir disposer de moyens suffisants pour être efficace – que l'on pourra dépasser cette contradiction. Par la pédagogie de l'action elle-même, on démontrera que notre attachement à l'autonomie locale, à notre nation, à la construction européenne est inséparable de la prise de conscience de notre statut de citoyens de la planète. La perspective d'un développement durable et l'avenir de nos enfants dépendent aussi de notre action ici et maintenant.

    • Gilles SCHNEIDER

      Monsieur Bertholet vient d'énoncer des principes. Leïla Shahid, comment votre action commune s'est-elle déroulée plus concrètement ?

      Leïla SHAHID

      En Palestine, au cours de ces trois dernières années, nous avons développé une coopération décentralisée avec Cités unies France, notamment avec les villes de Romans, Giers et Grenoble. Le programme a porté sur la formation de guides francophones dans la région de Bethléem, et dans d'autres villes au sud de Jérusalem, dans le cadre des préparatifs de l'an 2000. Il est en effet primordial de se préparer à l'événement que constituera le 2 000e anniversaire de la naissance de Jésus-Christ en Palestine.

      La coopération avec les collectivités locales n'est pas entrée en compétition avec l'action des OSI. Nous avons eu le privilège d'avoir une excellente coordination des associations en mettant en place une plate forme des ONG.

      Henri BERTHOLET

      Cette action s'est décidée à la suite de la mission que Cités unies France a menée en Palestine, sous la conduite de Bernard Stasi, à l'automne 1994. Elle démontre l'utilité de travailler en réseau, en particulier en réseau de villes françaises et européennes. Seuls, nous aurions peut-être eu plus de mal à nouer les contacts permettant de monter cette opération.

      C'est sur place et au cours de cette mission à laquelle je participais qu'est née l'idée d'une action commune. Par la suite, au cours de discussions avec Leïla Shahid et d'autres personnes, nous avons décidé de cibler l'une de nos actions sur l'aide au développement touristique des territoires palestiniens.

      Gilles SCHNEIDER

      Vos collègues députés ou maires de France sont-ils prêts à s'impliquer comme vous dans la coopération décentralisée ?

      Henri BERTHOLET

      Le processus est en cours. Quelques grandes villes, de nombreuses villes moyennes et certaines petites villes, qui parfois se regroupent entre elles, sont désormais décidées à mettre en place des actions de coopération. Il est important de rejoindre une association internationale des villes, comme Cités unies France, qui regroupe les villes françaises adhérentes à la Fédération mondiale des Cités unies, et de travailler en partenariat avec l'Association des maires de France. C'est de cette façon que l'on développera la coopération décentralisée, dimension naturelle de l'action des collectivités locales.

      Michel MARJOLLET

      • Revaloriser la coopération décentralisée

        Nantes, septième ville de France, est une petite ville à l'échelle des villes de la planète. Cependant, notre image internationale est ancienne et chargée d'histoire. Les Nantais doivent se réapproprier cette histoire pour développer une action internationale.

        Il y a quelques années, le secteur international de coopération à Nantes existait mais était faible. A l'occasion du deuxième mandat du député-maire Jean-Marc Ayrault, ce secteur a été redéfini. Nous sommes aujourd'hui trois élus municipaux chargés de la coopération internationale. Nous sommes partenaires de quatorze villes : villes jumelles, villes liées par des pactes d'amitié et de coopération, dont un avec la Palestine, villes avec lesquelles nous partageons un copartenariat avec d'autres villes françaises.

      • S'associer aux acteurs locaux

        Nous avons cherché à connaître les associations humanitaires locales dont le nombre croît dans l'ouest de la France. Dans ce but, nous avons mené, ces derniers mois, un vaste débat, des Assises nantaises, en quelque sorte ! Nous avons pu réunir 500 Nantais impliqués dans les problèmes de la coopération internationale dans 25 Commissions.

        Pour prolonger le débat, nous allons ouvrir, dans quelques mois, un espace international – son nom sera déterminé par concours – cogéré par la ville et les associations sous la forme de deux collectifs : l'Association maison des citoyens du Monde, dont de nombreux membres assistent à ces Assises, une amicale des différentes associations. Cet espace va être mis à la disposition de tous les Nantais.

      • Les projets en cours

        Dans ce cadre, nous allons entreprendre des actions pilotées par la ville ou par les associations. J'évoquerai la célébration, en 1998, du 400e anniversaire de l'Édit de Nantes pour laquelle nous mettrons en place une vaste exposition concernant les migrations des Nantais, un lourd épisode de l'histoire de la ville. Par ailleurs, nous allons instituer l'année prochaine une Université internationale des jeunes. Toutes nos villes partenaires enverront des jeunes pour parler des problèmes d'intolérance dans le monde.

      • Nos objectifs

        Hier, ma collègue et amie Annick Tarot a déclaré que si l'on savait pratiquer la démocratie locale, il fallait étendre cette expérience au niveau international. C'est là notre objectif. Alors que nous mettons en place des comités de quartier – je suis moi-même l'élu d'un quartier de Nantes –, nous militons en faveur de la même transparence au niveau international.

        Nous voulons faire comprendre que la ville n'est pas seulement un bailleur de fonds, d'autant que nos moyens sont très réduits sur ce plan. La ville réunit un ensemble complexe de savoir-faire qui doivent être mis à la disposition de nos concitoyens.

        Pour terminer, je voudrais évoquer un événement qui se déroule en ce moment : 400 à 500 artistes de Johannesburg viennent à Nantes. Si l'ancienne capitale de la traite négrière est capable de rencontrer, à l'aube du troisième millénaire, l'ancienne capitale de l'apartheid, c'est peut-être qu'il se passe quelque chose dans notre ville.

      Jean FRESSOZ

      L'action que nous pouvons mener au niveau d'un département se rapproche de celle qui peut être réalisée par une commune. D'ailleurs, au niveau national, il existe une étroite collaboration entre l'Assemblée des présidents des conseils généraux, la Commission nationale de la coopération décentralisée et Cités Unies France.

      • Nos actions de coopération décentralisée

        En Savoie, notre action concerne trois pays : le Sénégal, la Roumanie et Haïti. Comme le disait Henri Bertholet, il est très important que les collectivités locales rendent lisibles et visibles les actions de coopération qu'elles pilotent et qu'elles rendent compte de leurs réussites, de leurs difficultés, mais aussi, parfois, de leurs échecs.

        Dans le contexte actuel de repli et d'égoïsme, l'exemple de coopération fourni par les collectivités territoriales est un témoignage concret d'ouverture à autrui qu'il est bon de présenter aux citoyens.

      • " Dire la solidarité "

        Les collectivités territoriales doivent utiliser leurs moyens spécifiques de communication, notamment les délibérations du Conseil général. Ainsi, dans quelques jours, le Conseil général de la Savoie va présenter le débat d'orientation budgétaire au cours duquel sera évoquée la coopération décentralisée. De plus, les collectivités territoriales disposent de bulletins municipaux, départementaux ou régionaux.

        Pour rappeler le chemin parcouru, je signalerai que la première délibération qui proposait une politique de coopération, il y a une trentaine d'années, avait été rejetée par le préfet de la Savoie pour non-conformité. Aujourd'hui, celui-ci est membre de droit de l'association Savoie solidaire.

        Enfin, je pense que " dire la solidarité " doit être l'occasion de s'interroger soi-même sur la manière dont on vit la solidarité. Si nous éprouvons parfois tant de difficultés à " dire la solidarité ", c'est peut-être parce qu'il y a quelque chose à " redire " sur la manière dont nous la pratiquons.

      Leïla SHAHID

      Je souhaite faire remarquer que la coopération décentralisée a un aspect politique trop souvent oublié. Dans le va-et-vient qui s'opère entre les villes françaises et celles de Palestine, d'Afrique, du Maghreb, il existe aussi un échange de valeurs et de débats sur la construction d'une société.

      Cette dimension est très importante pour des pays en construction comme les nôtres. La coopération décentralisée apporte avec elle une conception décentralisée du développement, moins avancée chez nous. Cet aspect est complémentaire de l'action plus ancienne des associations.

      Henri BERTHOLET Je pense que la coopération décentralisée, par rapport à l'action des associations, fait franchir aux citoyens un niveau supplémentaire de conscience. En effet, les moyens des OSI sont souvent ceux fournis par les dons, alors que la coopération décentralisée est financée par les impôts de tous les contribuables.

      Les équipes qui briguent un mandat doivent donc afficher clairement dans leur programme électoral leur volonté de consacrer une part des ressources municipales à la coopération. Si elles sont élues, elles acquièrent une légitimité pour mener leurs actions et parler au nom de leurs concitoyens. S'ajoute à cela la transparence qu'apporte la délibération du conseil municipal. Grâce à ces moyens, les citoyens, à travers leurs représentants, sont tous partie prenante de la coopération décentralisée.

      Gilles SCHNEIDER

      Après ce qui vient d'être dit, je voudrais m'assurer qu'il n'existe pas de tensions entre les OSI et les collectivités territoriales !

      Henri BERTHOLET

      Bien sûr, à chaque nouvelle étape, nous devons fournir les explications nécessaires. Mais il n'existe pas de tensions. Une façon de s'en assurer est de mettre en place une commission extramunicipale de la coopération décentralisée, réunissant tous les acteurs de la solidarité, qui permette de s'informer réciproquement et de dégager des synergies.

      Claude BAEHREL

      Nous ne devons pas oublier que nos correspondants là-bas sont aussi des associations. Dans le dialogue que nous entretenons avec les collectivités territoriales, nous devons rappeler qu'il est essentiel de tenir compte de ces interlocuteurs privés qui forment la société civile et promeuvent la démocratie.

      Gilles SCHNEIDER

      Francine de La Gorce, au moment où Lionel Jospin a annoncé, à l'occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, qu'il allait reprendre la loi sur la fracture sociale, comment penser ensemble solidarité nationale et internationale ?

      Francine de LA GORCE

      • Articuler action locale et mouvement de pression internationale

        Notre mouvement, dès sa création, a cherché à trouver l'audience des pouvoirs publics. Lorsque le père Joseph a fondé ATD Quart Monde avec quelques familles, au camp de Noisy-le-Grand, il a déclaré que les familles n'avaient pas seulement des besoins en logement, en soins, en nourriture mais aussi des besoins en communication. Il a dit que tant que ces familles ne graviraient pas les marches de l'Élysée, de l'ONU – et comme il était prêtre de l'Église catholique, il a ajouté du Vatican – elles ne s'en sortiraient pas. Comme elles ne pouvaient parvenir seules à se faire entendre, il fallait que des citoyens se mobilisent à leurs côtés. Il expliquait cela en 1957.

        ATD Quart Monde n'a pu acquérir son audience que grâce à son investissement dans les instances internationales, à l'Unesco dès les années 1960, à la Communauté européenne à partir des années 1970. Dans ces instances, nous avons pu petit à petit mieux faire comprendre le combat du refus de la misère. Ainsi, la reconnaissance internationale nous a permis d'accéder à une certaine audience nationale.

      • Obtenir un crédit de confiance

        J'aurais voulu évoquer ici l'exemple d'Haïti pour rappeler que nos associations ont besoin d'un crédit de confiance. C'est dans l'ombre que nous avons mené notre action dans ce pays lors de l'embargo général. Nous ne pouvions plus réunir les familles, nous ne pouvions plus animer les bibliothèques de rue pour les enfants dans les quartiers de Port-au-Prince à cause d'une trop grande insécurité. Mais par exemple, les jeunes venaient régulièrement rendre visite à l'équipe et ils ont souhaité poursuivre les activités avec les enfants. C'est ainsi qu'est née l'idée d'un concours de dessins : les jeunes sont allés deux par deux, pendant plusieurs semaines, de famille en famille proposer aux enfants de réaliser un dessin. Cette année-là, le 17 octobre, journée mondiale du refus de la misère, a été célébré famille par famille, certaines venant au logement de l'équipe, d'autres recevant la visite d'un membre de l'équipe, mais toutes ont tenu à écrire un message que nous avons transmis à la communauté internationale par l'intermédiaire des moyens modernes de communication. Sans cette discrétion, nous aurions été chassés du pays.

        Les associations ont parfois besoin de disposer d'un laps de temps pendant lequel on ne leur demande pas de résultats. Dans ces moments-là aussi, nous avons besoin de la solidarité de nos concitoyens pour bénéficier de ce crédit de confiance.

      Stéphane HESSEL

      On ne dit pas encore assez la solidarité. On nous parle de multiples initiatives et on dénombre un certain nombre de résultats positifs sur le terrain. Dans les grandes villes, des associations comme ATD Quart Monde ou le CCFD sensibilisent l'opinion. Tout cela devrait être dit au grand public qui croit trop souvent que la France est insuffisamment mobilisée ou que les actions de coopération sont inefficaces. J'en appelle aux médias, notamment à la presse locale, car c'est souvent à ce niveau que des actions sont menées. Les médias doivent, eux aussi, " dire la solidarité " sous toutes ses formes.

      IV. La solidarité vue par les pays en développement

      Leïla SHAHID

      Le travail des associations et des collectivités locales permet sur place de mobiliser les citoyens et de leur révéler les potentialités de leur pays, alors qu'ils avaient perdu la capacité de participer à leur destin. Grâce à la coopération, les citoyens peuvent prendre part au développement à long terme de leur région.

      Dans le cas de la Palestine (mais aussi, en partie, dans celui de l'Afrique du Sud), ce point est d'autant plus important que la construction étatique n'est pas achevée ; la Palestine est encore, en grande partie, sous domination militaire. Le dynamisme de la société civile est la garantie d'un développement démocratique des institutions et de la mise en place d'un État avec la participation des citoyens.

      Gilles SCHNEIDER

      Marcos Arruda, votre vie est jalonnée de travaux en faveur de la solidarité. Pouvez-vous nous parler de la situation dans votre pays, le Brésil ?

      Marcos ARRUDA

      Nous constatons une coupure croissante entre, d'une part, l'économie de marché et, d'autre part, l'économie des gens, l'économie populaire. La solidarité ne peut plus se réduire à des dons consentis aux plus pauvres ou à des entreprises qui sont censées investir pour soulager les besoins de la population. En effet, de plus en plus, les investissements dans l'économie capitaliste ne sont pas créateurs d'emploi et ne permettent pas de réduire la pauvreté.

      Dans le même temps, une économie parallèle se développe. Il s'agit de celle des gens. Elle a besoin d'investissements à deux niveaux : dans le court terme, pour soulager les souffrances et la faim, dans le moyen et long terme, pour que la population soit capable de prendre en charge son propre développement.

      Gilles SCHNEIDER

      Vous évoquez ici une action politique que les OSI peuvent difficilement mener.

      Marcos ARRUDA

      Je suis conscient de ce problème mais il ne faut jamais oublier que les aspects économiques, sociaux, culturels et politiques sont liés. Le micro-trottoir a montré le manque de solidarité. Celle-ci n'est en effet pas innée ; elle résulte d'une éducation. Par une pédagogie appropriée, le Nord et le Sud prendront conscience de leurs liens organiques. Ceux-ci ne sont pas visibles dans un monde où la globalisation nous enseigne que nous sommes ennemis. Il faut surmonter cette logique et apprendre la solidarité dès l'école primaire, comme au Brésil.

      Les initiatives des collectivités locales qui ont été évoquées ici me semblent essentielles. Par l'union des communautés, l'expérience différente de l'autre devient positive. De telles entreprises doivent donc être encouragées, non seulement dans le domaine économique, mais aussi au niveau culturel et politique. Les expériences se révèlent positives lorsque les villes savent établir de telles relations internationales.

      V. Conclusion Patrick DEGRAVE

      • Les efforts à entreprendre pour renforcer la solidarité

        La solidarité engendre un travail considérable. Le travail des gens sur eux-mêmes, car la solidarité demande de prendre de la distance par rapport à soi-même. Le travail de la société sur elle-même : comment le pays se voit-il dans le monde et a-t-il de l'influence sur les autres ? Le travail des institutions sur elles-mêmes : quels sont les rôles respectifs de l'État, des collectivités locales, des associations ?

        Il me semble qu'est en train de naître une " ingénierie " de la solidarité. En cette fin de siècle, notre société invente des formes nouvelles de solidarité qui utilisent notamment les moyens modernes de communication. Le processus est en cours. Il prendra du temps.

        Je voudrais insister sur un aspect qui concerne peut-être plus spécifiquement la France. Nous sommes à une époque où la solidarité s'exprime plus difficilement, en raison des incertitudes actuelles liées au chômage et à l'éclatement des familles… Beaucoup cherchent en priorité à faire face à un quotidien oppressant avant de s'ouvrir à d'autres causes. Il semble cependant que cette période soit désormais derrière nous.

        La solidarité est autant locale que globale – il faudrait inventer le terme de " glocal ". Elle s'exprime par des gestes quotidiens mais aussi par la prise de conscience de problèmes plus généraux, à travers des campagnes télévisées ou l'action d'ONG. L'addition des deux dimensions permet de donner une plus grande force à la solidarité et manifeste l'ouverture de nos frontières mentales.

        La solidarité est un apprentissage. On a vu combien les gens, dans la rue, avaient du mal à parler de la solidarité et à en prendre conscience. Un tel apprentissage nécessite beaucoup de professionnalisme, de compétences et de savoir-faire. Un véritable travail est, me semble-t-il, en train de se bâtir. Nous devons donc être optimistes, d'autant que, comme l'expliquait Monsieur Chabasse, nous constatons aujourd'hui la montée du militantisme en France.

      • L'attitude des Français à l'égard de la solidarité

        Pour répondre à cette question, je m'appuierai sur une série d'indicateurs qui tous montrent l'inversion de la tendance au repli.

        L'assentiment à la remarque " Je trouve sympathique que des étrangers qui sont installés en France puissent continuer à vivre un peu de la même façon que chez eux ", que nous suivons depuis une vingtaine d'années et qui était en baisse depuis 1990, remonte de manière sensible depuis 1996. Il en va de même pour la remarque " Il y a trop d'étrangers en France " qui traduit le refus de l'autre. Alors que les réponses positives augmentaient depuis 1986, la tendance s'inverse à partir de 1991. On assiste de même à la baisse tendancielle des assentiments à la phrase : " Les immigrés profitent de nombreux avantages qui devraient être réservés aux Français. "

        Les Français manifestent une opinion positive croissante sur l'apport des cultures étrangères depuis, approximativement, le début des années quatre-vingt-dix. On le constate à travers une série de remarques : " La présence d'étrangers appartenant à d'autres cultures est une chance pour la diversité et l'avenir de la France ", " Les immigrés apportent beaucoup à la culture française ", " Les Français ont beaucoup à apprendre des autres cultures ", " Je trouve sympathique que dans la musique actuelle il y ait beaucoup de mélanges de différentes origines et de cultures ". A chaque fois, la croissance des assentiments positifs à ces remarques est forte. Cela montre que la générosité va bien au-delà du simple geste de don.

        Enfin, à la remarque " Je suis touché par ce qui se passe à l'étranger, par des événements qui concernent les populations d'autres pays ", 63 % en 1996 et 66 % en 1997 des personnes interrogées répondent de manière positive. Le niveau de sensibilité à la souffrance des populations étrangères n'a donc fait que s'accroître.

        Je ne voudrais pas, dans cette conclusion, être exagérément optimiste. Je souhaite simplement souligner que ces tendances sont bien installées. Les efforts consentis en matière de solidarité par les associations, les collectivités territoriales, les organisations professionnelles agricoles, etc. devraient être de plus en plus relayés par des citoyens aujourd'hui plus sensibles aux problèmes de développement.