"Vers une meilleure concertation entre acteurs"
Première table ronde


L'articulation des acteurs de la coopération au niveau local et régional
La nécessaire construction de partenariats féconds et durables avec nos partenaires du Sud
Les nouveaux champs d'action de la coopération : la recherche et le secteur économique

Alain GERARD : sénateur/vice-président du Conseil général du Finistère
Jean-Claude FAURE : directeur de cabinet du secrétaire d'État à la Coopération
Jean-Claude DETILLEUX : président directeur général du Crédit coopératif
Thaweesak PUTSUKEE : THIRD/Bangkok
Michel ROCARD : député européen, président de la Commission développement et coopération
Michel SAPIN : président de la communauté de communes d'Argenton/Creuse, président délégué de Cités Unies France
Jean-Paul VIGIER : président de Coordination SUD
Jean-Pierre ELONG M'BASSI : coordinateur du Programme de développement municipal (Bénin)

Avec la participation de :

Jean-Jacques GABAS : président du Gemdev
Bernadette GUYON-BENOITE : directrice générale de Vétérinaires sans frontières
Henry JOUVE : président de l'AFDI
Alain LE SANN : coordination des Assises régionales de Bretagne
Patrice BOULET : secrétariat général pour les Affaires régionales de Franche-Comté
Jean-François MOUTET : coordinateur des Assises régionales de Lorraine
Jean-Claude SITBON : président du Réseau Entreprises et Développement-Marseille
Annick TAROT : adjointe au maire de la Roche-sur-Yon, coordinatrice des Assises régionales Pays de la Loire/Poitou-Charentes

La table ronde a été animée par Benoît THEAU, ORCADES.

Benoît THEAU

Bonjour à tous. Vous savez que le premier objectif de ces Assises consiste à créer les conditions d'une concertation accrue entre tous les acteurs de la coopération et de la solidarité internationale. Grâce aux Assises régionales puis à ces Assises nationales, cet objectif est partiellement atteint. Mais le plus difficile reste vraisemblablement devant nous. Il nous faut en effet mettre en place des dispositifs et des instances qui, à tous les niveaux, nous permettront de mieux coordonner les actions de tous les acteurs. Bien sûr, cette coordination devra déboucher sur des partenariats utiles.

Nous sommes souvent très exigeants vis-à-vis de nos partenaires du Sud et nous leur demandons de coordonner plus efficacement leurs interventions. Nous devons avoir cependant les mêmes exigences, ici, dans les pays du Nord.

Cette première Table Ronde va nous permettre d'apporter certains éléments de réponse à la question suivante : comment mieux articuler l'action des différents acteurs, publics et privés, nationaux et locaux ? Nous n'avons évidemment pas la prétention d'étudier toutes les formes de coopération existantes, de suggérer toutes les pistes d'action possibles ainsi que tous les types de coordination à mettre en place. Nous ne sommes en réalité qu'au début d'un long processus de réflexion dont les Assises constituent bien sûr une étape importante. Grâce à nos différents invités et témoins, nous aurons tout au plus quelques éclairages sur certains aspects de la coopération et la nature des collaborations à envisager.

Cette Table ronde abordera trois thèmes successifs :

Pour chacune de ces thématiques, deux orateurs s'exprimeront, tandis que deux à trois témoins seront amenés à leur poser des questions. Avant d'entrer dans le vif du sujet, je voudrais au préalable vous proposer un bref reportage qui traduit en images les réalités quotidiennes vécues par les populations du Nord et du Sud. Je crois que les reportages qui ponctueront notre Table Ronde nous permettront d'ancrer nos réflexions dans le concret et le réel.

Le reportage diffusé, intitulé " Made in dignity ", met en avant la diversité des populations qui habitent les pays du Sud. De l'agriculture à l'artisanat, il décrit leurs différentes activités mais souligne aussi la part croissante des nouvelles technologies et de l'automatisation dans l'économie et l'industrie de ces pays. Par ailleurs, il montre le rôle crucial joué par les femmes. Il insiste également sur l'importance de l'éducation et de la prévention médicale (campagne de vaccinations). Le reportage met aussi en évidence certaines lacunes du développement : le travail des enfants ou les problèmes d'environnement. Il se conclut sur une note d'optimisme par quelques images de la vie villageoise montrant les solidarités intra-communautaires.

I. L'articulation des acteurs de la coopération au niveau local et régional

Benoît THEAU

Les acteurs qui interviennent dans le domaine de la coopération sont très variés. Leurs objectifs sont parfois différents mais il est clair qu'il existe de nombreuses convergences entre les associations, les collectivités territoriales, les organisations socioprofessionnelles pour ne citer que celles-ci. Aujourd'hui plus que jamais, se pose la question d'une meilleure articulation de l'ensemble de ces intervenants. Pour étudier cette question, nous accueillons Michel Sapin, Président de la communauté de communes d'Argenton-sur-Creuse et président délégué de Cités unies France, ainsi que Jean-Claude Faure, directeur du cabinet du secrétaire d'État à la Coopération.

Michel Sapin, je souhaiterais que vous puissiez nous dire quel est le rôle que peuvent jouer les collectivités territoriales pour susciter des partenariats au niveau local.

Michel SAPIN

Par collectivités territoriales, je voudrais tout d'abord préciser que l'on fait référence aux communes, aux départements et aux régions, autant d'acteurs dont Bernard Stasi a déjà montré que l'action dans le domaine de la coopération se renforçait depuis quelques années. Cette intervention plus marquée est imputable à la décentralisation. Elle fait partie des compétences que les élus maîtrisent mieux et qu'ils souhaitent pleinement exercer. De plus, les électeurs sont de plus en plus sensibles à ce type d'actions. Le développement de la coopération décentralisée correspond également à de nouveaux besoins et à une modification de certaines structures chez nos partenaires du Sud.

La décentralisation qui touche l'organisation des pays du Sud mais aussi de l'Est est un phénomène nouveau et décisif. Je pense que l'on a raison de dire qu'un développement économique pertinent de même que de bonnes aptitudes démocratiques s'acquièrent dans le cadre d'une cellule de base : la collectivité locale. Dans ces conditions, il est donc absolument nécessaire qu'entre collectivités, nous ayons des relations étroites qui peuvent néanmoins apparaître aux yeux de certains comme extrêmement institutionnelles.

Le renforcement du rôle des collectivités territoriales accroît, certes, le poids de nos responsabilités mais il doit également nous conduire à faire preuve d'une nécessaire modestie. En effet, nous ne sommes pas les seuls à agir au niveau local, dans nos communes, pour que les populations prennent conscience de la nécessité de la coopération. De même, sur le terrain, chez nos partenaires du Sud, nous ne sommes pas les seuls intervenants. Si nous voulons accomplir un travail efficace, nous devons exercer pleinement nos responsabilités, mais ce, en meilleure coordination avec les autres acteurs de la coopération.

Benoît THEAU

On conçoit bien l'intérêt de mieux coordonner au niveau local les énergies des différents acteurs de la coopération. Mais n'est-il pas également nécessaire de changer d'échelle pour appréhender de manière plus globale les actions de coopération ?

Michel SAPIN

Après l'approfondissement de la décentralisation, il s'agit là du deuxième mouvement apparu récemment.

Elle peut parfois prendre place au niveau des régions. Par exemple, en Bretagne, des réseaux regroupent plusieurs villes qui agissent en Bosnie. Dans ce type de situation, la région peut garantir une bonne coordination des actions. Dans d'autres contextes, cette coordination doit avoir lieu sur le plan national ou à l'échelle de plusieurs régions. Avec l'ensemble de nos partenaires, nous recherchons les méthodes les plus pragmatiques, les plus efficaces, les mieux adaptées à nos contraintes administratives mais surtout aux besoins des populations du Sud.

La coopération décentralisée ne peut se comprendre que comme un enrichissement mutuel, porteur d'enseignements, qui doit contribuer à la résolution de certains problèmes de nos partenaires du Sud, mais qui doit aussi nous aider à surmonter nos propres difficultés.

Benoît THEAU

Michel Sapin vient à l'instant d'évoquer les différents acteurs de la coopération. Jean-Claude Faure, pouvez-vous nous préciser la diversité de ces acteurs et nous indiquer comment peuvent s'articuler leurs interventions au niveau local, régional et national ?

Jean-Claude FAURE

La diversité des acteurs de la coopération a déjà été évoquée à de nombreuses reprises aujourd'hui. Cette diversité va croissant. Je crois qu'il s'agit là d'un phénomène que nous devons à la fois saluer et tenter de mieux organiser.

Benoît THEAU

Je voudrais à présent me tourner vers Jean-François Moutet qui a animé et coordonné les Assises régionales de Lorraine.

Jean-François MOUTET

Je voudrais citer l'exemple de la Lorraine qui me paraît tout à fait symbolique. A travers nos actions, au niveau régional et départemental, nous étions amenés à suivre le cheminement parallèle des ONG, des élus, des associations professionnelles, des entreprises et des établissements publics, sans qu'il y ait de véritables rencontres de coordination. Les Assises régionales ont permis d'organiser une première rencontre entre ces différents intervenants et de mettre partiellement en place une telle coordination. Je crois qu'aujourd'hui, tout le monde s'accorde à dire que cette dynamique doit se poursuivre.

Les objectifs et les modes d'intervention de tous les partenaires concernés par la coopération sont certes différents. Les projets de développement des associations locales, les missions de coopération décentralisée menées par les collectivités territoriales, les travaux de certains scientifiques sur l'eau ou la qualité de l'habitat, l'intervention de telle ou telle entreprise ne relèvent pas de la même approche. Je souhaiterais savoir comment ces différentes interventions peuvent être coordonnées d'une manière efficace.

Michel SAPIN

Certaines actions, si elles ne sont pas coordonnées, deviennent concurrentes. Bien sûr, une telle situation ne s'accompagne pas forcément des résultats vertueux que la théorie économique attribue à une saine concurrence. Ces différentes actions peuvent en effet se contredire et contrarier la bonne mise en œuvre d'un projet de développement.

Pour ce genre d'action, à quel niveau peut se mettre en place la coordination des divers acteurs de la coopération ? Si, dans une commune, une association souhaite développer tel projet dans tel pays du Sud et s'il s'avère que la commune désire également agir sur ce territoire, il est certain qu'une coordination est absolument nécessaire au niveau communal. Cette coordination entre toutes les parties concernées doit se faire sur un pied d'égalité, chacun apportant son savoir-faire, ses compétences, ses points forts. Par exemple, le maire peut avoir une moins bonne connaissance du terrain et des populations que l'association locale. Mais, à l'inverse, sur des problèmes techniques, il pourra faire bénéficier l'association de ses conseils.

Dans d'autres cas, nous ne sommes plus confrontés à des actions potentiellement concurrentes mais à des interventions de nature différente. Dans ce type de situation, il importe de mettre l'accent sur les échanges d'information : il est nécessaire que l'on sache que, dans tel ou tel domaine, tel organisme effectue telle ou telle mission. Il peut être judicieux d'organiser ces échanges d'informations à un niveau régional. Mais, là aussi, la tenue d'Assises comme celles-ci, les rencontres ultérieures qu'elles doivent impliquer ont un rôle fondamental à jouer dans ce domaine. Au-delà, j'estime qu'il est aussi du ressort de l'État de faire en sorte que ces informations circulent efficacement entre les différents acteurs de la coopération.

Jean-Claude FAURE

Nous sommes tout à fait prêts à prendre en compte ce genre de proposition. La coordination suppose bien sûr des échanges d'informations, des débats au niveau régional et départemental. Si nous souhaitons que la coopération hors l'État devienne un vecteur important de la coopération française, nous devrons mettre en place à un niveau central certaines structures qui, régulièrement, nous permettront d'échanger nos expériences et de mener d'une manière cohérente nos stratégies respectives. Cela ne peut évidemment se faire que dans la plus grande transparence. Pour assurer une telle transparence, je crois que les représentants de la société civile auront un rôle éminent à tenir. Au-delà de cette nécessaire transparence, de telles instances doivent contribuer à définir et à mettre en consonance les différentes stratégies possibles de coopération.

Il s'agit d'un chemin difficile. Mais si nous ne sommes pas en mesure de le suivre, je doute que la coopération hors l'État puisse devenir l'élément moteur indispensable que nous souhaitons voir apparaître. Nous devons imaginer un cadre dans lequel tous les intervenants de la coopération puissent trouver la place qui leur revient. Je reconnais que ce projet est, pour le moins, ambitieux.

Benoît THEAU

Alain Le Sann, membre de la Coordination des Assises régionales de Bretagne, souhaite formuler quelques réflexions sur ces questions.

Alain LE SANN

Jean-Claude FAURE

Nous reconnaissons l'existence du besoin de coordination qui vient d'être évoqué, et ce aussi bien au niveau régional qu'à d'autres niveaux. Mais il existe d'autres besoins, peut-être encore plus prégnants, notamment en termes de recherche de complémentarités. Je crois que, sur ces questions, nous devons engager un processus de concertation. Cela suppose qu'ensemble, nous réfléchissions à la meilleure manière de regrouper les moyens des organisations de solidarité internationale autour d'un projet suffisamment large pour dépasser leurs propres possibilités. Une telle stratégie permettrait à des institutions souvent de petite taille et disséminées de prendre en charge des programmes de développement plus conséquents.

Pour ma part, je considère qu'il n'est pas inimaginable que l'État puisse cofinancer le coût de ce genre de projets. Il n'y a pas d'obstacle majeur à ce que nous soyons partie prenante des efforts de coordination des acteurs de la coopération.

Michel SAPIN

Je voudrais ajouter quelques mots sur l'aspect régional de la coopération. Actuellement, les uns et les autres, nous nous posons de nombreuses questions sur ce que doit être la politique des Régions en matière de coopération. La proximité de certaines échéances électorales n'est certainement pas étrangère à un tel débat. Je crois que, dans le domaine de la coopération, les Régions doivent veiller prioritairement à instaurer une coordination efficace des actions qui peuvent être menées sur leur territoire. Elles doivent aider les uns et les autres à mieux se connaître et recueillir l'avis des différents intervenants sur les projets qui, selon eux, devraient être initiés par les Régions.

Je crois que, dans le cadre des élections de mars prochain, la solidarité internationale et la coopération devront faire partie des questionnements décisifs des électeurs.

Benoît THEAU

Un nouveau champ de collaboration s'offre aux acteurs de la coopération : il s'agit de l'éducation et de la sensibilisation au développement. Nous n'aurons malheureusement pas le temps nécessaire qui nous permettrait d'aborder ce sujet en profondeur. Néanmoins, le reportage vidéo qui va suivre nous proposera de nous intéresser à une expérience originale menée dans ce domaine.

L'expérience en question a lieu dans le département de la Vienne. Le reportage, intitulé " Bus Asanté ", fait référence à la reconstitution d'un taxi-brousse africain réalisée à l'intérieur d'un bus urbain des plus classiques. Par le biais de cette reconstitution et grâce à la diffusion de documentaires vidéo, des enfants des écoles peuvent " accomplir " un périple de 600 kilomètres à travers l'Afrique noire et se familiariser avec les réalités quotidiennes vécues par les populations.

Le projet proposé par l'association Orcades est conduit en collaboration avec l'Inspection académique, le conseil général de la Vienne et des chauffeurs bénévoles de la Société de Transport du Poitou. Une représentante de l'Inspection académique insiste sur l'utilité d'un tel partenariat et se félicite du soutien apporté par les collectivités locales. Denis Brunet, conseiller général de la Vienne, met lui aussi en avant l'importance et l'efficacité de ce partenariat qui a permis de sensibiliser les jeunes aux problèmes du développement.

Benoît THEAU

Nous nous félicitons de l'arrivée parmi nous de Michel Rocard. Michel Rocard, nous avons mis en évidence la nécessité de mieux articuler les actions des différents intervenants de la coopération. Selon vous, quels outils devrait-on mettre en place afin de favoriser cette meilleure coordination ?

Michel ROCARD

Il m'est quelque peu difficile de répondre à cette question telle qu'elle est formulée, car chacun sait que je ne suis pas un praticien de l'économie du développement. Le bonheur qui me vaut d'être présent ici au sein d'un si noble et si compétent collège est lié au fait que j'occupe, un peu par hasard, les fonctions de président de la Commission développement et coopération du Parlement européen. Par modestie, je me garderai donc bien de répondre à une question qui concerne d'abord les opérateurs sur le terrain. En revanche, je voudrais vous dire que j'ai lu en grande partie le projet de Livre Blanc. Je l'ai trouvé courageux, positif et représentatif d'une démarche tout à fait favorable. Selon moi, ce texte montre tout d'abord que nous devons être extrêmement précis dans la définition des acteurs et des concepts évoqués à propos de la coopération. Par essence et comme vous tous (peut-être plus…), je suis un défenseur acharné de la coopération décentralisée. Des exemples superbes prouvent qu'un tel dispositif est efficace. Cependant, plusieurs dangers peuvent nous guetter.

II. La nécessaire construction de partenariats féconds et durables avec nos partenaires du Sud Benoît THEAU

Dans le cadre de cette thématique, je souhaiterais poser une question à Jean-Paul Vigier, président de Coordination Sud : pouvez-vous nous préciser ce que recouvre exactement la notion de partenariat et nous dire si vous estimez que la conclusion de partenariats est une condition sine qua non de la coopération ?

Jean-Paul VIGIER

Je crois que, même si la notion de partenariat a fortement évolué depuis dix ans, ce terme qui fait référence à des idées d'échange, d'association et de collaboration, recouvre parfois tout et son contraire. Il peut s'agir, selon les cas, d'une simple relation, d'un simple contact ou d'une association plus étroite. Or, j'estime qu'il est nécessaire que nous soyons plus exigeants quant à la définition de ce terme.

Thaweesak PUTSUKEE

Je voudrais rappeler en introduction le contexte politique et économique dans lequel, en Thaïlande, les ONG intervenant dans le domaine de la coopération sont apparues et se sont développées.

Benoît THEAU

Nous allons accueillir maintenant trois témoins. Le premier d'entre eux est Bernadette Guyon-Benoite, directrice générale de Vétérinaires sans frontières (VSF).

Bernadette GUYON-BENOITE

Dans les partenariats que nous nouons avec des interlocuteurs du Sud mais aussi de l'Est, nous nous efforçons de rechercher des alternatives à certains effets pervers de la mondialisation. Cette recherche d'alternatives passe aujourd'hui par la privatisation d'un certain nombre de services et la coordination des acteurs de la coopération, telle qu'elle a pu être évoquée au début de cette table ronde. Nous devons également mettre l'accent sur la nécessité de favoriser la démocratisation dans le Sud. Par ailleurs, au nom d'un groupe qui, sous le nom d'Initiatives, rassemble plusieurs associations et organisations travaillant dans le domaine du développement, je souhaiterais poser plusieurs questions.

Jean-Claude FAURE

Je suis tout à fait d'accord avec cette analyse. La diversité croissante des intervenants de la coopération, au Nord comme au Sud, doit nous inciter à promouvoir de nouveaux types de partenariats et à multiplier les opportunités d'intervention. Cela appelle également d'autres manières de pratiquer la coopération.

A l'inverse d'autres orateurs, je ne pense pas que le développement de la coopération décentralisée soit uniquement une réponse à l'échec de la coopération d'État à État. Sa montée en puissance correspond à l'apparition de nouveaux besoins en matière de coopération, à la nécessité de développer de nouveaux secteurs et supports d'intervention, de faire appel à de nouveaux savoir-faire.

Chaque acteur (villes, régions, associations) a son mot à dire sur le fonctionnement de cette coopération décentralisée, sur la manière dont on peut travailler ensemble dans ce domaine. Je reconnais qu'il s'agit là d'un vaste chantier mais je suis convaincu que nous ne pourrons agir efficacement à moins d'avoir apporté une réponse précise à ces questions.

Jean-Paul VIGIER

Je crois que nous sommes entrés dans une nouvelle phase de collaboration avec les organismes du Sud. De nouvelles alliances doivent être recherchées afin de permettre à ces organismes de s'exprimer, afin que nous puissions mener ensemble des combats dans lesquels nous avons des intérêts communs. Par ailleurs, je pense que nous pouvons nous inspirer utilement de l'exemple de certaines organisations du Sud qui ont déjà montré leur efficacité. De plus, nous commençons à recourir en France à des méthodes, à des pratiques qui ont fait leurs preuves dans les pays du Sud. Je pense notamment au micro-crédit qui est tout à fait transposable en France.

Benoît THEAU

Notre second témoin est Annick Tarot, adjointe au maire de la Roche-sur-Yon. Vous souhaitez formuler deux remarques.

Annick TAROT

Je voudrais d'abord revenir sur l'intitulé de cette thématique : la nécessaire construction de partenariats féconds et durables avec nos partenaires du Sud. Les collectivités locales, qui ont l'habitude de nouer de telles relations avec des partenaires du Nord, auront la même démarche dans leurs relations avec des interlocuteurs du Sud.

La référence à des partenariats durables a suscité en moi un certain nombre de réflexions et de questions. Vous savez que, dans le cadre de ces Assises, les débats n'ont pas toujours été consensuels et que nous n'avons pas toujours été d'accord sur tel ou tel point. Certains ont pu dire que les collectivités locales n'étaient pas toujours idéalement en mesure d'assumer des partenariats durables par le fait même qu'élections obligent, les équipes locales peuvent changer. Est-ce que l'on pose la question en ces termes pour le Nord ? Les équipes municipales élaborent des programmes de développement local à court, moyen et long terme et ne sont pas remises en cause dans leur légitimité à le faire sinon cela voudrait dire que l'on remet en cause le système démocratique.

Le rôle de la collectivité territoriale est de fédérer les citoyens et les forces vives autour d'un objectif commun, le développement local, dans toutes ses dimensions, humaine, sociale, culturelle, économique, ici comme au Sud et à l'Est. On ne voit pas pourquoi il y aurait une différence dans le domaine de la coopération internationale.

Je crois que la notion de citoyenneté est inséparable de cette idée de durabilité. Dans nos villes, les citoyens sont parfois un peu déboussolés. La précarité se généralise et suscite certaines peurs, certaines réactions de repli sur soi. Dans ces conditions, il faudra du temps avant que tous nos compatriotes acquièrent une sensibilité et une citoyenneté internationales, une ouverture aux problèmes du développement. Comme l'a montré le référendum sur le Traité de Maastricht, l'apprentissage de la citoyenneté européenne est à lui seul difficile. Je pense que la coopération a été trop longtemps le " pré carré " de certains experts et que, dans ce domaine, il s'agit maintenant de se rapprocher de la base et de l'ensemble des citoyens.

Benoît THEAU

Henry Jouve, vous êtes président de l'AFDI, une ONG qui se consacre à des projets de développement dans le secteur agricole. Quel est la nature du témoignage que vous souhaitez exprimer ?

Henry JOUVE

Je voudrais m'exprimer en tant que citoyen des champs. Je voudrais en effet insister sur la dimension rurale de notre action et rappeler qu'une grande partie de la population des pays du Sud vit dans les campagnes. On voit donc l'importance que peut revêtir la conclusion de partenariats entre des agriculteurs, qui, au Nord et au Sud, partagent le même métier, celui de la terre, un métier dans lequel vie familiale et vie professionnelle sont très intimement liées. La confrontation de nos expériences respectives suggère des idées et des initiatives, au Nord comme au Sud. Notre intervention se construit sur une identité partagée et implique un partenariat, une relation sur un pied d'égalité. Il n'y a ni transfert de compétences, ni encadrement, mais échanges d'expériences.

L'affirmation de l'identité paysanne dans les pays du Sud suppose le renforcement de notre organisation. Elle nécessite une plus grande implication des États qui doivent accepter une conception du développement négociée. Dans ce domaine, la coopération française a un rôle essentiel à jouer, tant au niveau gouvernemental qu'au niveau de la société civile. Les politiques de coopération doivent être négociées et cogérées par tous ceux qui s'engagent dans des actions de développement. Pour rejoindre ce que disait Michel Rocard, nous devrons mener dans ce sens des combats politiques parfois difficiles.

Benoît THEAU

Thaweesak Putsukee a évoqué les interventions de certaines ONG dans des situations d'urgence. A ce sujet, je me permets de vous renvoyer à un ouvrage collectif réalisé sous la direction de Claire Pirotte et de Bernard Husson et intitulé " Entre urgence et développement ". En guise de conclusion à cette deuxième thématique, je souhaiterais vous proposer un reportage tourné au Brésil. On doute parfois de la capacité des acteurs non gouvernementaux à mobiliser l'opinion publique autour de la défense des droits économiques et sociaux des populations les plus défavorisées. Ce qui s'est produit au Brésil dans le cadre de la " Campagne contre la faim " et la misère montre que des acteurs venant d'horizons divers savent travailler ensemble dans des projets communs qui s'inscrivent dans le long terme.

Le reportage décrit les grandes lignes du programme de lutte contre la faim et la misère mené par des ONG brésiliennes. Une des responsables du projet souligne à quel point la lutte contre l'extrême pauvreté et la défense de la démocratie sont intimement liées. Elle indique que l'action mise en place a suivi trois grands principes : l'autonomie, la décentralisation et la participation. Par ce biais, il s'agissait avant tout de responsabiliser les populations. Le reportage évoque ensuite l'exemple d'une coopérative produisant des parpaings et qui a permis à une petite communauté de retrouver du travail en même temps que son autonomie. Suite à cette campagne, les Brésiliens sont maintenant moins indifférents aux difficultés que connaissent leurs compatriotes défavorisés. Et peut-être plus solidaires...

III. Les nouveaux champs d'action de la coopération : la recherche et le secteur économique

Benoît THEAU

Nous allons aborder à présent notre troisième thématique consacrée aux nouveaux champs d'action de la coopération que peuvent représenter la recherche et le secteur économique. Pour aborder ces questions, nous accueillons tout d'abord Alain Gérard, sénateur du Finistère. Pouvez-nous nous décrire l'expérience de coopération économique que le Conseil général du Finistère mène actuellement avec la Hongrie ?

Alain GÉRARD

Je voudrais tout d'abord situer le contexte dans lequel s'inscrit cette action.

Benoît THEAU

A présent, Jean-Claude Detilleux, président directeur général du Crédit coopératif, va nous entretenir des projets menés par son organisme en matière de coopération.

Jean-Claude DETILLEUX

En préambule, je voudrais d'abord rappeler que le Crédit coopératif fait partie des acteurs de l'économie sociale. Je voudrais également vous décrire les partenariats multiples et évolutifs que nous avons pu nouer et vous relater, en particulier, une expérience que nous conduisons dans le domaine de l'épargne au Mali.

Benoît THEAU

Nous allons maintenant écouter le témoignage de Jean-Claude Sitbon, président du réseau Entreprises et Développement de Marseille.

Jean-Claude SITBON

Dans ses conclusions, le Livre Blanc insiste sur la nécessité de favoriser la transparence, la concertation et la coordination. Comment ne pas être d'accord avec de tels principes ? Je suis cependant surpris de ne pas voir abordées deux idées qui me paraissent pourtant fondamentales.

Benoît THEAU

Jean-Jacques Gabas, vous êtes président du Gemdev, une association qui regroupe des universitaires et scientifiques français travaillant sur des questions afférentes à l'organisation et aux modalités du développement. En particulier, vous avez mis en place de nombreux échanges avec vos homologues étrangers afin d'améliorer la perception que l'on peut avoir en France des réalités et des difficultés du développement. Pouvez-vous nous présenter les priorités de la recherche en matière de coopération internationale ?

Jean-Jacques GABAS

En préalable, je voudrais rappeler que le développement est aussi un objet scientifique. Au cours des débats qui viennent d'avoir lieu, on a pu constater qu'un même terme pouvait recouvrir des perceptions sensiblement différentes. On a vu également que la notion de développement posait encore de nombreuses questions.

Parce qu'elle est à la fois fondamentale et appliquée, la recherche scientifique est amenée à valider par l'observation du terrain les hypothèses qu'elle formule. Cette démarche nous conduit à engager des discussions avec nos collègues du Sud et à nous interroger sur la pertinence de certaines politiques de coopération. Dans ce contexte, je voudrais formuler trois constats.

En premier lieu, je voudrais souligner l'importance des partenariats entre les universités françaises et celles du Sud (échanges d'étudiants, de professeurs, invitation de chercheurs…). De tels échanges, pendant longtemps, ont créé un véritable tissu professionnel et relationnel. Or il faut constater que ce tissu est aujourd'hui en mauvais état. La libre circulation des personnes se heurte notamment à de nombreux obstacles.

En second lieu, je déplore que, dans le domaine des programmes internationaux de coopération, la recherche universitaire française (en particulier, en Île de France) se marginalise de plus en plus.

Enfin, je voudrais rappeler que les intervenants de la coopération constituent trois sous-ensembles : les chercheurs, les décideurs politiques et les acteurs du développement. Pour l'instant, ces sous-ensembles sont disjoints. A l'inverse de ce qui existe dans d'autres pays européens, nous n'avons pas en France des espaces de dialogue durables, souples et informels. Pourtant, les discussions qui, l'an dernier, ont eu lieu dans le cadre du Gemdev et ont porté sur l'avenir de la Convention de Lomé, ont montré qu'il était tout à fait possible d'instaurer des échanges féconds entre des intervenants de nature très différente. Je terminerai donc par cette question : ne serait-il pas possible d'imaginer de tels espaces de dialogue ?

Patrice BOULET

Je voudrais annoncer la création en Franche-Comté (sur le site des Salines d'Arc-et-Senans) d'un centre de ressources des ONG, initié par le président de Vétérinaires sans frontières. Cette structure permettra de regrouper des ONG, des associations, des collectivités locales impliquées dans le développement et de les fédérer éventuellement dans des projets communs. J'ajouterai deux remarques. S'il ne s'agit pas de professionnaliser les acteurs du développement, je pense qu'il peut être judicieux de professionnaliser leurs projets. Par ailleurs, certains chercheurs, porteurs de projet, ont le sentiment d'être parfois isolés. Une structure comme celle d'Arc-et-Senans, en ce qu'elle favorise les débats et échanges d'informations, pourra répondre à leurs attentes.

Benoît THEAU

Jean-Pierre Elong M'Bassi, vous êtes secrétaire général de la Coordination des associations mondiales des villes et autorités locales et vous animez le Programme de développement municipal (PDM). Ce dernier a pour objectifs de mettre en œuvre des actions de décentralisation et de soutenir les activités des collectivités locales africaines, notamment dans le cadre de leurs projets de développement. Pouvez-vous nous donner votre sentiment sur les idées et propositions exprimées au cours de nos débats ?

Jean-Pierre ELONG M'BASSI

Ma première réaction sera d'exprimer ma chaleureuse reconnaissance envers les organisations de solidarité internationale.

Benoit THEAU

Merci pour le regard très lucide que vous avez porté sur nos débats et sur la coopération internationale. Je vous propose un dernier reportage consacré à une expérience de lutte contre la désertification menée au Burkina-Fasso.

Au travers de ce reportage et de l'action qu'il relate, on découvre un exemple de programme dans le cadre duquel la population locale a assumé un double rôle : celui d'auteur et d'acteur d'un projet de développement. Par exemple, elle a pleinement participé à la conception et à la construction de petites digues grâce auxquelles la mince couche de terre fertile n'est pas emportée par les violentes précipitations de la saison des pluies.

Le reportage ne passe pas sous silence les difficultés inhérentes à de telles entreprises. Un des animateurs du projet souligne les problèmes qu'il a pu rencontrer, faisant allusion aux changements d'habitudes et de mentalités qu'impliquait un tel projet. Par ailleurs, l'accent est mis sur la formation nécessaire des paysans. Enfin, un autre intervenant insiste sur la nécessité d'associer entièrement les populations à de telles actions. Le reportage conclut en affirmant que le temps d'une action soutenue et concertée est arrivée car une véritable course contre l'avancée du désert est engagée.

Benoît THEAU

Nous n'avons malheureusement pu que survoler les principaux thèmes de cette table ronde. Nos échanges devront donc naturellement se poursuivre demain mais aussi au cours des prochains mois et des prochaines années. Sans nier les difficultés inhérentes au processus que nous avons engagé, le dialogue et la concertation sont plus que jamais nécessaires afin d'utiliser d'une manière judicieuse les compétences des acteurs de la coopération internationale et de redonner espoir à des populations qui comptent sur notre solidarité. Il s'agit également d'engager les sociétés occidentales dans un processus de développement durable ; il s'agit d'innover et d'inscrire nos actions dans le long terme.

Vous connaissez peut-être l'histoire de ce père de famille dont les deux filles souhaitent recevoir une orange. L'homme ne possède qu'une orange et décide de la partager pour en donner la moitié à chacun de ses enfants. Or les deux fillettes éclatent en sanglots. L'une souhaitait avoir la peau et l'autre l'intérieur du fruit. Vous comprenez que l'on aurait pu par le dialogue répondre aux attentes des deux enfants.

Favoriser une meilleure concertation des acteurs de la coopération : tel est le défi que nous devrons relever au cours des années qui viennent.